L’Elu (Nouvelle, 3ème partie)

Ecrit par Emmanuelle Ménard le 03 mai 2014. dans La une, Ecrits

L’Elu (Nouvelle, 3ème partie)

Cependant, Nounours ne savait pas très bien s’il préférait ce havre de paix au tumulte des campings qui, en été, jonchaient toute la côte atlantique.

La vie dans une caravane, c’était tout autre chose ! Réunis dans un espace plus resserré, on devait faire davantage attention aux autres, veiller à ne pas piétiner sur les libertés respectives, contrôler ses mouvements et ses mouvements d’humeur, marquer un terrain de compromis, sacrifier son petit confort personnel, tenter de raisonner l’égoïsme, en somme respecter les règles imposées par la promiscuité. Ici, l’amour et l’intimité n’étaient plus protégés mais bel et bien prisonniers puisqu’il fallait à tout prix s’entendre, coûte que coûte vivre ensemble et parvenir, en quelque sorte, à cette respiration harmonieuse et commune que les amoureux connaissent sans effort. Il était aussi impossible de rester indifférent aux voisins, à toutes ces grappes humaines dont on devait supporter les bruits, qui suintaient dans l’air comme des gouttes de vie puis retombaient lourdement dans vos oreilles ; leurs silences, présences presque pesantes ; leurs mots, qui n’étaient pas les vôtres ; leurs habitudes, leur comportement, leur caractère, leurs traits d’humeur, leurs caprices, qui entraient en force dans votre conscience pour en détendre les cordes.

Heureusement l’été était là, cette chaleur qui vous pénétrait par tous les pores et qui vous enveloppait dans une douce somnolence… Cette lumière si éclatante, presque tragique, qui vous assaillait de toute part, venant peser sur votre âme comme un bonheur trop lourd… Ces fiançailles avec la vie, épouse de la mort. Ces vents tièdes et fluets qui murmuraient à votre corps… Ces pins élancés fièrement vers le soleil, puissants, altiers et beaux comme de jeunes princes… Ces brumes caniculaires qui voilaient le ciel de mystère et rôdaient au paysage son secret. Ces plages à perte de vue, déflorées par les estivants, et se donnant toutes entières à la tentation du regard… Cet océan amer qui vous chatouillait l’ouïe avec ses vagues et ses ressacs… Ces traînées d’écume à faire mousser le désir… Ces étals de rochers, à moitié dévorés par d’énormes cavités et fouettés par des nuées d’embrun… Ces fosses aux coquillages et aux crustacés laissant entrevoir d’autres trésors… Ces énigmes sous-marines où glissait un monde silencieux et cruel… Ces lignes de carrelets qui attendaient, patients, la prise miraculeuse… Ces mouettes tapageuses qui, en quelques minutes, blanchissaient l’espace en bandes ailées… Ces bateaux lointains comme des points sur la mer… Ces rasades de bonheur qu’on buvait sur le port… Ces châteaux de sable trop vite condamnés au souvenir… Ces cerfs-volants hissés haut dans le ciel et qui virevoltaient comme des toupies un peu folles ou des oiseaux ivres… Ces vieilles villas à la stature imposante, vous toisant du haut de leur gros œil… Ces maisons basses de pêcheur aux couleurs délavées et qui laissaient filtrer à la fois le fumet de la bonne soupe au poisson et les odeurs sauvages de la mer, des odeurs de voyage…

Même s’il ne pouvait vivre ces saisons, Nounours devinait l’été comme il devinait l’hiver.

Ces vacances avaient au moins un mérite, elles lui apportaient la preuve que Natacha était incapable de se séparer de lui, du moins pendant la nuit. Quels que soient les circonstances ou les lieux où elle se trouvait, il lui fallait à tout prix sentir contre elle cette petite boule pelucheuse qui tenait chaud à son corps et lui permettait de se détendre dans une douce volupté pour vite glisser dans les rêves.

Cette présence lui était d’autant plus indispensable que, souvent, pour tromper l’attente du sommeil, elle ne pouvait s’empêcher de se faire peur et de se raconter des histoires à dormir debout. Son imagination se nourrissait de l’obscurité de la nuit, accrochant des images terribles sur les murs où un monde peuplé de monstres se mettait alors en branle. Des nez crochus, des plaies purulentes, des corps démembrés, des corps sans tête, des yeux révulsés, des langues pendantes, des peaux creusées par les cicatrices, des regards injectés de haine, des spectres au rire lugubre déambulaient devant elle avec des mouvements amples et menaçants. Même les bruits les plus anodins devenaient des râles, des grognements, des plaintes à vous glacer les oreilles ; ramassée en boule sur elle-même, pétrifiée, Natacha les guettait, les appelait presque. Tout en pressant son ours contre son ventre, elle retenait son souffle et attendait fébrilement jusqu’à ce que le sommeil l’emportât. Il n’y avait que Nounours pour conjurer ses peurs, veiller sur ce sommeil fragile, encore tout tremblant, et scandé par des secousses incontrôlées comme un électrogramme déréglé.

