L’Elu (Nouvelle, 2ème partie)

Ecrit par Emmanuelle Ménard le 26 avril 2014. dans La une, Ecrits

L’Elu (Nouvelle, 2ème partie)

L’enfance, avec ses traces de confiture au coin de la bouche, ses trésors soigneusement cachés, ses rires dévalant les escaliers, ses airs têtus qu’on prend en faisant la moue, ses caprices vous donnant l’arrogance d’un petit roi, son éclat pur dans les yeux, ses paupières lourdes de rêves, sa solitude de la pensée, sa peau tendre et sucrée qui se respire comme une fleur, ses comptines comme des tours de manège dans la mémoire, ses cruelles déceptions, ses chagrins qui passent vite, ses aventures et ses découvertes, sa curiosité pour tout et pour rien, ses maladresses et ses grâces du corps, ses coups de cœur et ses coups de haine, ses mots méchants qui vous assassinent, sa légèreté dans les sentiments, son besoin de jouer comme de respirer, ses amitiés amoureuses, ses éveils de la conscience, sa lucidité intuitive et secrète pour entailler la fine pellicule des apparences et découvrir ce que les adultes veulent cacher, ses moments de bonheur volés au temps, son exigence d’amour réclamé comme un droit, ses débordements d’affection coulant comme la sève nouvelle, son éternel présent, son obsession de vouloir grandir pour faire comme les grandes personnes, son refus d’être différent, sa soif de l’âme qui veut boire l’absolu, ses silences égoïstes, son enthousiasme au quotidien, son équilibre fragile entre l’innocence et la culpabilité, son ambiguïté essentielle qui sacre le mystère.

Voilà tout ce que Nounours avait observé, lui qui était sans passé, sans présent, sans futur, interdit de séjour dans le temps, et qui ne faisait qu’appartenir à la vie sans pouvoir jouir de celle-ci, condamné à n’être qu’une présence absente, le témoin immobile et silencieux de toutes ces heures bruyantes qui semblaient le défier tant elles ruisselaient de cette plénitude d’existence.

Il aurait tellement aimé être fou, sage, libre, esclave, faible, fort, heureux, malheureux… vivant comme un homme ! Pourquoi avait-il des pattes puisqu’il ne pouvait ni marcher ni toucher ? Pourquoi avait-il des griffes puisqu’il ne pouvait griffer ? Pourquoi avait-il une bouche, un museau, des oreilles, des yeux puisqu’il ne pouvait ni goûter, ni sentir, ni entendre, ni voir, du moins pas comme un être humain. Il aurait tout donné pour souffrir dans un corps et dans une âme, souffrir de la maladie, souffrir d’aimer ou de ne pas aimer, souffrir par les souvenirs, souffrir de ne pas souffrir, souffrir de cette souffrance princière qui donne au cœur toute sa noblesse.

En attendant il était ici pour les petites filles comme Natacha qui ne supportent pas de dormir seules et qui ont besoin de l’oreille d’un confident, bien contentes d’avoir quelque chose à elles toutes seules pour en faire « quelqu’un » sur qui on peut veiller avec toute la tendresse d’une mère, comme une grande personne !

Quoi qu’il en soit, il valait mieux se retrouver dans une famille plutôt que de faire la vitrine avec d’autres jouets, dans l’attente d’une main intéressée qui pointerait le doigt sur vous.

Si Nounours n’avait pas de souvenirs à proprement parler, il se rappelait sa « première maison », une place de choix pour qui s’intéressait aux allées et venues des hommes.

Situé au beau milieu d’un grand boulevard parisien, le magasin offrait un point de vue imprenable sur une foule bigarrée qui défilait sur le trottoir comme un long serpent, du matin jusqu’au soir.

Il y en avait pour tous les goûts, des gros, des maigres, des petits, des grands, des beaux, des laids, des élégants, des mal habillés, et ce qu’on pourrait appeler les entre-deux. Il y avait ces étoiles filantes dont on n’entrevoyait le plus souvent qu’une partie, un détail ; une cravate couleur saumâtre, une main velue, un décolleté audacieux, une cigarette suspendue au coin de la bouche, un nez en pied de marmite, une paire de fesses bombées, un sac aux couleurs clinquantes, une tête fièrement dressée telle la proue d’un navire…

Il y avait les flâneurs, ceux qui marchaient d’un pas nonchalant, presque serein, prenant le temps de poser les yeux… Les gens au pas décidé, le regard fuyant vers l’horizon ou rivé à leurs pieds… Les couples, les groupes, les familles, les solitaires… Les rendez-vous manqués, les rendez-vous d’affaire, d’amour, d’amitié… Les enfants qui sautillaient sur l’asphalte comme des ballons légers ou, plus dociles, la main dans la main de leur mère ou encore, tirant sur leurs chaînes pour aller coller leur prunelle contre la vitrine du magasin… Les sans-papiers ou sans domicile fixe, le visage caché derrière un morceau de carton avec dessus, inscrits en lettres capitales, les phrases « J’AI FAIM », « A VOTRE BON CŒUR MONSIEUR, DAME », ou au contraire bien en vue, au milieu du trottoir, avec une pancarte dressée telle une bannière pour attirer l’attention, apitoyer les passants, crier à l’injustice !

