La burqa m’a tuer

Ecrit par Tawfiq Belfadel le 07 février 2015. dans La une, Ecrits

La burqa m’a tuer

Je souffrais d’un trouble qui s’appelait VISA. Ni la religion, ni la science, ne pouvaient y remédier. Sans travail et sans amour, je passais mon temps dans les cafés, à jouer au domino avec les vieux, à adosser mon dos contre les murs humides. Dans la rue, je trébuchais à cause de la fatigue de la masturbation, le seul don que j’avais. Pour quitter mes vêtements et ma terre, je fumais des joints de haschich offerts par mes amis et commençais à tracer dans ma tête une nouvelle carte géographique du monde. Nombreux étaient les gens qui jouaient le même personnage que moi. Ils se multipliaient au fur et à mesure et le théâtre ne suffit plus. De temps en temps, un personnage tombait de l’estrade dans le sol de la folie. Sur les nuages du haschich, je rêvais d’être un animal pouvant faire l’amour quand bon lui semblait, un oiseau capable de sillonner les continents sans perdre son plumage ; je rêvais d’un séisme qui nous collerait, de par sa force, à la France, où à un autre pays marchant de gauche à droite.

Tant de visas refusés : le consul commença à me connaître, et on ne trouva plus de page vierge pour me cracher le cachet des refus. Quand quelqu’un avait eu le visa, la nouvelle circulait pendant des semaines dans tous les coins du village, chez les petits comme chez les adultes. J’étais au bord de l’estrade. Les câbles de ma vie se frôlaient. Je me tournais alors vers la Mecque : je commençai à faire la prière pour éliminer les images sanglantes de mon passeport, et gommer le nom du consul.

En été, les émigrés entraient pour passer un court séjour de cent jours. On reconnaissait de loin leurs voitures semblables à des chameaux vu les montagnes de bagages sur le toit. Ils ramenaient divers objets de la France et d’Espagne, y compris couches pour enfants, papier de toilettes, pneus, vélos, des chaussures impaires… Cela faisait honte. Cependant je les enviais comme cette Grenouille de La Fontaine. Comme d’autres prétendants, dès le jour d’arrivée, j’envoyais ma mère demander la main de la femme « émigrée » qu’elle fût handicapée ou lesbienne, passant d’une porte à l’autre, accumulant les réprimandes. Pas de chance. Ma mère me conseilla de faire un pèlerinage à un célèbre marabout du village où les jeunes gens avaient habitude de baiser et de boire. Je n’y croyais pas, mais pour dissiper le doute, je me dirigeai vers le mausolée, une bougie dans la main. « Je veux un VISA de la France cher marabout, coûte que coûte », implorai-je. Soudain, un vent étrange me gifla de toutes ses forces et me dit d’une voix rauque : « casse-toi sinon je te mets la bougie dans le cul ! ». Je jetai la bougie au seuil, et je m’éclipsai.

« Mon fils, il t’a dit quoi  le bon marabout ? » m’interrogea maman en souriant. Je répondis : « il est très sympa. Il me dit que je devrais patienter, que j’aurais dans quelques jours le visa et que la bougie que je portais pénétrerait bientôt la France ». La nuit j’eus un cauchemar. Je me voyais à l’aéroport, me dirigeant vers la France. Soudain, deux douaniers m’attachèrent et me dirent : «  tu es un terroriste. Avec cette bougie que tu as dans le derrière, tu veux commettre un attentat ». On me conduit à la prison et on recruta des spécialistes de bombes pour me faire sortir la bougie que j’avais dans le cul. Etrange cauchemar.

Dernière demande de mariage. Il s’agissait  cette fois d’une fille sourde-muette que nul ne voulait épouser. On accepta. Les gens se moquaient de moi. Un ami me dit avec ironie : « pour faire l’amour, tu dois lui dessiner un trou avec des poils autour ».

