L’Elu (Nouvelle, 1ère partie)

Ecrit par Emmanuelle Ménard le 19 avril 2014. dans La une, Ecrits

L’Elu (Nouvelle, 1ère partie)

La chambre était petite, claire, avec des étoiles au plafond. Assise en tailleur, au beau milieu de ses jouets, Natacha scrutait les yeux de son nounours d’un air dubitatif.

Comme celui-ci gardait le regard vide et s’obstinait dans son mystère, elle commença à le secouer dans tous les sens, dans l’espoir de le faire réagir, en vain. L’ours en peluche ne répondait pas, ne donnait pas le moindre signe d’entendement. A quoi bon ? Il n’avait rien à dire, ou plutôt si, il avait trop à dire, mais qui l’écouterait, qui le comprendrait ?

Cela faisait déjà deux ans qu’il vivait aux côtés de cette petite fille et qu’il partageait l’intimité de son lit moelleux et chaud où le sommeil se laissait prendre au piège. Malgré ce silence pesant qui ouvrait un fossé entre deux mondes, le monde des hommes et le monde des peluches, ces années de vie commune avaient créé des attaches.

Il y avait le rituel du matin, qui soudait entre eux un lien de complicité. A huit heures sonnantes, juste avant le sauter du lit, Natacha secouait doucement son ours, lui adressait quelques petites tapes affectueuses pour le réveiller, l’asseyait en prenant soin de l’adosser contre l’oreiller puis posait sur son museau un long baiser mouillé exhalant encore la fraîcheur de l’âge et les rêves, à peine éteints, de la nuit.

L’enfant, bien sûr, ne se doutait pas que Nounours n’avait pas cette chance de pouvoir dormir et qu’il ignorait donc tout du monde merveilleux du rêve et du cauchemar, cet univers de la démesure où les sens et les sentiments s’entremêlent dans un désordre savant et s’exacerbent pour faire entendre une voix qui sourd des profondeurs du moi, la véritable voix humaine.

Ah ! Combien de fois celui-ci aurait donné sa « vie » pour goûter, ne serait-ce que quelques secondes, à ces sensations inconnues. Mais le sort en avait décidé autrement et il enviait sa jeune maîtresse qui, quand elle ne se retournait pas dans son sommeil en gémissant parfois, ou en poussant des petits pouffements de rire, lui découvrait un visage apaisé, étrangement éclairé malgré l’ombre nocturne, et qui en disait long sur les paysages qu’elle devait être en train de traverser. Sans doute y avait-il, derrière ces paupières, des couleurs extraordinaires, jamais vues, avec des chemins de fleurs, des sourires dans les arbres, des collines aux courbes tendres, des lacs scintillants, des duvets d’herbe grasse, des oiseaux comme des arcs-en-ciel, des champs paisibles à perte de vue et partout, des formes arrondies et veloutées, des promesses de volupté et de bonheur. A tomber dans ce monde étrange, l’esprit devait sûrement faire le grand écart et se sentir bercé par de tendres vertiges !

Et lui, pauvre Nounours, durant ces nuits qui n’en finissaient pas, il devait se contenter d’attendre, attendre et attendre encore… jusqu’à ce que le réveil daignât bien sonner. Le temps ne s’arrêtait jamais, les nuits n’étaient rien d’autre que des jours, des jours peints en noir, et la vie continuait, persistait obstinément, allant toujours droit devant ou par des routes détournées vers on ne sait quel but, on ne sait quel mirage ! il n’y avait pas d’interruption, pas de vrai silence, juste le poids d’une existence qui n’en était pas une et qui ne s’essoufflait jamais. Nounours, alors, se réconfortait à l’idée que, plus qu’un jouet, il représentait pour Natacha un véritable compagnon et surtout un confident.

Il connaissait presque tout d’elle, ses manies, ses envies, ses jalousies, ses peines de cœur, ses fissures de l’âme, ses contradictions, ses petites histoires…

Combien de fois sa belle fourrure en fibres synthétiques avait été mouillée par ces larmes de l’enfance qui, intransigeante, ne supporte ni les déceptions, ni les trahisons. Combien de fois où s’était jetée sur lui comme un affamé sur un bout de pain pour presser aussitôt cette bouche contre sa tête pelucheuse et lui déverser en vrac tout ce qui vous pesait sur le cœur et vous traversait l’esprit comme une tempête.

