Galets

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 15 mars 2013. dans La une, Ecrits

Galets

Pour la première fois depuis des années – peut-être depuis toujours – Grégoire referma un livre dont il n’avait lu que la moitié, cinq cents pages sur plus de mille, en prenant la résolution de ne pas en achever la lecture. Il le reposa sur la table basse et se leva pour ranimer le feu qui s’endormait dans la cheminée. Ce n’était pas la longueur du roman qui était en cause – il en avait lu de plus longs, en particulier les grands romans russes de Tolstoï ou de Dostoïevski – mais l’impression que l’auteur, un américain plusieurs fois couronné de prix, se moquait du monde.

Son histoire tenait en vingt pages même s’il l’étalait sur une trentaine d’années, mais il avait un art si évident, si impudent de gonfler ses phrases, ses paragraphes et ses chapitres de digressions confuses et de dialogues multipliant les sous-entendus incompréhensibles, le tout sans le moindre bénéfice pour le lecteur, que Grégoire, après plusieurs tentatives conciliantes venait de prendre la décision irrévocable de ranger définitivement ce pavé dans sa bibliothèque. C’était d’autant plus logique et sage que ladite bibliothèque contenait de nombreux ouvrages, romans, récits ou essais, qu’il avait toujours eu l’intention de lire un jour et qui patientaient en liste d’attente depuis des mois, certains depuis des années.

Pour fêter cette décision héroïque, il se versa un fond de whisky dont il admira la couleur ambrée avant d’en humer la chaude et cordiale haleine. Ce n’était peut-être pas à proprement parler une décision héroïque mais il était néanmoins douloureux pour le lecteur scrupuleux qu’était Grégoire, soucieux de respecter les auteurs et leurs œuvres, de condamner un livre sans avoir entendu sa déposition jusqu’au bout. Grégoire n’était pas davantage homme à quitter une salle de cinéma au milieu d’un film. Si cela lui était arrivé une ou deux fois dans sa vie, c’était seulement en raison d’une accumulation de violence inattendue. Il ne supportait pas le sang, la douleur physique et a fortiori les sévices corporels complaisamment exposés dans certains films et s’abstenait d’aller voir ceux dont il pouvait craindre qu’une scène au moins, décapitation, énucléation, émasculation, promise par la promotion commerciale du film, fût rendue avec assez de réalisme pour être à ses yeux insoutenable. Mais il lui était arrivé de se laisser surprendre par une séquence particulièrement cruelle qui l’avait forcé à quitter la salle avant de s’évanouir. Ainsi, il n’avait jamais vu la fin de Ben Hur faute d’avoir pu résister à la scène de l’amputation à vif de Stephen Boyd alias Messala. Dans ces cas d’interruption intempestive, la qualité de l’œuvre cinématographique n’était pas en cause mais seulement la sensibilité particulière de Grégoire lequel s’abstenait de toute critique sur le film puisqu’il n’était pas en mesure de le juger dans son intégralité. Grégoire pouvait toutefois citer le cas particulier d’un livre dont les qualités littéraires n’étaient pas en cause mais dont il avait dû interrompre la lecture. Il avait été contraint d’abandonner Tombeau pour cinq cent mille soldats pour les mêmes raisons d’hypersensibilité qui lui faisaient éviter les films gore. Il  lisait le roman de Pierre Guyotat avec un vif intérêt jusqu’au moment où il s’était aperçu in extremis qu’il était en train de s’évanouir devant la violence des scènes décrites. Depuis, le livre était resté là, dans le rayon des auteurs français, à portée de sa main, mais il ne l’ouvrirait plus jamais.

