Jette un regard froid sur la vie sur la mort

Ecrit par Mélisande le 14 mai 2016. dans La une, Ecrits

Jette un regard froid sur la vie sur la mort

« Jette un regard froid sur la vie sur la mort, cavalier, passe ton chemin »,William Butler Yeats

Que nous soyons voyageurs impénitents dans le temps ou dans l’espace, en guerre ou en paix, nous nous demandons toujours si l’espérance et la force de la vie vont, malgré la fatigue, en découdre avec ce brutal chagrin né de l’époque : l’homme répudiant Dieu, comme un parjure blême qui aurait trahi tristement mais fermement le nuage d’or léger de la vie, cette facétie céleste inutile au regard du vacarme ici-bas, s’est ridiculisé, dans l’avoir, la possession, il a voulu s’installer, perdurer, et s’est engoncé dans l’ennui absolu, la lourdeur et le bruit des corps, l’odeur surtout… Pas vraiment l’épiphanie !

Alors l’hésitation, comme une pluie fine de mai choisit avec résignation de devenir déluge pour nettoyer le mensonge en l’homme, car il faut s’éprouver, et se perdre sur le chemin âpre pour revenir en vainqueur, ressentir l’écorce et le cœur des arbres dans ce monde blessé, délaissé. Chez ceux qui malgré leur nuit torve, ont su en ce monde semer quelque chose de vrai, dans la transparence de l’intention, solitude rêche, larmes vives au creux des reins, verticalité des êtres, accrochant comme une lumière dans la maison sombre, un cri d’amour, il y a du rouge, il y a des arcs-en-ciel déployés dans l’azur, c’est sûr ! Mais c’est peu, mais c’est rare.

Voyage en Irlande

Ici les cimetières sont des lieux vivants : collines douceâtres entre ciel et mer où tous les amours aliénés réduits au statut terrestre d’esclaves semblent parfums éthérés, existences évanouies sur la route, car il pleut toujours sur les âmes des forçats qu’ils soient amoureux, répudiés ou errants comme des fantômes. Les herbes folles, les fleurs, même si elles ne se sont jamais senties aimées, donnent du col et se jettent dans l’azur comme des pythies. Elles disent leur bonheur d’être à la racine des pierres, entre la vie la mort, en équilibre précaire sur la frontière du temps, blessante comme le mensonge. Qui dira l’indignité dans laquelle se maintiennent les êtres humains, oublieux des vœux célestes les plus chers dont ils sont issus ?

L’Irlande c’est la terre des damnés, la terre des victimes, bourreaux d’eux-mêmes, dans une démarche paroxystique de « Sortie au jour ». Ces grévistes de la faim, qui sous l’ère Thatcher s’enduisaient d’excréments ! Si loin de Dieu, si loin du Dieu de l’Irlande qui est esprit bleuté, verdoiement de la vie et de la lumière, si loin du ciel ! Se croisent ici la haine du dominant qui était incarnée pour l’heure en femme : « Dame de fer », mais aussi la soumission tragique à ce même dominant, incorporé dans leur chair, au mépris d’eux-mêmes et de leur être divin, jardin céleste, où Dieu nous a fait naître dans la perfection de son amour.

Mais l’esprit malin du colon, du dominant, son esprit affuté et sadique, jouit de voir la souillure dans laquelle se vautre le vaincu. Il escompte sa soumission, sa terreur, son absence de choix alors qu’il ne faudrait pas hésiter ! La vie relève du sacré, mais survivre sans altérer cette lumière, c’est un autre chapitre…

Ainsi, autres temps, autres lieux, quelque part pendant la seconde guerre mondiale, une jeune femme à Auschwitz refuse de se mettre au garde à vous devant le SS, alors qu’elle est « sélectionnée » pour la chambre à gaz, arguant qu’elle va mourir et qu’elle s’en fout. Elle s’appelle Simone Grange, elle a 15 ans peut être, et elle a vu aussi Mengele aller chercher un nouveau-né, là haut dans les châlits, un bébé, né d’une femme, debout dans les rangs de l’appel, un enfant caché par la grâce de la bienveillance du féminin en ces femmes. Elle l’a vu précipiter le nouveau-né qui s’est fracassé par terre mais pas seulement. Elle a vécu tant d’épreuves, que la vie semble être au-delà du royaume, instance sacrée qui se suffit à  elle-même. Donc cette jeune rebelle s’est fait jeter par le nazi, de la mort même ! Puis, Simone Grange a reconnu son père lors des marches de la mort, et l’a vu assassiné sous ses yeux, d’une balle dans la nuque alors qu’il se dirigeait vers elle, sur l’invitation d’un nazi à « embrasser sa fille ».

Le mal en l’homme est hors espace/temps, et ne demande comme l’hydre, qu’à renaître, car la soif de dominer et de faire souffrir l’autre, « le frère en Christ », semble insatiable.

Aujourd’hui en Suède ou ailleurs, défilent les néo-nazis, en Autriche ils s’approchent de la conquête de la présidence. Et dans leur regard pour qui sait voir, s’y lit la haine : ce feu terrible qui donne aux impuissants de la vie l’illusion d’être. Alors pourquoi « L’œuf du serpent » ? Pourquoi l’homme préfère-t-il la domination à l’amour ? Faire disparaître l’autre plutôt que le faire exister dans son horizon ? Déception, blessures, impossibilité de demander à Dieu, « le Grand Autre », de l’aide ?… Une toute-puissance si ridicule devant le silence, une démesure si médiocre ! Préférer le bruit de bottes au silence de l’amour plein ? Faut être un peu con ! Et il suffit de se remettre à fréquenter la musique, la peinture, la beauté, pour que ça change de vibration… Mais si refus il y a d’un désarmement général, alors il ne faudra pas s’étonner.

D’ailleurs ça commence à gronder dans les faubourgs du monde : ça tremble la terre, ça brûle, le feu qui détruit des aires entières de l’économie capitaliste, ça pleut dans les fourrés pour noyer les intentions, ça souffle dans les bronches du CAC 40 indécent, ça vente et ça cyclone sur l’obscénité des maltraitants du divin en l’homme, qui se marrent de notre air atterré quand il faudrait sans hésitation, et d’une balle, les descendre en flammes… Bref la mort nettoie ce grand merdier, pour nous faire prendre conscience que la vie est sacrée…

Et Noé dans tout ça ?

Attrape la balle au bond, jette un œil plein nord sur la Grande Ourse, fait monter dans sa chaloupe biblique, chèvres et vaches, girafes, oiselles et autres maltraités du bonheur, et vogue enfin sur les flots de l’oubli, sombrant dans l’espace comme dans un rêve nouveau, un bel espoir, une ivresse blanche. Bref, il s’achemine, jeune oracle, vers des terres libres de tout mal.

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Mélisande

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