La « Colognisation » du monde

Ecrit par Kamel Daoud le 30 janvier 2016. dans La une, Ecrits

Avec l'autorisation de la Cause Littéraire

La « Colognisation » du monde

Colognisation. Le mot n’existe pas mais la ville, si : Cologne. Capitale de la rupture. Depuis des semaines, l’imaginaire de l’Occident est agité par une angoisse qui réactive les anciennes mémoires : sexe, femme, harcèlement, invasions barbares, liberté et menaces sur la Civilisation. C’est ce qui définira au mieux le mot « colognisation ». Envahir un pays pour prendre ses femmes, ses libertés et le noyer par le nombre et la foule. C’est le pendant de « Colonisation » : envahir un pays pour s’approprier ses terres. Cela s’est donc passé dans la gare de la ville allemande du nom de ce syndrome, pendant les fêtes du début de la nouvelle année. Une foule des « Autres », alias maghrébins, syriens, « arabes », refugiés, exilés, envahisseurs, a pris la rue et s’est mise à s’attaquer aux femmes qui passaient par là. D’abord fait divers, le fait est devenu tragédie nationale allemande puis traumatisme occidental. « Colognisation » désigne désormais un fait mais aussi un jeu de fantasmes. On y arrive à peine à faire la différence entre ce qui s’est passé dans la gare et ce qui se passe dans les têtes et les médias. Les témoignages affluent, mais les analyses biaisent par un discours sur le binôme Civilisation/barbarie qui masque le discours sur la solidarité et la compassion. Au centre, le corps, la femme, espace de tous, lieu du piétinement ou de la vie.

Pour l’agresseur, cela est clair : il vient de ces terres où c’est le sexe qui est un crime, parfois, pas le meurtre. La femme qui n’est pas « fille de », ou « épouse de », est un butin. Une possibilité de propriété. Un sexe à prendre. Un corps à emporter sur son dos vers la broussaille. Le spectacle de la femme libre en Occident n’est pas vu comme l’essence même de la liberté et de la force de l’Occident, mais comme un caprice, un vice ambulant, une provocation qui ne peut se conclure que par l’assouvissement. La misère sexuelle du monde « arabe » est si grande qu’elle a abouti à la caricature et au terrorisme. Le kamikaze est un orgasme par la mort. Et tout l’espace social est une prison du désir qui ne peut s’exprimer que dans la violence, la dégradation, la fuite vers d’autres terres ou la prédation et la clandestinité. On parle peu de la misère des sens dans les terres à turbans. Et paradoxe détestable, la sexualité, ce sont les islamistes qui se chargent de l’exprimer, la baliser, la coder ou la réduire à l’expression Hallal de la procréation. Tuant le désir par la posologie. Au point où c’en est devenu une véritable obsession dans le discours de prêche. Une sorte de libido-islamisme conquérant.

Mais la « Colognisation » a fait renaître le fantasme de l’autre menaçant dans un Occident qui ne sait pas quoi faire de nous et du reste du monde. Les faits tragiques et détestables survenus dans cette gare sont venus cristalliser une peur, un déni mais aussi un rejet de l’autre : on y prend prétexte pour fermer les portes, refuser l’accueil et donner de l’argument aux discours de haine. La « Colognisation » c’est cela aussi : une peur qui convoque l’irraisonnable et tue la solidarité et l’humain.

A propos de l'auteur

Kamel Daoud

Kamel Daoud

Rédacteur

Journaliste/chroniqueur au "Quotidien d'Oran" (Algérie)

Ecrivain

Prix Mohamed Dib 2008

Sélection au Goncourt de la Nouvelle 2011 pour "Le Minotaure 504" (Editions Sabine Wespieser)

 

Commentaires (2)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    30 janvier 2016 à 13:24 |
    Je vous comprends et vous suis sur le fond ; mais la forme de votre texte est insupportable : serions-nous colonisés /« colognisés » par les islamistes ? Vous vous rapprochez – dangereusement – de Jean Raspail et autres Zemmour sur le sujet d’une « invasion » de l’islam en Europe…et quid de « ces terres où c’est le sexe qui est un crime, parfois, pas le meurtre » ? La « misère sexuelle » du monde arabe, pour reprendre votre expression, est-elle si grande « qu’elle a abouti à la caricature au meurtre » ? Certes, vous parlez du « libido-islamisme », et non pas – ouf ! – d’un « libido-Islam » ; mais vous ne faites pas assez la différence entre l’islamisme, à l’origine des exactions de Cologne, et les musulmans en général (dont vous faites partie).
    Votre implication politique contre les islamistes et la fatwa dont vous avez fait l’objet expliquent sans doute – mais ne justifient pas – le langage lepénoïde qui est le vôtre, et qui vous vaudrait des poursuites, si vous n’étiez pas algérien.

    Répondre

    • Martine L

      Martine L

      30 janvier 2016 à 17:03 |
      Coup de poing – le titre par exemple, comme toujours avec Daoud. Violent, ce texte à l'instar des faits dont il est question. Sans aucun souci de déplaire, de défriser, en nous offrant, comme souvent, la reine des chroniques sur un sujet. Et, sur celui-là, une chronique que je n'ai pas lue ailleurs... mais une relation des faits la plus exacte qui soit, et une analyse qui vaut qu'on la lise. Qu'on la partage, étant évidemment autre chose. Car qu'est-il dit  ? Que ce qui s'est passé à Cologne au soir du nouvel an, ne fut rien d'autre qu' une chasse barbare – d'habitude, on cassait des voitures. Que les auteurs des faits étaient des réfugiés de culture et confession musulmane – pas la peine d'aller pêcher précisément de l'intégrisme. Et, quand bien même la tribu Le Pen s'emparerait du sujet, on peut préférer les coups portés par Daoud ; fond et forme. Ce terrible fait divers ne peut guère être imputable qu'à une poignée de délinquants, et non au phénomène-migrant dans son ensemble ; je ne lis pas dans cette chronique du généralisable. Inutile de dire que je ne la lis pas non plus, comme islamophobe, ou alors, il faudrait considérer que tout regard particulier et exigeant, dans le contexte menaçant actuel, doit par réflexe s'interdire quand il s'agit de la religion en question, érigeant ainsi rien d'autre qu' un tabou.

      Répondre

Poster un commentaire

Vous êtes identifié en tant qu'invité.