La femme bleue

Ecrit par Jérôme Picaud le 23 septembre 2011. dans La une, Ecrits

La femme bleue

(illustration Christel Loth)

 

Il était une fois la femme bleue. La femme bleue était belle, d’une beauté familière, celle qu’on ne voit presque pas, presque plus à force de la côtoyer, mais qui rassure et réchauffe en permanence par sa simple existence. Ceux qui la croisaient la voyaient bien, cette beauté sans excès tout autant que certaine. Mais lorsqu’on croisait la femme bleue, on était aussi, surtout, frappé par ce qu’elle avait d’unique : la femme bleue avait la peau bleue.

Plus d’un s’était arrêté à scruter cette particularité. Les plus observateurs, une fois l’étonnement dissipé, s’attardaient à détailler cette peau bleutée. Et découvraient que l’uniformité du bleu avait une exception, là, sous les yeux : un bleu sombre proche du gris dur, du noir obscur, y renforçait l’impression de malaise qu’on ressentait à s’attarder sur le détail de sa beauté. Et pourtant, pourtant, en dépit du malaise généré, la femme bleue était belle.

Les plus perspicaces comprenaient. Ils comprenaient parce qu’ils prenaient le temps d’observer. Ainsi, ils surprenaient l’œil, captaient les mouvements, entendaient le souffle. L’œil était toujours en alerte, inquiet sans relâche.

Le corps, la tête, les bras, les mains étaient parcourus de mouvements vifs, saccadés, trop saccadés, presque hachés. La respiration était rapide, renouvelée sans cesse, vite, trop vite. Ou tout au contraire, elle traînait. Oubliait de se renouveler. Faisait des efforts pour aller se chercher.

La femme bleue sentait bien que souvent, très souvent, on l’observait, on la scrutait, on la défigurait. Il en avait toujours été ainsi. Elle s’était habituée. Car la femme bleue était bleue de toute éternité. Bien sûr, on avait recherché des causes physiologiques, une maladie ; or son sang avait toujours été suffisamment oxygéné : la cyanose avait donc été tôt écartée.

Les plus perspicaces comprenaient. Elle était bleue car elle avait peur. Bleue de peur. Pas une peur ponctuelle. Non, une peur permanente. Et nébuleuse. La femme bleue avait peur des autres, d’elle-même, de sa différence et même de sa propre peur. Etrangement, elle se satisfaisait pourtant de cet état.

« Je préfère être bleue et différente, je préfère avoir peur plutôt que de chercher à comprendre, plutôt que de chercher à changer. Dans ma peur, je suis en terre connue. Qui me dit que je saurais vivre en terre inconnue, autrement ? Pourquoi vivre autrement, qu’aurais-je à y gagner ? », avait-elle coutume d’expliquer à celles et ceux qui s’étonnaient et qui, évidemment, essayaient de l’inciter à changer. « Mais êtes-vous heureuse ? » « Je le suis bien assez ».

Vint la nuit du rêve, à l’aube de la quarantaine. Un rêve comme une prophétie. Réveillée violemment, elle se souvenait uniquement du terrible avertissement. De cette femme, elle-même en fait, mais sans peau bleue, de cette femme lui disant : « Si tu continues ainsi, tu mourras bientôt. De peur ». Neufs mots. Une semonce. Une secousse. La peur. Une peur nouvelle, redoutable : la peur de la mort. De la mort annoncée. D’une mort précoce. Et peut-être d’une mort atroce. La femme bleue ne voulait pas mourir.

C’est alors que lui vint le désir du changement. Pas l’idée d’un changement, non, le désir de changement : elle sentit naître l’envie corporelle, primaire, profonde, puissante, immédiate, vitale, totale du changement. Dans son corps, dans sa tête, dans son cœur, dans l’unité de tout cela. « Etrange », se disait-elle, « la peur m’encourage à ne pas avoir peur… »

Confiante, portée par ce désir, la femme bleue s’essaya, pour commencer, à oublier. Et constata rapidement qu’ainsi rien ne changeait. Mais il fallait changer. Ou la prophétie se réaliserait. Ou elle mourrait. Alors elle consulta la Femme Sage, qui aidait si bien à accoucher les âmes. Et la Femme Sage lui dit : « Pour changer vraiment, radicalement, transforme tes peurs : fais-en des valeurs ».