Il y avait ces vêtements aux couleurs sobres, criardes ou de mauvais goût… Ces visages que la nature s’était amusée à caricaturer et qui semblaient tout droit sortis d’une bande dessinée… Ces passe-murailles, ces drôles de dégaines, ces accoutrements pour faire original… Ces silhouettes affaissées, dégingandées ou droites comme des soldats au garde-à-vous… Ces myriades de jambes bien galbées, tordues, enflées et qui dessinaient des lignes sinueuses dans l’air… Ces démarches maladroites, empesées, ou gracieuses comme une danse…

La rue vous offrait le tableau vivant d’un théâtre où se mêlaient à la fois l’ordinaire, l’extraordinaire, la farce, la dérision et la bizarrerie. Elle était aussi ce couloir de l’insolite où le passant déambulait avec son mystère, ne laissant derrière lui qu’une image, une odeur, un flirt entre les yeux, un visage presque familier ou qu’on aurait aimé connaître… Le visage, par exemple, de cette petite fille qui était venue vers Nounours d’un pas hésitant, et qui l’avait longuement contemplé comme on contemple un rêve, sans oser franchir le seuil fatidique de la boutique ; elle était revenue souvent avec toujours, dans le regard, cette même expression d’émerveillement, de tristesse, de timidité et de résignation. S’il n’avait pas été un ours en peluche, Nounours en aurait pleuré d’émotion tant il aimait ces yeux clair-obscur qui mangeaient la moitié de son joli minois.

Combien d’années avait-il dû rester dans ce « Palais du jouet », deux ans, quatre ans, dix ans ? Il n’en avait pas la moindre idée.

Achalandé dans les hauteurs avec d’autres peluches, il avait passé les heures à traquer du regard tout ce qui bougeait jusqu’à ce jour béni des Dieux où Natacha était venue avec ses parents. Cette dernière, d’ailleurs, s’était décidée tout de suite, c’était lui et pas un autre ! Ayant refusé qu’on l’emballât dans un joli paquet cadeau, elle l’avait pris dans ses bras et l’avait tenu pressé contre son cœur durant tout le trajet du retour, comme pour bien montrer qu’il était désormais son bien, sa « chose », son enfant.

Dès leur arrivée, celle-ci avait sauté de la voiture et avait grimpé quatre à quatre les escaliers en colimaçon pour se refugier dans sa chambre. Encore toute essoufflée, elle avait pris une par une ses poupées et ses autres peluches, les avait disposées en cercle autour d’elle comme pour une réunion extraordinaire et les avait présentées au nouveau venu en les désignant chacune du doigt : il y avait Jumbo, l’éléphant, avec ses yeux mélancoliques et presque pleureurs ; flella et Beau, le couple de poupées Barbie au corps taillé dans la perfection ; Totor, le singe la grimace ; Bébé, le poupon, qui dormait toujours ; Clair de lune, la poupée indienne, qui souriait comme un croissant de lune ; Pomme, une autre poupée aux joues si rebondies qu’on avait envie de croquer dedans ; Perle, la souris, aux yeux qui scintillaient comme des bijoux ; et enfin, Nez rouge, le clown qui riait toujours. La compagnie s’annonçait variée et Nounours avait tout de suite compris qu’il n’allait pas s’ennuyer.

Toujours avec son plus grand sérieux, Natacha avait organisé un vote qui déciderait du nom de baptême qu’on donnerait à ce dernier ; « Nounours » avait été choisi à l’unanimité. Avec sa bonne frimousse et son air un peu pataud, il ne pouvait pas avoir un autre nom !

Cet atterrissage forcé dans une famille n’avait pas été pour lui déplaire. Ici les pièces étaient spacieuses, lumineuses, aérées. Il y avait même un balcon qui donnait sur un petit jardin et où l’on dressait le camp dès les premiers rayons de printemps. Très vite il s’était laissé adopter par les lieux : la chambre de sa maîtresse, avec son papier peint champêtre aux couleurs automnales, ses larges rideaux qui faisaient comme un grand voile blanc détaché sur une mer de ciel, son coin de lecture réservé aux livres, aux poupées et aux peluches, sa moquette rose tissée de tous ces secrets qu’on y avait déposés, ses innombrables étagères où s’amoncelaient dans un désordre ludique des vêtements, des jeux, quelques cahiers d’école, des boîtes de feutres et de peinture… Et enfin cette odeur légère de sommeil où se mêlaient les arômes d’une confiserie, l’haleine fraîche du matin, les douces exhalaisons de savon, les parfums chauds des rêves, le sourire de l’enfance. Ces effluves réveillaient en vous la nostalgie d’un lointain ailleurs, d’un vague paradis qui aurait existé bien avant la naissance du temps, suspendu entre ciel et terre, caché derrière les brumes de l’Histoire, une Histoire déjà beaucoup trop avancée pour, désormais, pouvoir reculer et regarder en arrière.

