Femme rebelle

Ecrit par Tawfiq Belfadel le 26 septembre 2015. dans La une, Ecrits

Femme rebelle

Kahina se lève de son lit, ouvre la grande porte-fenêtre, et allume la première cigarette de la journée. Debout au balcon orné de fer forgé, les seins dressés vers le ciel, elle promène son regard sur la ville tout en fumant. Les petits nuages de fumée sont vite dissipés par un vent suave, soufflé par la Méditerranée. Elle entend un certain bruit, haché de temps en temps, mais n’arrive pas à l’identifier. Elle se penche pour voir en bas : une jeune fille, assise à même le sol, tête baissée, est en train de sangloter, ressemblant dans sa posture à un prisonnier envahi de froid. Kahina ne croit pas ses yeux couleur de miel. Plusieurs fois, elle les ferme et les ouvre. Elle se penche davantage et constate que ce qu’elle voit est bel et bien réel. Elle écrase sa cigarette sur le cendrier, quitte l’appartement sans rien dire à sa mère occupée dans la cuisine, et descend trois à trois les marches des escaliers clair-obscur.

La rue est déserte comme une page blanche au milieu d’un livre.

« Salut. Ça va ma sœur ? Tu… », lui dit Kahina, les prunelles rougies.

La jeune fille lève la tête, ouvre la bouche mais ne dit rien. Elle est dans un état misérable. Son visage est pâle tel un manuscrit médiéval. Son voile est déchiré au-dessous de son cou. Tout montre qu’elle a été grièvement harcelée. Kahina lui demande d’entrer dans l’appartement. La jeune fille se lève et la suit.

Kahina, sa mère, et son frère adolescent occupent seuls un appartement relégué au milieu d’un immeuble d’une architecture coloniale. L’appartement appartenait à des Français : le père de Kahina l’a occupé de force en défonçant la porte, quelques jours après l’Indépendance en 1962. Immigré en France, ce dernier travaille dans une usine qui, selon les déclarations des responsables, serait bientôt fermée vu les déficits rencontrés. Il vient en Algérie une fois par an pour passer le ramadan. Kahina avait un autre frère, mort l’année passée après s’être immolé par le feu. Sa mort a déchiré la famille.

Et la mère et son fils s’étonnent en voyant la jeune fille. « Je l’ai trouvée seule sur le trottoir, en bas de l’immeuble », leur dit Kahina laconiquement.

Lui donnant quelques-uns de ses propres vêtements, Kahina lui montre la salle de bain pour qu’elle prenne une douche et puisse se soigner. Après quelques minutes, elle en sort, le visage encore pâle. Ils s’installent tous dans le salon pour prendre le petit déjeuner.

« Je m’appelle Kahina. Celle-ci est ma mère. Celui-là est mon frère. Ne sois pas timide. Comporte-toi comme si tu étais chez toi ».

« Tu viens d’où ma fille ? Qui a fait tout ça ? Pourquoi ?… » demande la mère de Kahina.

La jeune fille ne dit rien.

Fini le petit déjeuner, Kahina se dirige vers sa chambre qui sent le papier et la solitude, demandant à la jeune fille de la suivre. Elle ferme la porte à clé. Assise en face d’elle, elle la supplie de lui raconter son histoire. Toujours silencieuse, la jeune fille ne dit aucun mot. Silence. Et puis, toute seule, cette dernière explose : « Je m’appelle Nedjma. Mais j’aurais aimé être prénommée Triste ou Misérable parce que depuis mon enfance le malheur ne cesse de me courir après. Je crois que le malheur et moi sommes nés le même jour ». Un chapelet de larmes coule de ses yeux.

Kahina allume une cigarette et la met au coin des lèvres comme Albert Camus. Nedjma la regarde avec étonnement : elle n’a jamais vu dans sa vie une femme fumer.

– Je te dérange en fumant ?

– Non. Non.

– Tu es mariée ?

– Non, parce que je suis lesbienne.

– Je n’ai pas compris.

– C’est-à-dire, j’ai une attirance sentimentale et sexuelle uniquement pour les femmes.

Kahina fuit ce sujet en demandant à la jeune fille d’où elle vient.