Boire du whisky avant d’aller se coucher n’était peut-être pas une idée excellente. Et décidément le feu ne voulait pas lui tenir compagnie ce soir ; la bûche fumait en rougeoyant à peine. Aucune flamme ne se décidait à jaillir. Pour ce qui était de ce roman américain, en abandonner la lecture avant la fin constituait bien la preuve d’un rejet volontaire et non subi et donc d’un jugement critique défavorable. Il avait bien essayé de passer outre les procédés littéraires évidemment malhonnêtes de l’auteur : était-il payé à la ligne ou bien se conformait-il à cette mode consistant à publier des livres de plus en plus épais sans que le sujet le justifie toujours ? Grégoire s’était obstiné par une sorte de respect, sinon d’entière sympathie, que lui inspiraient les personnages ; mais cela n’avait pas suffi. Les héros eux-mêmes étaient atteints par la prolifération des métastases narratives qui étouffaient le roman. Le narrateur étant un des personnages centraux, c’était lui que l’on en venait à accuser des errements de l’auteur et qui portait donc la responsabilité de l’ennui distillé par son récit monotone et pesant. Telle une marionnette manipulée par le romancier, il répétait inlassablement des scènes similaires donnant lieu aux mêmes discours avec d’infimes variantes qui ne pouvaient faire illusion pour le lecteur accablé. Quant au véritable héros, celui dont on était censé raconter l’histoire, lui-même étant considéré du seul point de vue du narrateur, la réitération ad libitum de ses qualités ne suffisait pas à lui donner une véritable épaisseur. Au contraire, l’insistance avec laquelle son hagiographe revenait sur son portrait que les ans ne changeaient pas lui conférait une sorte de fixité monolithique que confirmait l’accumulation de chapitres dans lesquels il ne se passait rien de nouveau. Bref, on finissait par détester des héros a priori sympathiques et, en tout cas, à perdre toute curiosité pour la suite de leurs aventures.

Bien entendu, Grégoire, avant de se résoudre à une si détestable solution, avait envisagé d’autres possibilités. Il ne s’était pas interdit parfois de laisser un livre en attente pendant quelques semaines, voire quelques mois, pour en lire un ou plusieurs autres entre temps avant de le reprendre et de le terminer. Il lui était arrivé plus rarement de suspendre certaines lectures sine die. Ainsi d’un énorme thriller de James Ellroy qu’il avait abandonné aux deux-tiers mais qu’il ne s’interdisait pas de rouvrir un jour. Mais dans ce cas, aucun verdict critique n’était prononcé.

Grégoire, se résignant à aller se coucher après avoir bu la dernière goutte de son pur malt, se rappela cet autre cas d’un livre qu’il avait abandonné en cours de lecture, n’y trouvant ni l’agrément qu’il en attendait, ni la justification des éloges unanimes dont il faisait alors l’objet, puis qu’il avait repris deux ans plus tard pour y reconnaître enfin le chef-d’œuvre qu’il était resté pour lui ; il s’agissait du Roi des aulnes de Michel Tournier.

Pendant quelque temps, il avait donc laissé le gros livre traduit de l’américain sur sa table de chevet sans statuer sur son sort, pour lire un petit roman un peu leste qui l’en avait en quelque sorte purgé. Puis il avait mené à terme la lecture d’un de ces gros classiques de la littérature, de ceux qu’il faut avoir lus, de ceux desquels les gens de radio vous disent même qu’il faut les relire comme s’il était acquis qu’aucun honnête homme ne saurait avouer qu’il n’a pas lu La divine comédie ou Les confessions de Saint-Augustin. Cette lecture lui avait pris deux mois et lui avait laissé la gratifiante impression d’avoir rempli une tâche importante. Il en avait éprouvé un peu de la satisfaction qu’un riche vieillard doit tirer de la rédaction de son testament. Lui n’avait rien d’important à léguer et s’accordait encore quelques lustres de lucidité mais il était content de s’être acquitté de l’obligation de lire cet incontournable monument de la littérature occidentale. Il en était revenu tout ragaillardi à son roman américain primé outre-Atlantique et traduit dans dix langues au moins, avec la ferme intention de lui régler son compte en quelques semaines. D’ailleurs il n’avait rien d’autre en attente imminente qu’un essai historique de neuf cents pages en caractères minuscules ou un recueil de nouvelles dont il avait entendu l’auteur avouer, lors d’une interview, que ce n’était pas son meilleur livre.

Mais rien n’y avait fait. Il s’était buté à la cinq cent-trentième page de ce livre qui en comptait exactement mille quarante-trois et, ce soir, il l’avait refermé. Seule possibilité d’un appel éventuel de cette condamnation, recours qui aurait pu être formé par un improbable lecteur ami qui lui aurait affirmé que la seconde partie du roman devenait passionnante : il avait laissé un signet à la page à laquelle il s’était arrêté.

