Il y a cinq ans

Ecrit par Claire Garsault le 17 septembre 2010. dans Vie quotidienne, La une, Ecrits

Il y a cinq ans

Alain GARSAULT, à qui son épouse Claire adresse ce texte, était professeur de lettres. Critique cinématographique à la revue "Fiction" et membre du comité de rédaction de la revue de cinéma "Positif".  Traducteur d'ouvrages de science fiction. La photo qui illustre ce texte est le bureau dans lequel il travaillait.

 

Le grincement d’un tiroir mal ajusté suivi d’un bruit de poignée qui cogne contre le bois et te voilà revenu…

Ce bruit, si énervant mais, si rassurant, nous donnait le signal de ta mise au travail après ta sieste salvatrice où tu avais pour toute couverture, le livre qui t’était tombé des mains.

Pour nous, c’était le signal du calme et du silence. Nous devions nous déplacer dans la maison comme des intrus prêts à être pris en flagrant délit…

Bien assis sur ta vieille chaise en paille recouverte d’un vieux coussin gris tout aplati, totalement inconfortable, mais dont tu refusais de te séparer, nous te savions ayant déjà tout installé sur ta table de travail. Cette table, qui avait appartenue à ma grand-mère, t’a séduite dès le premier regard et tu l’avais fait tienne.

Devant toi, un dossier recouvert d’une sous-chemise de couleur ; à ta gauche, les livres judicieusement choisis et bien rangés dans l’ordre de tes consultations. Ton bloc de papier à lettres, recouvert de cuir marron, ouvert sur ta droite, dont chaque feuille était prête à être arrachée afin de noter les quelques mots ou les quelques phrases essentielles, reflétant l’idée principale que tu voulais conserver dans le but d’un article ou d’une préparation de cours.

Devant toi, ton hippopotame porte-crayon. Sous tes pieds ton coussin hippopotame bleu.

Une fois ton univers matériel prêt, il ne te restait plus qu’à ouvrir le tiroir de ton bureau et choisir l’outil scripteur qui te permettra de noter et ainsi graver à tout jamais dans ta mémoire les pensées des auteurs.

Alors, surgissait dans le silence de ton bureau, ce grincement et ce choc.

Quelques heures plus tard, ce même bruit, comme la sonnerie d’une école, indiquait la fin de ta réclusion intellectuelle. Tu nous revenais.

Comme j’ai été jalouse de ces heures que tu passais sans moi. Combien de fois pendant notre vie ensemble je t’ai reproché de t’enfermer dans ta tour et de nous oublier. Et pourtant, que j’aimerais entendre encore et encore ce grincement suivi de son choc… te savoir enfermé dans ta tour, entouré de tes livres, régnant sur ce domaine qui était le tien, ton bureau.

J’ai « hérité » de ta table de travail, et il m’arrive souvent de la caresser, comme si c’était toi. Je m’oblige à la maintenir la mieux rangée pour toi.

Maintenant c’est à moi de faire résonner ce bruit, comme on sonne une cloche pour que ceux qui nous ont quittés sachent que nous pensons à eux.

Il y a cinq ans pour la dernière fois, tu m’entendais te dire « Je t’aime Alain » ; même si mon cœur continue à te le dire tous les jours, j’aimerais tant que tu reviennes dans mes matins, que tout doucement tu me reprennes la main qu’afin nous parcourions sans trêve les sentiers sur lesquels nous avions marché et qui nous ont menés vers l’amour et la tendresse.

A propos de l'auteur

Claire Garsault

Rédactrice

Commentaires (8)

  • christine Mercandier

    christine Mercandier

    19 septembre 2010 à 20:22 |
    Merci Madame.

    Répondre

  • Jean Le Mosellan

    Jean Le Mosellan

    19 septembre 2010 à 14:33 |
    Encore une fois l’amour est plus fort que la mort.

    Répondre

  • Martine L

    Martine L

    19 septembre 2010 à 10:11 |
    La présence de l'être dans les objets, dans les minuscules rituels, la présence dans les petits bruits, et je me permets d'ajouter, dans les mots banals, pas savants du tout, de tous les jours; les philosophies orientales ont su le dire : on ne part jamais, madame ; on reste dans tout ...

    Répondre

  • Isabelle Blavet

    Isabelle Blavet

    18 septembre 2010 à 14:17 |
    Merci madame. J'aimais beaucoup lire les billets de M. Garsault dans "Positif". Je me rappelle encore une réflexion sur Coppola qui m'avait beaucoup influencée.

    Répondre

  • lmlevy

    lmlevy

    18 septembre 2010 à 00:41 |
    J'avais prévu de me taire. Mais je veux, si vous permettez, au moins vous dire mon émotion.

    Répondre

  • OLIVIER EYQUEM

    OLIVIER EYQUEM

    17 septembre 2010 à 21:35 |
    L'émotion à l'état pur, l'amour préservé dans chaque mot, le passé qui continue de vivre, intact, dans chaque centimètre carré de cette retraite HABITÉE… Merci, Claire.

    Répondre

  • Vaillant Sabine

    Vaillant Sabine

    17 septembre 2010 à 20:32 |
    Merci de nous emmener sur ce sentier du souvenir vivant de l'amour que l'on aimerait suivre éternellement...
    Sabine Vaillant

    Répondre

  • Jacques Petit

    Jacques Petit

    17 septembre 2010 à 20:17 |
    Texte magnifique !

    Répondre

Poster un commentaire

Vous êtes identifié en tant qu'invité.