Qu'est-ce que que ? (4) La morale et la pluralité

le 06 juin 2011. dans La une, Ecrits

Qu'est-ce que que ? (4) La morale et la pluralité


« L’inconvénient de la morale, c’est que c’est toujours celle des autres » disait Léo Ferré. Vivre sans se soucier de la morale des autres, c’est déjà une morale, et je ne crois d’ailleurs pas que cela soit véritablement possible, car nous vivons en société, et que le code pénal existe.

Si la liberté d’action est, sinon interdite, du moins fortement encadrée par la loi, il nous reste la liberté de nos jugements. L’idéal, ça serait donc de pouvoir choisir ses opinions en toutes circonstances, sans se soucier de celles d’autrui. Ce serait une forme de liberté qui reste quasiment inaccessible, dans la mesure où l’homme fonctionne et règle son attitude selon des modèles, qu’il les imite ou bien s’en départisse.

On sait en cela l’importance que présentent les parents et les différents éducateurs dans cette élaboration d’une morale personnelle, soit un système de valeurs, guidant l’individu durant toute sa vie d’adulte. A tel point que l’on se demande parfois si l’on ne serait pas quelqu’un de complètement différent s’il nous avait été donné de connaître d’autres modèles.

Un individu sans morale, ça n’existe donc pas. Tout ce que l’on peut dire, c’est qu’un individu est « amoral », lorsque son système de valeurs s’éloigne fortement du nôtre ; c’est ce que voulait dire Léo Ferré. Aussi, il y a un effet de masse qui fait que ce qui est moral est aussi ce qui est normal, et on notera à ce sujet la proximité de l’orthographe des deux termes. La moralité, tout comme le sens des mots dont nous avons déjà parlé, est donc l’objet d’un consensus, elle aussi.

Mais, ce que l’on peut véritablement reprocher à la morale, c’est son inertie, la lenteur avec laquelle elle évolue. Ce que l’on appelle ainsi chez nous n’est-elle pas la morale judéo-chrétienne qui nous tient sous son joug depuis plus de deux mille ans, au mépris d’autres manières de concevoir la vie et les rapports humains, qu’ont développées d’autres peuples ? Et, d’une certaine manière, ceux qui ne se conforment pas à ce système de valeurs ne sont-ils pas toujours plus ou moins qualifiés de barbares, ou taxés d’anormalité, tel les homosexuels ?!

La morale, comme nous la connaissons, est donc discriminante, incluant le semblable et excluant le dissemblable. L’idéal serait donc d’imaginer une morale qui respecte la pluralité des opinions et des croyances. Si une telle morale existe, ça ne peut malheureusement être que celle d’un individu, non celle d’un peuple ou d’une nation, tant la morale est imbriquée à l’identité même de ceux-ci. La morale collective est faite pour rassembler et exclure, c’est ainsi !

Car, tout à côté de la morale, se situe la politique, et l’on sait bien que celle-ci vise, en considérant les choses d’un œil un peu critique, à mener le troupeau en rangs serrés, de manière à minimiser le désordre et maximiser la productivité. Et ça n’est pas demain la veille qu’on procédera à la mesure du bonheur éprouvé par les citoyens pour guider un pays, en remplacement de la mesure du PIB.

On peut d’ailleurs se demander ce que vaudrait une morale accordée à une pluralité de mœurs. Ne serait-elle pas inconsistante à être si tolérante ?

L’enjeu de la morale est essentiellement de distinguer le bien du mal, et, en tant que telle, elle sous-tend le code pénal des nations. A eux deux, ils constituent le garde-fou censé guider et protéger le citoyen dans sa conduite quotidienne. En soi, c’est tout à fait louable, mais peut-être bien insuffisant, car, ne pas faire le mal et ne pas enfreindre la loi, ça n’est pas strictement équivalent, me laisse à penser ma conscience et mon expérience de la vie, et ça n’est pas non plus faire le bien. Ne dit-on pas de surcroît que le bonheur des uns fait le malheur des autres, de manière assez pessimiste et pas forcément juste.