Ce soir-là, n’ayant pas d’appétit pour l’essai historique ni pour les nouvelles ratées, Grégoire confia à un magazine la mission soporifique qui était traditionnellement dévolue au « roman du soir ». Il y lut quelques critiques de livres récents. Rien qui fût de nature à le tenter, à lui promettre la consolation qu’il attendait du livre qui lui ferait oublier ce divorce américain dont il était encore endolori. Il enleva ses lunettes qu’il posa sur la table de chevet et ferma les yeux. Il pensa qu’il avait lu des centaines et des centaines de livres et qu’il y en avait des milliers, des dizaines de milliers qu’il n’aurait pas le temps de lire avant de mourir. Au lieu d’en éprouver de l’amertume, il en ressentit une sorte d’apaisement.

C’est alors que l’image s’imposa à lui de ces galets que l’on ramasse sur les plages au pied des falaises et que l’on envisage un instant d’emporter dans sa poche, parce que celui-ci est plus parfaitement rond que les autres, parce qu’il a une forme curieuse, une couleur plus soutenue, avant de se rendre à l’évidence qu’il y a des milliers, des millions de galets sur cette plage dont, sans aucun doute, des centaines sont encore plus ronds ou plus curieux que celui-ci que l’on rejette d’un geste las et résigné. Pas de regret pour le galet abandonné qui se confond désormais avec les autres et que l’on ne pourrait plus distinguer de la multitude infinie si on n’a pas observé précisément où on l’a jeté ! Pas de regret non plus pour les jours qui passent, tous semblables et tous différents et qui se confondent à jamais dans l’infini de l’éternité. Assimiler des jours à des galets lui parut une métaphore intéressante. Les jours passés, polis par le ressassement de la mémoire comme les galets par le ressac, finissent par tous se ressembler. Une idée à creuser. Mais pas au moment de s’endormir.

Revenant au bouquin laissé sur la table basse du salon, il pensa encore que les livres seraient toujours dans sa bibliothèque après sa mort, y compris ce roman américain primé et traduit dans le monde entier. Ses héritiers ne le distingueraient pas des autres lorsqu’il faudrait les mettre en carton pour débarrasser sa maison avant de la vendre et porter tout ça à une bibliothèque municipale qui n’en voudrait pas, à supposer d’ailleurs qu’il y ait encore des bibliothèques à ce moment-là. Dans dix ans, dans vingt ans. Sans doute pas beaucoup plus.

À moins qu’au moment de le ranger dans un carton avec les autres, quelqu’un se saisisse précisément de celui-ci, par hasard, ou pour avoir entendu parler de cet auteur américain qui viendrait peut-être justement de mourir, lui aussi, ou simplement parce qu’un signet en marquerait toujours le milieu. Et peut-être cette personne commencerait à lire ce livre, en partant de la page cinq cent-trente, juste pour voir de quoi il s’agit. Et captivé, ce lecteur poursuivrait sa lecture jusqu’à la fin, sans pouvoir s’en détacher, sans pouvoir reprendre depuis le début puisqu’il saurait déjà ce qui se passe à la page cinq cent-trente et aux suivantes.

Grégoire se demanda quelle chance il y avait pour qu’un même galet soit choisi sur une plage par deux promeneurs à dix ou vingt ans d’intervalle. Cherchant en vain à donner corps à cet éventuel héritier, liquidateur de ses biens, qui achèverait la lecture de ce roman, il attendit le sommeil avec l’impression d’avoir commis une mauvaise action sans pouvoir se dire si c’était d’avoir bu du whisky avant de s’endormir ou d’avoir abandonné ce livre sans le terminer.

 

Bernard Pechon-Pignero

A propos de l'auteur

Bernard Pechon-Pignero

Bernard Pechon-Pignero

Après une carrière professionnelle de cadre dans le négoce sidérurgique puis l’industrie chimique, ancien magistrat consulaire, je consacre ma retraite à mes trois enfants adoptés au Mali et à divers bénévolats associatifs autour du livre, de la lecture et de l’édition.

Sous le nom de Bernard Pignero, j’ai publié un roman chez Gallimard « Les mêmes étoiles» (1998), des nouvelles chez HB, un roman aux éditions des Vanneaux « Mélomane » (2011) un récit aux éditions de la Vague Verte « Mémoires d’Airaines » (2011) un roman aux éditions Encretoiles « Traduit du français » (2015) des recueils poétiques et des articles critiques sur la peinture.

REFLETS DU TEMPS  publie mes articles, chroniques et nouvelles depuis 2010

Je vis en Picardie depuis 2008 après quarante ans dans le Gard. 

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