C’était si bon de se sentir utile, d’exister pour quelqu’un, même si cette existence demeurait précaire, à la merci de l’autre qui pouvait à tout moment vous renvoyer dans l’autre monde, celui des choses, des laissés-pour-compte, des objets trouvés à jamais perdus. Bien sûr cette existence ne tenait qu’à un fil illusoire, bien sûr elle n’avait pas d’autre miroir que Natacha mais elle existait ! et c’était cela l’essentiel, il fallait donc profiter de ces moments précieux passés aux côtés de sa maîtresse car La vie, le temps les lui reprendraient un jour, sans prévenir… Un prêté pour un rendu.

A quoi bon se révolter contre son lot, sa nature. Il n’y avait que les hommes pour agir ainsi, follement. A croire qu’il était dans leur propre nature de vouloir renier leur nature ! de se vouloir bon, pur, purgé de tout crime, de toute saleté de l’âme, de tout sang sur les doigts et sur les mots, de tous ces immondices qui vous entravent les pieds, de ces actes mesquins et avares en amour, de ces caresses sur l’autre qui ne caressent que soi, de cette mauvaise foi aussi mauvaise doublure, de ces doutes éreintants qui vous donnent la réplique, de ce corps mal aimé, blessé par les désirs, de cette morale figée qui dessert la grandeur et hisse dans la conscience des hauts murs de bêtise, de ces vaines vanités qui vous attèlent au vide, de cet esprit inquiet, traqué par les idées, de ces actes commis et qu’on n’a pas voulus mais qu’on a laissé faire, de ces sombres instincts sortis de leur tanière, de ces sentiments troubles qui retiennent les élans et font de ces remous un traître pour le cœur, de cette danse des humeurs où la vie vacillante va comme une éclopée, de tout ce mal enfin qu’on aime finalement bien parce que c’est mieux que rien.

Même si, d’une certaine façon, il enviait les êtres humains, même s’il avait la curiosité d’être un homme, Nounours se consolait à l’idée qu’il ne serait jamais comme eux, un homme insatisfait d’être un homme ou de n’être qu’un homme ! Nounours serait toujours Nounours et, pour le moment, le Nounours de Natacha.

C’était tout de même étrange de penser que le destin tenait à si peu de choses, à ces petits riens qui, combinés ensemble, font tout. Sans cette conjonction heureuse des hasards, sans la venue de Natacha qui avait précisément pointé le doigt sur lui, il en serait sans doute encore à poser en vitrine pour servir d’appât aux éventuels Clients.

Mais qui sait ? Peut-être qu’un jour une autre petite fille ou un petit garçon auraient jeté son dévolu sur lui ? Un petit garçon ? Cela n’aurait pas été pour lui déplaire. Il aurait probablement vécu au milieu des voitures, des lego, des Batman, des Goldorak, des hommes-araignées, des vaisseaux spatiaux… dans un monde fourmillant de héros en tout genre, des bons et des méchants, des humains et des humanoïdes, des robots et des mutants. Il y aurait eu des champs de bataille, des guerres des étoiles, des bagarres, des oreillers voltigeurs, des portes qui claquent, en somme, un peu plus de bruit, de mouvement et de fureur que dans une chambre de fille !

Si Nounours ne s’ennuyait pas avec Natacha et ses compagnons de fortune, il aurait préféré davantage d’action à ces bavardages de petite fille qui ne tarissait pas en histoires toutes plus fantasques les unes que les autres et qui, il fallait bien l’avouer, l’agaçait tout particulièrement quand, avec ses petites amies, elle prenait des airs empruntés, faisait des manières, ou se mettait à glousser entre deux mots, pour un oui ou pour un non. Et puis, à entendre ces cascades de rire, ces mots complices entre elles, Nounours en avait presque le poil hérissé car, s’il pouvait aussi se laisser attendrir par ce spectacle, il n’en restait justement que le spectateur.

Néanmoins toutes ces spéculations étaient vaines et il était bien content de se retrouver au chaud, à l’abri de tout, choyé par cette enfant qui ne lui voulait que du bien et qui était toujours fière de le présenter à tout le monde comme son grand favori.

