La Petite Fille des Rues (10)

Ecrit par Gilberte Benayoun le 08 août 2010. dans La une, Ecrits

La Petite Fille des Rues (10)

9.

Les jours de grand soleil des quatre saisons de mes années d’enfance et de petite fille des rues, c’était aussi et surtout là-haut, à la terrasse de notre maison, que j’aimais faire de fréquentes escapades pour nourrir mon appétit de plein air quand je n’étais pas dans la rue à jouer, flâner ou sautiller à la marelle, cette grande terrasse à la hauteur propice aux rêveries, aux évasions solitaires, littéraires que me procuraient les livres et les histoires qu’ils me racontaient.

Yasmina, notre joyeuse gardienne, logeait sur la terrasse, dans un joli chez-soi élégamment décoré, aux murs drapés de tissus de soie couleurs pastel, au sol recouvert de grands tapis d’Orient couchés sous des sofas en satin écarlate. La porte d’entrée de son petit appartement-terrasse donnait sur un long couloir mosaïqué vert-rouge-bleu, séparant la terrasse en deux parties. A gauche de cette porte, dans ce même couloir, une autre porte, à deux battants, s’ouvrait sur une buanderie à quatre bacs et quatre fontaines, qui nous servait de grand lavoir pour grandes lessives, aux murs et aux sols en pierre grise, où on lavait rideaux, tapis de laine et grosses couvertures qu’on allait vite étendre sur les cordes de la terrasse. Ça gouttait et dégoulinait en petits filets d’eau claire, clapotant sur le sol losangé de tomettes rouge brique.

Yasmina avait une fille de mon âge, pétillante et mystérieuse, que j’allais voir tous les jours, montant à toute allure les cinq étages pour la rejoindre là-haut et jouer avec elle. Elle s’appelait Karima, c’était ma copine de terrasse, ma complice de jeux, qui me racontait toujours des histoires drôles ou effrayantes avec le suspense au bord des phrases, les après-midi de grande chaleur quand le soleil tapait fort. On s’asseyait par terre, dans un coin ombragé de la terrasse, sur la fraîcheur du carrelage. Je la revois, animée et gesticulante, me faire ses récits incroyables de ses nuits sans sommeil où, disait-elle, poussée par des forces intérieures, elle sortait de son lit, se dirigeait tout droit, les yeux fermés, bras étirés en avant, vers la terrasse haute de cinq étages, et marchait sur la rambarde comme une funambule dans un cirque de nomades. Elle disait même, l’air effaré, que si on la réveillait dans son sommeil lourd et ambulant, elle ferait un vol plané pour atterrir en bas, dans la rue, et se casser comme une poupée de porcelaine…

Karima et ses légendes invraisemblables de somnambule égarée me faisaient rire et peur…

Yasmina, belle, grande, élancée et légèrement potelée, aux éclats de rires sonores, et sa jolie fille Karima, timide, frêle et menue, avaient de longs cheveux noirs qu’elles nourrissaient, chouchoutaient et coloraient au henné une fois par mois, et sous les rayons chatoyants du soleil de mon enfance ça ondoyait en reflets doux et étincelants entre le rouge et le noir.

Je me souviens de l’allure rapide et agile avec laquelle mes jambes montaient et avalaient les marches de l’escalier, telle une sportive de haut niveau, du premier étage où on habitait jusqu’au dernier qui menait à notre grande terrasse, pour aller étendre le linge parfumé lavande que ma mère sortait de la machine à laver, propre et essoré, et disposait soigneusement dans une grande et solide bassine en fer blanc, à deux poignées, que je portais à bout de bras en montant les cinq étages.

