La Petite Fille des rues (1)

le 07 juin 2010. dans Ecrits

La Petite Fille des rues (1)

Nous commençons là la publication régulière d’un écrit autobiographique de Gilberte Benayoun, “mémoires subjectifs” d’une petite fille de TLEMCEN.

La rédaction de RDT


Il n’y a peut-être pas de jours de notre enfance que nous ayons si pleinement vécus que ceux que nous avons cru laisser sans les vivre, ceux que nous avons passés avec un livre préféré.

Marcel Proust

Puisque vous me proposez d’être mon interlocuteur, je vais essayer de me servir de vous, donc j’écris…

Vous et moi on est déjà un vieux couple, vingt années sont passées, vingt ans de séances, de coupures, d’interruptions, d’allers, de retours. Depuis la mort de ma mère on ne se quitte plus. Vous avez connu la petite fille des rues, de ma mère, la petite fille adulée, de mon père, la jeune femme sur le divan, qui pleurait, pleurait, se mouchait, une boîte de kleenex par terre, ne pouvant dire un mot face à ce mur où un tableau mystérieux, noir et blanc, angoissant, une sorte de tête de cheval déformée, me regardait. Aujourd’hui il n’y est plus. Dans le coffre de votre voiture garée en bas, le long du petit parc pour enfants, des objets me parlaient de vous, des jouets, des bouteilles d’eau, de lait, des bonbons sur le tableau de bord parfois à demi empaquetés, des courriers, votre nom, une adresse… Je suis allée un jour à cette adresse, qu’est-ce que je cherchais… ? Là-bas, à Tlemcen, j’aimais bien descendre chercher le courrier dans notre boîte à lettres. Parfois j’avais des lettres que je lisais assise par terre, contre le mur de l’escalier en marbre frais, des lettres d’amour que je cachais dans ma chambre, dans mes livres, dans mes jardins secrets d’adolescente. Là-bas, on disait que faire un nœud dans le bas de sa robe ça protégeait de la colère des parents quand on traînait dans la rue, et qu’on rentrait tard à la maison. Toujours je faisais ce nœud dans ma robe en grimpant l’escalier à toute allure, j’avais peur de ma mère, le nœud dans la robe n’y faisait rien, elle criait, elle criait toujours, elle m’appelait « fille des rues »… Ils m’aimaient tous les garçons de la rue, on faisait du vélo, on jouait au ballon, on flânait devant les vitrines des boutiques dans les rues alentour, et dans le salon de coiffure des parents de mon amoureux, en face de chez nous, j’aimais bien aller faire la coiffeuse, jouer avec les brosses, les peignes et les mèches de cheveux roulés dans des bigoudis pour faire des boucles dans les coiffures des dames. Au-dessus de leur salon de coiffure, sur leur grande terrasse, dans la petite baraque en bois aménagée pour la femme de ménage, on jouait à cache-cache, on courait, on se cherchait, on jouait à se faire peur, on se chatouillait, on riait, on jouait beaucoup. On s’asseyait par terre sur le carrelage chaud de soleil, contre le mur qui donnait sur la rue, on jouait aux cartes, au jeu du Monopoly, au jeu des Mille bornes. A l’heure du goûter, on descendait dans la cuisine par un escalier en colimaçon, on mangeait des tartines de confiture à l’orange sur pain frais. Mon amoureux avait une autre amoureuse, elle s’appelait Denise, elle était très belle, blonde aux yeux bleus, tout mon contraire. Elle avait quinze ans, sa mère était morte brutalement dans un accident de voiture. Au cimetière, à son enterrement, tout le monde pleurait. Avec mes copines on avait un fou rire, c’était la honte, on ne rit pas dans un cimetière. Denise pleurait beaucoup, je voulais pleurer avec elle, je n’arrivais pas à pleurer. A côté du cimetière, dans un immense parc avec jardins, il y avait un coin ombragé qui abritait les tombes des grands rabbins et leurs petites chapelles en fer forgé pour faire des vœux et allumer des bougies blanches. Tous les ans, au début de l’été, on pique-niquait là, dans ce grand parc, on buvait l’eau fraîche de la source, on cueillait les figues sur les arbres, et sur les tombes des rabbins ma mère se penchait, agenouillée, foulard sur la tête, elle priait, elle faisait des vœux. Moi aussi je me penchais, agenouillée, j’aspirais avec ma bouche les carrés de sucre trempés d’eau fraîche sur les tombes sacrées, blanchies à la chaux, avec les abeilles qui rôdaient autour, j’avais peur des abeilles, je ne savais pas prier, je remuais mes lèvres comme ma mère, je ne priais pas. Sur les bancs en pierre de taille, le long des allées fleuries, on s’installait pour déjeuner au frais, à l’ombre des orangers, sous les cerisiers et les palmiers. C’était toujours au mois de juin, ça s’appelait je crois le « pèlerinage ».

Après, avec tous les garçons et les filles de mon âge on s’éloignait des parents, on était libres, on riait, on chantait, on dansait, on courait dans les allées de ce grand parc, on se cachait derrière les arbres et les feuillages, on jouait à se séduire.

Et déjà je gagnais toujours avec les garçons… J’étais la fille des rues…

(à suivre…)

Commentaires (1)

  • Paul Benaych

    Paul Benaych

    08 septembre 2010 à 00:02 |
    Ecriture fébrile et déterminée, de plus en plus sobre, la prose de Gilberte se boit comme un vin doux, avec un zeste de miel dans la gorge. Un vrai texte vibratoire, merci,

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