Histoire à nager debout ...

Ecrit par Emmanuelle Ménard le 09 mars 2012. dans La une, Ecrits

Histoire à nager debout ...

Il était une fois Anna, une littéraire femme d’affaires vivant au fond des mers. Les livres étaient des poissons ou les poissons des livres, qu’elle dégustait à la « Table des merveilles », nom qu’elle avait donné à son restaurant préféré, en vérité son unique restaurant, l’océan…

Livres-poissons ou poissons-livres nageaient gaiement autour d’Anna et se laissaient attraper et manger par celle-ci parce qu’ils se sentaient flattés par cette belle sirène qui, trouvaient-ils, « avait bon goût ». Et puis il y avait une autre raison : c’était si reposant de pouvoir enfin dormir dans le ventre de cette belle sirène plutôt que de vagabonder ça et là, de bulle d’eau en bulle d’eau sans savoir vraiment pourquoi… Et puis et puis et puis… A bien y réfléchir, Anna leur offrait là une cachette idéale pour se défendre du dentier de Max, ce vieux requin blanc qui ne pensait qu’à s’empiffrer de tout ce qu’il pouvait trouver dans la mer et n’hésitait pas à dévorer des boites de conserve, des sacs plastique, des bijoux de famille ou même des hommes quand il n’avait rien à se mettre sous ses fausses dents ! Et puis et puis et puis… Anna avait un don ! Non seulement elle mastiquait avec grâce la chair des mots ou les mots de la chair mais aussi, de son appétit magicien, elle les changeait en rimes.

Le temps de la digestion devenait alors le temps de la musique, une musique si harmonieuse et si sonore qu’elle allait jusqu’à bercer tout l’océan, les étoiles des mers, les coquillages, les hommes qui y nageaient, et même le ciel, qui aimait se regarder dans la mer parce qu’il s’y trouvait beau…

Seul Max n’entendait pas, tout simplement parce qu’il était sourd comme un pot-au-feu ou, parce que disaient les mauvaises langues, « il n’entendait que son ventre ! ». Sacré Max, à force de passer son temps à nettoyer l’océan en gardant tout dans son estomac, il allait bientôt devenir aussi rond que la terre et un beau jour, éclater comme un ballon gazé d’air ! Sacré Max… Sa gloutonnerie légendaire ne l’emporterait pas au Paradis ! Mais Max avait un secret, un secret que seul Anna connaissait : l’immortalité. Ce secret, il le détenait du temps de sa jeunesse, un jour où il avait fricoté avec une algue marine qui, en vérité, était une déesse. Max, donc, avait l’éternité devant lui cependant comme il était vieux et qu’il se sentait aussi seul que la lune, il s’en fichait bien. Il était même prêt à vendre son éternité pour un bout de pain, pour quelques miettes de sardine, pour du vent… Et puis, un jour arriverait où il n’aurait plus rien à se mettre sous son dentier… Plus rien à manger. Que ferait-il alors ? Il n’aurait plus rien à faire, il n’aurait plus que l’éternité pour s’ennuyer… S’ennuyer à mourir sans mourir, quelle horreur ! Quelle fin sans fin tragique !

Un beau jour, alors qu’Anna était attablée entre deux planches d’un navire naufragé et qu’elle faisait de la musique tout en croquant dans une jolie raie, elle aperçut Max et l’entendit qui pleurait. Anna la littéraire femme d’affaires avait aussi un cœur aussi vaste que l’océan. Ainsi elle lui proposa un marché honnête et équitable qui ferait le bonheur des deux partis. C’était bien simple : Anna rêvait d’éternité parce que le jour où elle mourrait, l’océan perdrait ses rimes et il n’y aurait alors plus de musique pour faire des vagues dans lesquelles les enfants sauteraient ; plus de musique pour donner sa couleur au ciel, pour rendre les hommes heureux et pour faire chanter la terre et les étoiles… Quel silence, quelle tristesse, quelle tragédie ! Pauvres enfants, sans vagues ils deviendraient vite des adultes… Pauvre ciel, pâle comme un drap il irait se jeter à la mer… Pauvres hommes, pauvre terre, pauvres étoiles… Ils se noieraient alors dans le silence de la mer. Quant à Max, il rêvait de jeunesse comme il rêvait au bonheur, temps où il passait son temps à croquer dans l’amour, le cœur juteux des jolies filles, qu’il pouvait tout à la fois faire rire et pleurer. En quelques minutes, le marché fut conclu et ils se congratulèrent en se serrant la nageoire. Max souffla dans l’oreille d’Anna le secret de l’éternité, il s’agissait d’un code à trois chiffres, une sorte de Sainte-Trinité. Anna regarda Max droit dans les yeux et lui transmit le langage de l’amour, qui n’était autre que le secret de la jeunesse, ou plus précisément les mots du cœur. Ils se quittèrent tout émus et heureux, et depuis ce jour l’océan sourit au ciel qui sourit à la terre qui sourit aux hommes qui sourient à la vie… Pour l’éternité.

 

 

Emmanuelle Ménard

 

A propos de l'auteur

Emmanuelle Ménard

Rédactrice

Habite à Bruxelles

Commentaires (2)

  • Vaillant Sabine

    Vaillant Sabine

    11 mars 2012 à 12:42 |
    Joli, rafraîchissant et poétique!
    Merci!

    Sabine

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    • Emmanuelle Ménard

      Emmanuelle Ménard

      13 mars 2018 à 14:27 |
      Merci à vous Sabine!
      Emmanuelle

      Répondre

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