Debout sur une chaise, avec Karima, taquine et joueuse, qui s’amusait à compter en rythme musical et en arabe les épingles à linge en bois qu’elle me passait une à une, je riais et dansais en cadence et au même rythme musical pour étendre les draps, les vêtements, les serviettes et autres lingeries sur les cordes en raphia tendues d’un mur à l’autre de la terrasse. De ces ludiques séances d’étendage, comme des jeux de plein air, me revient le souvenir joyeux de nos courses et nos danses effrénées entre les grands draps blancs étendus sur les cordes, et nos pieds nus qui sautaient sur les gouttes d’eau ruisselant du linge en petite pluie fine. Et quand un petit vent d’été soufflait sur le linge étendu, et l’entortillait dans les cordes en le faisant onduler en rouleaux de vagues montantes, on jouait à cache-cache entre les grands draps, en faisant des hou hou avec les mains et la bouche comme des oiseaux fantômes, les draps blancs s’envolaient en petites bourrasques, on pouffait de rire et tout était à refaire…

De cette terrasse j’ai encore le souvenir intact et l’eau à la bouche des piments et poivrons algériens que ma mère et ma grand-mère, chantonnantes et riantes, assises en tailleur sur le sol de la cuisine, faisaient griller au feu de bois crépitant d’un kanoun en terre cuite, rouge et ocre. Attentive et gourmande, je les regardais retirer leur peau délicate, brûlante et grillée, les vider de leurs minuscules pépins ronds et blancs, et les disposer, dénudés et à plat ventre, en rangs réguliers, sur des planches en bois comme des étagères de livres. Je me régalais, à m’en lécher les babines, de leur odeur alléchante et poivrée quand on les montait à la terrasse pour les faire sécher sous la chaleur ardente du soleil algérien. Gonflés de soleil, couchés sur ces planches à même le sol, ces piments rouges et verts bronzaient paisiblement au rythme des rayons solaires qui les coloraient en rouge grenat appétissant, et finissaient en conserve, baignés d’huile d’olive dans des bocaux en verre entreposés délicatement par ma mère dans le petit garde-manger sous la fenêtre de la cuisine. Et c’était sur la table décorée et bien remplie de nos joyeux et mémorables repas traditionnels des fêtes religieuses de septembre-octobre, à l’aube de l’automne, qu’ils terminaient leur voyage ensoleillé. A table et en famille, ces piments séchés au soleil cuisant de la terrasse de mon enfance nous régalaient en hors-d’œuvre ou accompagnement de plats chauds, joliment installés dans des raviers fleuris et ovales. Les piments à l’huile que ma mère et ma grand-mère faisaient griller et crépiter au feu de bois du kanoun, et sécher sur des étagères en bois sous un ciel flamboyant, étaient nos hors-d’œuvre favoris et les fins délices de mes années d’enfance algérienne…

Notre terrasse était aussi le refuge douillet des rendez-vous secrets de ma grande sœur et son amoureux aux yeux verts qui était beau mais n’avait pas les yeux verts… Enivrés par la chaleur caressante d’un ciel tout en bleu et tout en soleil, sous ce ciel et ce soleil complices de leur amour naissant, ils venaient là, adossés à un mur, debout, chuchotant de leurs mains et de leurs mots des confidences amoureuses, les yeux dans les yeux, et leurs sourires en extase langoureuse. Et quand je les observais de mon petit coin de lecture, assise par terre à l’entrée de la terrasse, je restais là, pensive, attendrie, à rêver, dans la fraîcheur de mes quinze ans, à mes héros et héroïnes de romans consumés de passion, qui inventaient et refaisaient le monde de l’amour au fil des pages que je tournais et retournais de tous les livres que je dévorais.

C’est aussi de cette terrasse que ma mémoire musicale a retenu les accents mélancoliques des chants du muezzin de la grande mosquée de Tlemcen, dont les appels aux prières nous revenaient en écho du haut de son minaret tout illuminé de jolies couleurs. Cette belle mosquée d’inspiration andalouse, entourée de palmiers et buissons fleuris, qui dominait la place de la mairie où mon père travaillait, et ces rituelles psalmodies qu’on entendait le soir à la tombée de la nuit, accoudés, lascifs et pensifs, le regard noyé dans le bleu-nuit d’un ciel toujours et infiniment étoilé, font partie encore de mes vivants souvenirs de terrasse.