Elle chercha et, en chemin, trouva. Pour transformer ses peurs, s’engagea pour les autres. Pour encourager celles et ceux qui, comme elle auparavant, étaient pétrifiés à l’idée de bavarder, de discuter, d’échanger, ne serait-ce que parce qu’il faut pour cela se regarder dans les yeux. Ce faisant, elle écoutait les autres, intensément. Elle apprenait d’eux et d’elle-même par le dialogue, immanquablement. Elle se sentait moins différente, tout aussi particulière mais moins seule, définitivement. Au fur et à mesure des bienfaits obtenus, au fil des témoignages de gratitude, elle sentait ainsi sa peur refluer résolument. Et sa peau devenait plus claire, bleue ciel, curieusement…

Cependant, la femme du rêve revenait l’aiguillonner, régulièrement, lui resservait les neufs terribles mots. Et plus elle s’allégeait de ses peurs grâce aux autres et moins elle comprenait cette insistance.

Alors elle observa attentivement son cœur. Elle regarda là, oui, là où se nichent les vérités que chaque humain partage et celles qui font leur caractère unique. Elle eut le courage de tout voir, de tout regarder. Et ainsi elle comprit. Bien sûr elle avait moins peur des autres et, de ce fait, un peu moins d’elle-même. Mais en vérité, sa peur d’elle-même était toujours là, solidement, profondément ancrée. « Ne pas avoir peur de soi, c’est s’accepter tel qu’on est », se dit-elle en toute simplicité. « Faire ce pas résolu vers l’authenticité, c’est aussi ouvrir les portes pour transformer ce qui nous fait souffrir… ».

Alors elle se fit face et, déterminée, se dit : « je suis prête ». Et tout bascula. Elle se trouva singulièrement belle. Eprouva l’envie de recevoir sans crainte et de donner en toute liberté. Se surprit à s’aimer. Fut abasourdie quand, à cet instant même, d’un coup d’un seul, le bleu quitta sa peau. Aima que cette singularité demeure inscrite en son corps, en elle : pour preuves, l’éclat saphir, nouveau, de son regard ; mais aussi la parcelle d’ombre, pérenne quoique désormais lumineusement bleutée, qui resta à jamais sous ses yeux, ancrée.

A l’aube de sa mort, bien des décennies après, la femme bleue se disait en douceur, en paix : « On peut être perclus de peur et avoir, c’est vrai, de la beauté. On peut aussi vivre beau sans peur bleutée. On ne perd jamais vraiment de temps, mais on peut en gagner à donner corps sans peur à ce qui fait notre unicité ».


Jérôme Picaud


A propos de l'auteur

Jérôme Picaud

Rédacteur.

Les choix. L’autre. La peur. Le sentiment d’abandon. Mais aussi le courage, le bonheur, l’amitié, l’amour, des émotions, des aspirations universelles. Leurs ambivalences, leurs lots de douleurs mais aussi leurs sublimes utilités.

Avec L’homme aux éphélides et onze autres contes, Jérôme Picaud signe sa première oeuvre de fiction. Un recueil de douze contes philosophique d’ici et d’ailleurs, d’histoires de maintenant et de toujours... qui cherche encore éditeur. Des écrits  pour dire : « regardez-vous et n’ayez pas peur, vous n’êtes pas seuls. » Car s’il considère qu’il y a noblesse à faire acte de littérature, Jérôme Picaud tient la véritable puissance littéraire pour humaniste : elle réside dans la capacité à encourager.

 

Commentaires (2)

  • Marie

    Marie

    01 octobre 2013 à 14:04 |
    Merci...

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    24 septembre 2011 à 06:31 |
    Peut-on mourir de peur? Jolie question, au figuré sûrement; au propre, il est clair que le stress permanent diminue l'espérance de vie...Votre - superbe! - fable n'est donc pas si invraisemblable que ça. Tant qu'à la peur de soi-même, elle est si courante qu'on peut presque parler de rite initiatique : de connaître d'abord, s'accepter ensuite, bref, l'oeuvre de toute une vie...M.Picaud, au-delà de votre poésie en prose, vous faites de la vraie et belle philosophie.

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