Bien sûr, ce privilège pouvait aussi se retourner contre lui. Lorsque, par exemple, sur un coup de tête, Natacha l’attifait tant bien que mal avec des vêtements de poupée pour en faire sans le vouloir une espèce d’épouvantail ou un bouffon presque informe, empêtré dans ses déguisements et tout habillé de ridicule ! Il n’avait pas toujours non plus le beau rôle quand, confident de sa maîtresse, il devait servir de réceptacle à ses colères, ses petites vengeances, ses rapportages méchants et parfois odieux sur tel ou tel camarade. Les mots avaient beau glisser sur lui comme du savon dans une baignoire, il lui fallait supporter ces éboulements verbaux avec toute la patience de l’objet qui, en témoin muet, assiste impuissant aux scènes quotidiennes de la vie !

Natacha n’avait pas un mauvais caractère mais elle était comme la plupart des enfants de son âge et, finalement, comme tous les hommes, ni vraiment bonne ni vraiment mauvaise, harnachée avant tout à ces humeurs qui vous malmènent sans pitié, vous rendant aussi fragile et versatile qu’une feuille d’automne emportée par le vent. Et pourtant, qu’elle était belle cette musique de l’âme humaine qui ondulait entre les fortissimo, les adagio, les andante, les allegro, les diminuendo, les poco ritenido, les crescendo…

Pour être juste, cette petite fille s’avérait charmante, bien élevée, dotée d’une bonne nature qui lui faisait honneur et la comblait de grâce. Irrésistible avec son œil bleu, ses cheveux couleur de miel et sa bouche vermeille finement ciselée, elle avait droit au joli surnom de « Boucle d’or », et ses parents, sans en faire une enfant gâtée, la couvaient d’un regard amoureux en prenant soin de la protéger des crocs du monde extérieur.

Irrésistible aussi parce qu’elle avait le don de vous attendrir en vous roulant des yeux veloutés qui plongeaient jusque dans votre colère et la crevaient sur le champ ; irrésistible avec ses mimiques et ses chatteries cocasses qui vous rendaient complice de ses propres caresses ; irrésistible enfin quand elle vous chatouillait l’oreille avec ses petits secrets qu’elle tenait pour aussi précieux qu’une bonne note récoltée en classe et qu’elle vous insufflait de son souffle ténu et tiède, un souffle comme des baisers courts déposés à la lisière du cœur.

Sacrée Natacha au charme sacré ! Si seulement elle avait pu se retenir de grandir, rester là, suspendue au présent, légère et gaie comme un pinson sur les branches d’une enfance qui ne craqueraient jamais !

Nounours aurait voulu la tirer jusqu’à lui, dans cette place hors du temps, à l’abri de la vie, de l’existence ! Mais non, c’était impossible, et de toute façon le rêve aurait tourné au cauchemar. Quoi ! Une petite fille devenue chose ! Un pas de danse figé sur place ! Un jeune bourgeon condamné à ne jamais éclore ! Un petit bout d’âme devenu dur comme un bout de bois ! Le charme, forcément, aurait été rompu et l’enfance, prisonnière d’elle-même, aurait dévoré sa queue.

En réalité il n’y avait qu’une alternative, c’était l’être ou le non-être ; et Nounours se rendait compte que l’attrait de Natacha tenait moins à sa personne qu’à tout ce qui en faisait une personne. Un être humain toujours en mouvement, emporté dans les courants et contre-courants de la vie, voué jusqu’à la mort à d’innombrables mutations.

Cependant le temps, fatalement, deviendrait son pire ennemi puisque la fillette, une fois adolescente, oublierait ses jouets, ses poupées et ses peluches. Qu’adviendrait-il alors de lui ? Finirait-il dans un placard, une malle poussiéreuse de grenier, un terrain vague ou pas vague, une poubelle, ou passerait-il entre d’autres mains ? Mieux valait ne pas y penser ; l’idée surtout de se retrouver enfermé dans l’obscurité la plus totale aurait donné la chair de poule à son âme s’il en avait eu une !

En attendant, il fallait s’en tenir au présent, rester éveillé à tous ces instants où l’enfant lui tendait un miroir qui lui renvoyait l’image d’un complice et compagnon de tous les jours, témoin d’un morceau de vie.

Même si le présent avait ses travers, ses défauts de fabrication, il demeurait le bien presque tangible que l’on devait embrasser à chaque instant pour sentir le souffle de l’existence vous traverser tout entier, vous regonfler, vous dilater à la mesure de l’espace s’offrant à vous, arrondir enfin les flèches du temps qui piquent au hasard dans la peau et dans l’âme ; ce souffle à peine arrivé qu’il repartait déjà vers un avenir encore incertain.

A propos de l'auteur

Emmanuelle Ménard

Rédactrice

Habite à Bruxelles

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