Mais aussi, je ne peux oublier les rires et autres pitreries, les soirs de couvre-feu, quand la rue nous était interdite, et que le silence lourd et assourdissant de la ville nous effrayait. Pour tuer le temps, défier celui de la guerre et conjurer la peur, je montais à la terrasse avec mes sœurs, prenant Karima au passage, pour aller dire bonjour et faire des signaux lumineux avec des lampes de poches aux copains et copines des terrasses voisines, fidèles aux rendez-vous silencieux des couvre-feu. Je nous revois, agitant les mains, les bras et la tête, nous racontant des histoires drôles ou les derniers potins de la rue, gesticulant comme des marionnettes, avec grimaces et clowneries, déchirant le silence de la nuit, et quand une petite brise de fin de journée emportait dans son élan nos bribes de mots, de rires et d’histoires, on s’amusait à lancer et envoyer de terrasse à terrasse des petits bouts de papiers sur lesquels on écrivait nos secrets de polichinelle. Ces papillotes, blanches comme des colombes messagères, dansaient et tourbillonnaient dans le ciel comme des flocons de neige qui voltigeaient très haut et ne parvenaient jamais à nos destinataires… et nos secrets envolés…

Nourredine, beau célibataire, grand, mince, toujours élégant, cheveux noirs contrastant avec le bleu des yeux façon kabyle, d’humeur infiniment chaleureuse, en âge de se marier mais déjà la quarantaine, était le frère de Yasmina, notre belle gardienne, chez qui, un soir d’été mémorable, il célébra en famille et en musique son mariage avec une déesse brune aux yeux vert amande, chevelure noire et abondante tombant sur les hanches, dont le prénom sonnait comme une Shéhérazade des mille et une nuits. Elle s’appelait Chahrazad…

Inséparable de Karima, ma copine de terrasse, j’avais eu le bonheur et le privilège d’assister à cette longue et joyeuse soirée de réjouissances typiquement orientales, vêtue de ma jolie robe rouge en soie, dont les bordures enlaçaient mes épaules de petits volants en dentelle blanche. Cheveux noirs comme du jais, coupés courts par ma mère, comme un garçon manqué… Pieds nus, innocents, comme une petite fille des rues…

Ce jour-là, l’appartement-terrasse de Yasmina était rempli d’invités, et richement décoré de foulards colorés, guirlandes de dattes autour des fenêtres, sofas recouverts de napperons brodés, et égayé de musiques arabes qui berçaient nos oreilles au son des tam tam et tambourins rythmant nos jambes, nos bras, nos mains et nos corps irrésistiblement invités au déhanchement voluptueux de la danse du ventre, entraînés et ensorcelés par les youyou stridents de la joyeuse assistance féminine et des femmes déjà mariées.

La belle Chahrazad, dans sa somptueuse robe de princesse arabe brodée de fils d’or, le visage recouvert d’un sensuel voile transparent, blanc virginal, et les pieds joliment peints au henné, bracelets d’or aux chevilles, portait avec élégance de très belles mules en cuir rouge-baiser, surmontées d’une délicate fourrure blanche, douce et parfumée. Ce troublant tableau féminin qui me fascinait, et dégageait ce fol érotisme mêlé d’une envoûtante volupté orientale, éveillera mes sens de petite fille des rues, et marquera mon enfance, mon adolescence, et plus tard ma vie de femme…

Chahrazad trônait en reine d’un soir et en mariée orientale sur un gros coussin brodé d’or et d’argent, posé à même le sol, entourée de ses invitées dans le « salon des femmes », aménagé ce jour-là à l’intérieur de l’appartement-terrasse de Yasmina.

Nourredine, heureux et fier tel un prince d’Arabie dans sa longue djellaba de soie blanche, et sa petite chéchia en satin noir sur la tête, portait avec majesté des mules en cuir jaune canari à incrustations rouge et or, entouré de ses invités dans le « salon des hommes » installé en cabane de toile à voilure sable d’or, à l’extérieur, sur la partie droite de la terrasse, sous un ciel audacieux de mille étoiles scintillantes. On aurait dit des feux d’artifice invités aux illuminations nuptiales.