– Je dois te raconter mon histoire. Je dois tout dire. Mon histoire est très compliquée. En fait, c’est une histoire de soumission, de fugue, et de viol… Je vivais avec mon père, ma mère et mon frère, dans une maison située dans un village loin d’ici. Mon frère et moi allions à l’école. Maçon, libertin, très violent mon père fréquentait les bars et courait inlassablement après les femmes. Nous étions tous au courant de cela mais nous ne pouvions rien faire. Stoïques, nous nous taisions, nous nous terrions, les lèvres fermées par la soumission. Un jour ma mère est tombée gravement malade et morte le même jour. Je ne sais si elle est morte par maladie ou par mélancolie. Que Dieu la bénisse ! Deux mois après sa mort, mon père s’est remarié, heureux de s’être débarrassé de ma mère qu’il sous-estimait et prenait pour femme de ménage. Ainsi, la violence de mon père s’est mêlée à l’antipathie de ma marâtre qui, acariâtre, voulait être une reine tyrannique. J’étouffais dans notre maison qui était pour moi une prison aux issues ouvertes. Un bagne naturel. Elle m’obligeait à faire les tâches ménagères les plus pénibles et me battait souvent pour des raisons banales. Soumis par la séduction de sa nouvelle femme âgée de trente ans, mon père se taisait comme le faisait ma mère en face de ses comportements. Inversion de rôles.

Nedjma arrête quelques instants de relater son histoire  pour avaler une gorgée d’eau. Elle ne sait pas que les larmes coulent de ses yeux. Captivée par l’histoire, les yeux mouillés de larmes, Kahina attend impatiemment la suite. Elle continue sa catharsis :

– Où en-étais-je ? Ah oui ! Puisque nous étions encore adolescents, mon frère et moi ne pouvions rien faire. Nous acceptions cette vie en silence, comme beaucoup de personnes. Dans chaque prière j’invoquais Dieu le Miséricordieux : Ô mon Dieu, sauve mon père de cette voie satanique ! Mon frère, lui, s’est adonné au tabac et à l’alcool. Un jour, lui et ses amis en détresse ont émigré clandestinement vers les côtes espagnoles en traversant la Méditerranée à bord d’une barque. Depuis, on avait plus de leurs nouvelles. Malgré les problèmes familiaux, j’étais toujours une élève brillante. Je voulais, par la voie du savoir, me libérer et m’imposer dans la société. À l’âge de dix-sept ans, alors que j’étais élève au lycée, je suis tombée amoureuse d’un élève qui savait très bien dessiner. L’amour était pour moi un tapis volant qui m’éloignait, pour des instants fugitifs, loin des problèmes qui asphyxiaient ma vie. Je l’aime encore. Hélas ! Un jour mon père a décidé fermement de mettre fin à ma scolarisation : il m’a promise en mariage, contre mon gré, pour un homme très riche qui, ayant le même âge que lui, voulait faire de moi sa deuxième femme. Je pleurais, déchirée de lamentations et de désespoir. Et malgré les torrents de larmes que je versais, l’intervention des uns et des autres, la sollicitation de mes enseignants, mon père n’a pas changé de décision. Vu la hâte du prétendant qui m’a achetée, le mariage devait avoir lieu le plus tôt possible. Deux jours après cet incident, au cœur de la nuit, j’ai fui la maison. Et c’est ainsi que, par pur hasard, je suis arrivée dans ce quartier-là, près de cet immeuble. Il faisait noir et je ne dormais pas. Je n’avais pas froid. C’est le printemps. Assise à même le sol, j’ai vu trois hommes venir vers moi. J’ai cru qu’ils allaient me donner un coup de main. Ils sont restés un instant debout. Je tremblais de peur. Je me suis levée pour fuir mais ils m’ont empêchée et commençaient à me harceler sex… Excuse-moi je n’arrive pas à prononcer le mot : il fond sur ma langue. Pour m’empêcher de crier, l’un d’eux m’a fermé la bouche avec sa main. Le plus grand et violent des hommes a décidé de me violer. La bouche toujours emprisonnée, je criais à l’intérieur de moi mais les cris ne sortaient pas. Et il m’a VIOLEE. J’ai pu quand même lui piquer le portefeuille qui était dans la poche de sa veste. Les autres ont pris la relève. Et quand ils ont fini leur crime, ils se sont enfuis. La honte m’a submergée. Je les maudissais, et me maudissais moi-même aussi. J’ai commencé à sangloter en m’arrêtant de temps en temps jusqu’au moment où tu as ouvert la porte-fenêtre… Voilà. C’est tout.

Nedjma finit de tisser son histoire qui a captivé Kahina. Eplorée, celle-ci est foudroyée par cette histoire tragique comme celle d’Œdipe. Elle lui demande le portefeuille. Il contient une carte d’identité et une somme d’argent.

– Ça y est, dit Kahina, on a gagné, ma sœur !

– On a gagné quoi ?

– On va dénoncer le criminel qui t’a violée, et c’est lui qui citera ses complices. Ils feront la prison. En plus, je vais écrire un article sur ton histoire pour dénoncer cette monstruosité qui nous concerne toutes, femmes algériennes. Je m’engagerai corps et âme dans ton affaire pour jeter ces bandits dans les cachots et pour que tu puisses continuer ta scolarisation.

– Mais j’ai peur qu’ils nous ne fassent du mal.

