Forêts

Ecrit par Mélisande le 04 juin 2016. dans La une, Ecrits

Forêts

J’ai vu un chevreuil vers Rochepaule dans les bois.

Il a dévalé la pente de hêtres, et traversé telle une apparition, un chemin forestier évité par les engins à moteur. Puis un autre au retour, mais celui-là m’a regardée fixement dans les yeux, le temps de compter jusqu’à trois. Yeux cernés de noir, pour mieux souligner l’intensité de sa vision, et sans doute, tentait-il de lire mes intentions, car j’ai senti dans ce regard une forme de sonde venue de l’invisible, une interrogation profonde posée en silence sur la vraie nature de mon être.

Mais il faut aller loin pour fuir les rafales offensives des « Attila du dimanche », ceux qui flouent la belle forêt-cathédrale, avec du bruit et de la puanteur. Il faut s’éloigner des hommes pour que le silence déploie son amplitude « orchestrale », et verse en nous d’intimes messages. Il sont cachés dans le bruit du vent, le parfum des lilas et des genêts, qui nous adressent un réconfort subtil, avec cet espèce de souffle océanique puissant, quand la forêt se cherche des parentés maritimes… Ramures et feuillages s’unissent alors pour apaiser le cœur blessé du pèlerin, qui tente de passer à gué le feu vif de ses saisons. Il suffit d’observer les hêtres pour que le monde retrouve sa vraie architecture : patiente, silencieuse, ascensionnelle, bienveillante belle et solidaire aussi ! Regardons l’amoureuse façon qu’adoptent les arbres pour prendre, parfois, appui sur leur « voisin », afin d’être aidés dans leur démarche d’élévation vers la lumière. Puis de s’en séparer pour vivre en solitaire leur trajectoire, sans pour autant le quitter « du feuillage ». Il paraît que les végétaux communiquent, se préviennent d’un danger, s’organisent en chœur, dans un merveilleux silence habité, connecté, ignoré des humains patauds !

Il faut se hâter d’admirer le cœur battant ce que nous avons perdu, prisonniers d’un monde imaginaire et mort, otages d’une coupure dramatique. Mais il suffit de percevoir l’épuisement des citadins et le sourire enfantin des promeneurs en forêt pour sentir que tout n’est pas perdu : car nous sommes tous un peu « arbre » nous qui cherchons en secret l’enracinement loin dans la terre, puis la lumière, désir puissant commun à l’humanité, et qui souffre de ne pouvoir se dire à haute voix.

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Mélisande

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Commentaires (1)

  • Martine L

    Martine L

    05 juin 2016 à 09:15 |
    Beau texte, et à mon sens fort juste. Je n'ai – en Corrèze, pourtant, j'aurais pu ! pas encore croisé d'assez près, le regard d'un cerf, chevreuil ou biche ; mais j'ai croisé ces regards empreints de quelque chose qu'on n'a pas, en Afrique de l'Est ; fauves, notamment un guépard «  qui regardait à travers nous, bien au-delà de nous », ou autres grandes bêtes encore libres. Intimidant, le regard, car disant quelque chose ; « nous » le disant aussi ; à nous de savoir lire, sinon, la bête repart, «  sans un regard » de plus. Regard de vivant à vivant, qui m'importe dans tout animal, jusque dans mon chat précieux quand je lui dis bonjour chaque matin. Lien. Merci, Mélisande de nous le rappeler.

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