Après des kilos de paperasse, je me trouvai en France. Enfin, mon rêve se réalisa, et mon trouble se dissipa. Je remerciais Allah chaque instant pour tout ce bonheur imprévu. J’arrêtai de fumer le haschich, je laissai pousser la barbe, et m’appliquai à faire les prières dans la mosquée. Nous habitions un étroit appartement cloué au milieu d’un haut immeuble. Un quartier calme. En face de moi, une famille marocaine, à ma droite une famille de mafia, et à ma gauche un homme à la peau noire, gentil et généreux, d’origine africaine, vivant tout seul. Je me demandais comment tant de différences culturelles pouvaient cohabiter sur le même sol ! Je commençais à parler le français tel un boiteux, et à me faire des amis.

Ma femme portait la burqa. On s’aimait l’un l’autre, malgré les moqueries des autres. De temps en temps, son amie, portant la burqa aussi, venait la voir pour discuter sur l’islam, le Coran, et la vie du Prophète. Vu que l’appartement était petit, je sortais, les laissant seules. Son amie me saluait de la tête ; je sortais dès qu’elle entrait, et je ne revenais qu’après quelques heures.

Grande joie. Ma femme fut enceinte. Cela fit une joie énorme à ma famille. Après des tests, on dit qu’il s’agissait d’un garçon. Nous choisîmes le prénom Mohammed. Descendant et héritier spirituel du Prophète. Je faisais désormais le ménage et les courses.

Après quelques mois, le moment vint pour donner naissance à mon ange. J’entrai à l’hôpital, un bouquet dans la main. Je tirai le drap. Ah ! Une grande fatigue me submergea. Ma langue se figea. Comment un couple blond pouvait donner un enfant noir ?! Je sortis sans rien dire. Je me confiai à un ami. Il s’éclaffa. Il me dit que tout le monde était au courant sauf moi-même, et me demanda de regarder le balcon de mon voisin l’homme noir. Une burqa était tendue, alors qu’il vivait seul. Je compris enfin que le petit était son fils, que l’homme noir était l’amant de mon épouse sourde-muette ; lui qui entrait déguisé avec une burqa en femme, et que j’accueillais avec confiance et sourire. Cette fois je sentis une bougie énorme me pénétrer par derrière. Tout beau coquin vit aux dépens de son voisin, me dit un Renard dans ma tête.

A propos de l'auteur

Tawfiq Belfadel

Tawfiq Belfadel (auteur de Kaddour le facebookiste, éd. Edilivre)

Commentaires (4)

  • Aussenac

    Aussenac

    07 février 2015 à 16:31 |
    Merci, chère Martine, de cette explication. Mais...je persiste et signe: "trou avec du poil autour', non, non et non...car dégradant pour la femme...Mais bon...:)

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    • Martine L

      Martine L

      07 février 2015 à 17:10 |
      Alors, Sabine !! des pans entiers de littérature sont "énormément" dégradants pour la femme !!! mais ils sont pourtant littérature ; on lit, on aime, ou on passe. T Belfadel, je répète, ne donne pas de leçon, ni de point de vue ; il écrit et, probablement, fait, par là même un travail plus sociologique et politique qu'on ne croirait à première lecture

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  • Aussenac

    Aussenac

    07 février 2015 à 14:40 |
    Malgré tous mes efforts de lecture, je ne comprends pas l'intérêt littéraire, social, intellectuel de ce texte que je trouve dérangeant, offensant pour mes amis musulmans, vulgaire avec les expressions comme 'trou avec des poils autour' et 'bougie dans le Q'...
    Comment a-t-il pu passer la censure de RDT? Mystère!!!!!!!!!!!

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    • Martine L

      Martine L

      07 février 2015 à 16:27 |
      Ce texte est un écrit, une mini nouvelle ; ne prétend par ailleurs pas à un quelconque titre ni social, ni politique ; quant à la prétendue vulgarité des mots - quelques mots - employés, que serait alors la littérature, si on censurait ? et, si, de plus, on censurait ( car c'est quand même de ça dont il s'agit !) pour complaire à un groupe social, politique ou religieux. Il y a - en ce moment, des propos qu'il vaut mieux mesurer, me semble-t-il. Reflets du temps publie - la qualité - puis, ses lecteurs s'expriment en commentaires. Sabine, vous le faîtes, c'est bien ! on vous répond, c'est bien aussi !

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