Ces phrases maladroites, ces arabesques irrégulières aux mots à la fois suaves et amers lui tintaient encore dans les oreilles.

Incapable de parler le langage des humains, Nounours le comprenait ou plutôt le devinait à travers les courbes ascendantes et descendantes de l’intonation d’une voix. Les mots de Natacha étaient comme des objets qu’on pouvait palper, saisir et qui restaient incassables, intacts, une fois livrés aux autres. Nounours ne se lassait jamais de les écouter parce qu’ils colmataient, en quelque sorte, la brèche entre ces deux mondes coexistant, le monde des vivants et le monde des choses.

Cependant, ce qu’il appréciait tout particulièrement, c’était ces jours entiers passés avec elle, quand la pluie, la rigueur de l’hiver ou un ciel trop triste dissuadait celle-ci de sortir. Ces journées cachées derrière les vitres maussades, rayées d’eau ou teintées de givre, couvaient alors une chaleur ambiante qui se mariait à l’atmosphère ouatée de la chambre.

Le temps s’égrenait au rythme des jeux. Natacha réunissait toute sa petite cour autour d’elle, une cour où l’étiquette n’acceptait que les poupées et les peluches, puis elle distribuait les rôles. On s’amusait par exemple au jeu des familles, avec Nounours pour faire le grand-père, une vieille pipe plantée au coin de la bouche, à cause de sa bonne bouille qui exprimait une bonhomie bienveillante. Ces moments lui étaient d’autant plus précieux qu’il pouvait enfin se distraire de lui-même et prendre la vie d’un autre le temps d’une comédie. Même s’il ne disposait d’aucune liberté, même si les gestes qu’il faisait n’étaient pas ses gestes, même si les mots qu’il disait n’étaient pas ses mots, il s’offrait là un voyage, un rêve, et c’était cela l’essentiel. Simple peluche, il devenait enfin quelqu’un, avec une place à occuper, un visage à montrer, des traits d’humanité, il devenait tout simplement vivant ! Ou du moins s’en donnait-il l’illusion. Mais les moments les plus privilégiés s’offraient avec ces petites parenthèses de vie, quand Natacha, malade, devait garder le lit. Plongée dans une obscurité douillette, celle-ci en faisait son garde-malade, garde du corps, le tenant prisonnier contre son cœur tout en lui murmurant des mots fiévreux qui allaient se nicher au fond des draps.

Lasse de parler ou trop fatiguée, il lui arrivait de regarder les ombres jouer entre elles et former d’étranges silhouettes comme pour lui délivrer un message, le secret d’un monde mystérieux, visible seulement à l’œil d’un enfant. Les volets entrouverts laissaient alors filtrer quelques lignes de lumière qui redessinait à sa manière les arbres du jardin sur le mur en face de son lit. La petite fille prenait ces formes verticales et toujours mouvantes pour les fantômes de ses ancêtres venant la saluer et s’enquérir de sa santé dans un élan de sympathie. Tout en sachant au fond d’elle-même, du haut de ses sept ans, que tout cela n’était qu’un jeu pour tromper l’ennui, elle avait la certitude qu’il y avait dans son imagination une part de vérité, quelque chose d’indéfinissable et d’infiniment précieux qui touchait au secret même de la vie ; une vie qui, telle une boîte gigantesque, renfermait des mondes superposables s’imbriquant les uns dans les autres sur des courbes fuyantes où la réalité devenait irréelle et l’irréel, réel. Natacha appréciait beaucoup ces périodes de maladie qu’elle cultivait ensuite dans sa mémoire comme des paradis perdus. Bercée par une léthargie douloureusement voluptueuse, elle aimait aussi laisser flouer ses pensées au gré de son regard qui, tantôt errait distraitement dans la chambre, tantôt se refugiait dans des images toutes intérieures, des images-souvenirs, des images extravagantes, fabriquées de toute pièce par une fièvre en veine de fantaisie créatrice.