Et puis régnait dans toute la maison l’odeur de l’amour, un amour qui circulait partout tel un fluide bienfaisant ; un amour comme un liquide amniotique qui vous enveloppait dans une douce torpeur et vous pénétrait jusqu’à l’âme pour, subtilement, vous posséder tout entier. Dans cette atmosphère paisible et soyeuse, même les bruits semblaient marcher sur la pointe des pieds.

Pour Nounours cette prison dorée valait tous les magasins du monde, et cela d’autant plus qu’il lui arrivait d’en sortir.

Elu parmi les élus, il avait toujours eu sa place dans les valises de Natacha, quand celle-ci partait en vacances, l’hiver, destination montagne, l’été, destination la mer. Même si ces voyages ne signifiaient pas beaucoup plus qu’un déplacement d’un lieu à un autre, un changement de toit, ils gardaient néanmoins toute leur importance.

Il y avait le chalet, en contrebas du village et un peu isolé, avec ses boiseries, son coin du feu, ses alcôves qui sentaient bon l’amour et les baisers tendres… Là-bas le temps restait suspendu à des éclats de rire qui tombaient comme flocons de neige et fondaient dans la bouche ; là-bas le temps n’avait plus de sens, il était pris dans la glace.

Posé sur le rebord de la fenêtre, dans la chambre de Natacha toute lambrissée de bois, Nounours pouvait observer celle-ci à loisir, quand elle jouait dehors, aussi heureuse qu’un dauphin dans l’océan. Il la regardait gambader, se rouler dans la neige, s’enfoncer dans ce bain de mousse fraîche pour s’ébrouer aussitôt tel un jeune chien fougueux qui secouerait son poil comme on secoue ses soucis. Ah ! comme il aurait adoré, lui aussi, participer à ces parties de montagne, avec ses plaisirs simples, ses fous rires impromptus, ses grâces de l’existence où la note dominante était la bonne humeur et la joie pure de vivre !

Natacha dans la neige, c’était le spectacle de la vie qui s’offrait comme une Salomé à son roi, dansant ivre, nue et conquérante avec des gestes désordonnés qui brassaient l’air comme pour mieux étreindre la liberté ; prête à séduire et à débaucher qui se trouverait sur son passage, prête à réveiller un mort ! Elle était la vie prise en flagrant délit de bonheur, la vie qui témoignait en sa propre faveur et qui se portait garante de la vie.

Comment pouvait-on résister à une telle tentation même si l’on n’était qu’un ours en peluche ?

Comment aussi ne pas aimer l’hiver, radieux sur les montagnes, couronné par les cimes, victorieux et si pur dans sa majesté blanche. L’hiver, ce dieu tout puissant qui vous tirait par la main pour vous offrir cette promesse de beauté éternelle ; l’hiver, le frère du printemps, qui laissait deviner un renouveau prochain, une touffe d’herbe sous les pentes enneigées, une main de velours sous un gant de fer ; l’hiver, le jumeau de l’été, qui lui ressemblait en tous points par ses différences exactement symétriques ; l’hiver, avec sa lumière froide, limpide et argentée comme l’eau du torrent ; l’hiver et ses paysages polis dans le givre, ses tapis satinés de neige, ses crissements de pas feutrés…

Comment, enfin, ne pas résister à cette chaleur conviviale qui vous invitait autour de la table ou autour de la cheminée ; à ces scènes aussi charmantes que les intérieurs de ces tableaux flamands, donnant à voir, une fois encore, le spectacle d’une famille tendrement unie dans la joie et où, pelotonnée contre ses parents, les joues cramoisies et le regard brillant, Natacha faisait courir ses yeux sur les flammes aériennes qui titubaient, se relevaient, dans un ballet étourdissant. Plus qu’une charpente avec du béton armé et des lambris, ce chalet était aussi et surtout un toit, un toit pour la tendresse, un coffre-fort pour les rêves, un épais rideau qui vous protégeait de toutes sortes d’intempéries et qui couvait le bonheur avec toute l’attention d’une mère.

A propos de l'auteur

Emmanuelle Ménard

Rédactrice

Habite à Bruxelles

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