Pendant cette traditionnelle cérémonie, dans cette ambiance de chaleur orientale, je ne lâchais pas du regard ma belle et sensuelle Chahrazad qui m’avait invitée, d’un signe discret de la tête et dès le début de cette soirée de noces, à prendre place tout près d’elle, comme une demoiselle d’honneur, sur son coussin de princesse. Sous son vaporeux voile de soie blanche, son regard vert-limpide planté dans le noir de mes yeux de petite fille aux anges, elle me faisait des confidences de future épouse, et me dévisageait, souriante et complice, quand elle était silencieuse, les yeux vert amande de tendresse.

Comme deux sœurs et deux amies intimes, assises côte à côte, on murmurait et dégustait avec gourmandise, la bouche et les doigts sucrés de miel, devant une table basse en cuivre rouge copieusement garnie de pâtisseries orientales, inoubliables délices au miel, amandes et feuilletages divins accompagnés de thé à la menthe, pignons de pins et autres douceries parfumées fleur d’oranger.

Sa tendresse fulgurante et notre complicité immédiate donna naissance à l’anecdote la plus jolie, la plus émouvante et la plus mémorable de ma vie de petite fille des rues juive-orientale… Un an plus tard, à la naissance de son premier enfant, une petite fille brune, grassouillette, yeux noirs, cheveux noirs, Chahrazad annonça à tout le monde dans un sourire timide et malicieux, et avec candeur, assise en tailleur sur le sol de la terrasse, son bébé tendrement bercé dans ses bras, que le prénom qu’elle venait de choisir resterait attaché à sa mémoire et à mon prénom de petite fille comme une marque de tendresse, en hommage à notre lien affectif et fraternel.

Le jour de ma naissance, mes parents m’avaient donné le prénom du garçon qu’ils attendaient, que ma mère désirait… Gilbert(e)… Mon deuxième prénom, Estelle, choisi par mon père, figure sur ma carte d’identité. Mais je n’ai jamais su pourquoi ma famille m’a toujours appelée Gégé… petit-nom à sonorité masculine…

Au nom et en souvenir de notre complicité, de notre coup de foudre de tendresse dès le premier regard, sourire vert amande suspendu au sourire noir olive, non par caprice mais librement et par désir irrépressible d’une maman venant d’accoucher, et pour le plaisir de la Shéhérazade de mon enfance, mais aussi parce qu’il y a des histoires qui ne s’inventent pas… la jolie petite fille brune de Chahrazad aux yeux verts, et de Nourredine aux yeux bleus, leur premier bébé, avait les yeux noir olive et me ressemblait…

Elle s’appelait Gégé-Amaria…

A propos de l'auteur

Gilberte Benayoun

Gilberte Benayoun

Rédactrice/Lectrice/Correctrice

Membre du comité de rédaction


née le 1er octobre 1945, en Algérie, à Tlemcen.
Vit en France depuis 1962.

Parcours professionnel en région parisienne : Secrétaire dans différents services administratifs de la Fonction Publique, de 1962 à 2005.

Autodidacte. Pas de formation universitaire.

Activité occasionnelle, pour le plaisir, et à titre bénévole : "tapeuse de manuscrits" pour écrivains
(saisie informatique - traitement de texte - relecture - corrections - mise en forme)

Commentaires (2)

  • Martine L. Petauton

    Martine L. Petauton

    08 août 2010 à 19:23 |
    Joli, ciselé, précis comme un film dont on voudrait pouvoir faire “arrêts sur images” ou revenir en arrière pour mieux revoir tel ou tel détail ;;; cette fois ci, en dehors de cette si belle histoire avec votre amie arabe- belle parabole!- vous me permettrez de m’arrêter sur ces poivrons! je les vois, je les sens,je m’inviterai bien ! merci, Gilberte ; que c’est agréable de vous lire!

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  • lmlevy

    lmlevy

    08 août 2010 à 19:20 |
    Miracle des couleurs, des parfums, des sonorités des prénoms. Miracle permanent de la mémoire affective qui efface le temps imaginaire. Miracle de Tlemcen, étincelante et de votre écriture, qui ne l’est pas moins.
    Merci pour cet autre été.
    Il y avait un gars dans ma rue qu’on appelait Gégé. Georges Martinez. C’était mon meilleur copain. J’avais envie d’écrire ici son nom.

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