– Ne t’inquiète pas je sais faire ça.

Kahina travaille depuis dix ans comme journaliste. Eprise de lecture et d’écriture, elle a publié deux livres sur la femme : La femme anti-Coran, et Les Lysistrata algériennes. Elle prépare un nouveau livre sur le rôle de la femme dans les évènements qui secouent plusieurs pays arabes actuellement, appelés communément « Printemps Arabe ».

À dix-heures du matin, Kahina et Nedjma descendent au commissariat de la ville, à quelques mètres du quartier, pour dénoncer les criminels. Nedjma remplit un questionnaire et signe quelques documents en leur laissant le portefeuille comme pièce à conviction. Les responsables de la police leur promettent de faire leur travail pour capturer les coupables. Elles sortent du commissariat. Kahina achète de nouveaux vêtements pour Nedjma et rentrent toutes deux dans l’appartement orphelin.

Après le déjeuner, Kahina fait entrer Nedjma dans sa chambre. Epuisée, Nedjma se laisse engloutir par une épaisse sieste. La journaliste s’astreint à écrire l’article. Elle écrit facilement, tant qu’elle manipule la langue comme une marionnette. Quand elle a achevé l’article, elle l’envoie, par un courrier électronique, à la direction de la rédaction. Elle s’allonge sur son lit, et commence à caresser ses seins et son sexe en dévisageant la photo, accrochée au mur, d’une célèbre actrice. Une fois satisfaite, elle sombre dans une longue sieste.

Les policiers sont à la recherche des trois coupables mais ils n’arrivent pas à les trouver, ne sachant s’ils se cachent sous le sol ou bien dans un lieu sur le sol. Ils cherchent.

L’article de Kahina a été publié hier. Il a divulgué largement l’événement. Elle n’a omis aucun détail, ayant même cité l’identité complète du propriétaire du portefeuille.

Aujourd’hui c’est vendredi, le jour que Kahina déteste. Elle doit aller au cimetière où se trouve la tombe de son frère défunt. Elle a l’habitude d’y aller deux fois par mois. Sa mère y va de temps en temps puisqu’elle a un mal aux pieds qui se réveille lorsqu’elle marche longtemps. Son petit frère, passionné de jeux, se réveillera trop tard. Le cimetière se trouve un peu loin du quartier. Nedjma préfère rester dans l’appartement pour préparer le déjeuner. Elle fera du couscous. Kahina va seule au cimetière, à pieds comme d’habitude, portant un collant, les cheveux découverts.

Elle arrive au cimetière, le front mouillé de sueur. Elle reste debout devant la tombe de son frère. Elle grille cigarette sur cigarette et commence à réciter des prières. Les larmes luisent sur ses joues. En se retournant pour partir, elle voit trois hommes sortir de la voiture et s’approcher d’elle. Elle en reconnaît un : le violeur. Ce sont les trois hommes qui ont harcelé Nedjma. Ils s’esclaffent. Kahina ne bouge pas. Une arme blanche à la main, le chef du groupe s’approche d’elle et lui dit :

– Ah ! Enfin, la grande gueule ! Tu n’as pas peur ? Tu nous as dénoncés dans le journal, en citant même mon nom et mon prénom. Comment as-tu su mon identité ? Pourquoi te mêles-tu de ce qui ne te regarde pas en risquant ta vie ?

Le visage de la journaliste ne change pas de couleur. Ne pâlit pas. Elle sourit. Et ils en sont étonnés.

– Je suis un être humain juste, dit-elle. Et aucune force ne peut brider ma voix. Ma gueule comme tu dis. La justice n’a ni sexe, ni religion, ni âge, ni sentiments. En plus, je suis démunie de lâcheté.

– Tu déranges trop.

– Ce n’est pas moi qui dérange, mais la réalité elle-même.

– Tu viens au cimetière avec un collant ! Et tu fumes ici en plus ! Quel blasphème !

– Je prie Dieu à ma manière.

– Tu vas voir.

Il sort une petite corde pour lui attacher les mains.

Kahina sourit et lui dit :

– Non, ce n’est pas la peine d’utiliser une corde. Je vais avec vous comme si vous vouliez m’emmener chez moi.

Ils sont encore étonnés par les comportements et les paroles de Kahina. Elle monte dans la voiture tout en souriant. Les ravisseurs sont contrariés, ébahis, par le geste absurde de la journaliste.

Avant que la voiture démarre, une dizaine de policiers envahissent le cimetière, demandant aux coupables de descendre, les mains en haut.

A propos de l'auteur

Tawfiq Belfadel

Tawfiq Belfadel (auteur de Kaddour le facebookiste, éd. Edilivre)

Poster un commentaire

Vous êtes identifié en tant qu'invité.