Aussi, la morale collective ne semble pas répondre de manière satisfaisante au souci légitime que l’on peut avoir de « faire le bien ». Travailler au bien commun, en veillant au bien-être de ses proches et des gens que l’on côtoie habituellement, cela semble être en effet l’objectif minimum qu’elle propose à ce sujet. L’inconvénient, c’est que cela se résume plus ou moins au slogan « travail, famille, patrie », de si triste réputation, et que ça rend la chose un peu désespérante, comme fondamentalement égoïste et réactionnaire.

C’est un pis-aller qu’adoptent de manière pragmatique la plupart des gens, depuis que le monde est monde, et ça n’est certes pas ainsi que celui-ci risque de changer de figure. Mais on peut aussi rêver de l’âge d’or et se fier à une morale plus attentiste : c’est mon choix.

Qu’est-ce que cela sous-entend ? Que, rejoignant Léo Ferré, je trouve plus important d’être en accord avec soi-même qu’avec la morale des autres. « Ni dieu, ni maître », ça veut d’abord dire « ni dieu, ni maître qui nous soient imposés », et, de cette manière, nous pouvons espérer garder notre indépendance de jugement en toute circonstance.

Car, penser et juger librement, hors de tout système et de tout parti pris, c’est la plus belle des libertés que nous pouvons nous octroyer, sans être obligé de la modérer. Celle-ci nous appartient en propre, et nous console déjà largement de ce qu’il faille fermer sa gueule la plupart du temps, et ne parler qu’en connaissance de cause pour le reste.

J’ai pourtant commencé par affirmer qu’une telle liberté semblait un idéal inaccessible, puisque nos opinions dépendent de celles qu’expriment ceux avec qui nous interagissons ; mettons alors que nous pouvons décider de croire à cet idéal, et que nous pouvons nous efforcer de le suivre. Et, en cela, nous nous départirons de fait de la morale ordinaire, celle des autres, celle de la normalité, qui prône l’obéissance moutonnière aux coutumes, et dont les idéaux nous semblent bien ternes, en comparaison.

Partant de là, on se tient prêt à agir d’une manière éventuellement inconforme aux usages, dans le sens de ce que l’on estime soi-même être le « bien », de manière attentiste, comme je l’ai dit plus haut, pour, au besoin et à l’occasion, remettre en cause ce qu’il semble y avoir de fatal et d’immuable  dans la vie sociale.

Pour donner un exemple non équivoque de la chose, je vous renvoie à « la mauvaise réputation », de Brassens, où il dit avec humour : « quand je croise un voleur de pommes malchanceux, j’lève la patte, et pourquoi le taire, le cul-terreux se r’trouve par terre ».

Gilles Josse


Commentaires (2)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    07 juin 2011 à 06:04 |
    Fine analyse philosophique. En effet, l’amoralisme n’existe pas puisque, quelle que soit l’attitude adoptée, on se réfère toujours indirectement à un code : l’anti morale d’un Sade ou d’un Bataille est, en réalité, une contre morale, c’est-à-dire, en fait, une morale alternative. Le caractère arbitraire et fluctuant du code peut induire un relativisme : la règle est ainsi, elle pourrait être autrement ; de même que la variabilité de l’éthique des parents – comme vous le soulignez très justement – détermine celle de leur progéniture.
    En réalité, une morale est arbitraire et donc relative à partir du moment où elle n’est pas transcendante. L’idée platonicienne du Bien est en surplomb des autres idées, et, a fortiori, des réalités sensibles: elle s’impose à elles, car elle est l’archétype par excellence à partir duquel le démiurge les a façonnées. De même, dans le Judaïsme, la Thorah, la loi, préexiste au monde, elle sert d’outil à Dieu pour sa création : sa validité absolue découle donc de son origine divine. Une morale aux fondements mondains vacille sur ses bases, toute morale « laïque » est par définition instable.

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  • Madeleine Gerald

    Madeleine Gerald

    06 juin 2011 à 21:49 |
    Je sens comme un amalgame entre la conscience et la morale, le droit et la justice

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