Et puis, il y avait évidemment la satisfaction de manquer la classe, le plaisir de ne plus être comme les autres et d’exister autrement, l’occasion d’attendrir et de se rassurer sur le compte de l’amour maternel, l’occasion de se laisser aller à la paresse et de percevoir autrement le temps, qui n’avait plus la même signification ni la même importance puisqu’il s’évanouissait dans l’étendue presque uniforme d’un présent répété. L’espace, aussi, changeait, devenu immobile, limité au champ de la vision, perçu dans la position horizontale, à la fois familier et étrange parce que l’œil, désormais, prenait le temps de s’attarder, découvrant de nouveaux détails, de nouvelles évidences, il y avait aussi les bruits de la vie que l’on pouvait écouter dehors comme dans la maison, et qui vous parvenaient tantôt assourdis tantôt agressifs, malmenant vos sens, vous faisant sursauter, vous prenant par surprise. Enfin il y avait la vie même qu’on regardait d’une autre façon, qui se faisait lointaine à force de s’appesantir et qui en même temps disait ses non-dits, vous mettait dans la confidence, vous livrait ses recoins obscurs et ses passages souterrains.

Ah la maladie… La maladie était une sorte de porte ouverte vers d’autres horizons ; elle était ce ciel nouveau qui descendait jusqu’à l’âme et qui vous apportait ses étranges étoiles pour vous donner un autre éclairage, très différent cette fois, sur les êtres et les choses, la petite place que l’univers daignait accorder à l’homme ; et cela malgré ses trahisons, malgré ce destin inéluctable vers lequel elle pouvait vous précipiter, ce point d’anéantissement total qu’on appelle la mort.

Pour Nounours, les maladies de Natacha étaient une alcôve, un coin d’épaule, quelques jours à partager à deux, un bateau ancré, une retraite confortable qui repoussait le temps comme on repousse les murs, même si le temps, chez lui, n’existait pas vraiment.

Exclu de cette ronde des saisons qui vous laboure la peau, vous blanchit les cheveux et qui, parfois, vous fait perdre la tête, ce dernier savait qu’il resterait à jamais enfermé dans la permanence. Les mois auraient beau passer, Natacha aurait beau grandir, il serait toujours pareil à lui-même, avec des poils peut-être un peu plus abîmés, un peu plus rêches, mais foncièrement égal à lui-même, comme une ligne à jamais tracée, une formule mathématique. Cette constance l’exaspérait ; il aurait tant voulu varier un peu, évoluer en bien ou en mal, s’échapper dans le temps ! Mais une volonté invisible ou le hasard l’avaient cloué là, à cet état d’objet qui, même s’il se détériore, ne change pas.

Jamais il ne goûterait à ces fruits que la vieillesse peut cueillir pour en retirer le jus de la sagesse, jus d’une résignation clairvoyante s’abandonnant enfin à la vie, pardonnant à ses chimères et à ses trahisons, l’acceptant telle qu’elle est, mortelle, cruelle, fragile et belle. Cette vieillesse qui tire les ficelles du jeu, retire au magicien son chapeau, apprivoise la colère et le ressentiment, et dont l’âme, déjà, tend vers cet inconnu qui l’attend, pressée comme elle est de découvrir de nouvelles routes. Cette vieillesse à laquelle on ne croit pas et qu’on redoute comme un mal sournois parce qu’elle s’installe en vous subrepticement, vous pénètre par tous les pores, tel le vent, pour venir faire des vagues sur les eaux stagnantes de la conscience. Cette vieillesse révoltante qui vous laisse sans révolte, avec un goût amer dans le cœur mais qu’on ne sent même plus, avec ses ecchymoses intérieures et extérieures mais qu’on ne voit même plus, cette grimace qui ressemble au sourire, ses regrets plantés là, au hasard de la vie et que l’on regarde encore d’un œil terne, sans pouvoir se décider à leur tourner le dos une bonne fois pour toutes.

Nounours allait passer à côté de tout cela comme il était passé à côté de l’enfance, devant se contenter de la côtoyer.

A propos de l'auteur

Emmanuelle Ménard

Rédactrice

Habite à Bruxelles

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