La Petite Fille des Rues (3)

le 20 juillet 2010. dans Ecrits

La Petite Fille des Rues (3)

2.

Comment parler de son enfance quand on n’est jamais revenue sur les lieux de son enfance ?… C’était l’été 1976, été de canicule, je venais de passer trois jours dans une clinique de Boulogne-Billancourt, pour une interruption volontaire de grossesse. Les vacances approchaient, j’avais déjà mon billet de train pour Madrid, mes amis espagnols m’attendaient, leur projet de nos premières vacances espagnoles ensemble était au point depuis longtemps. Partir de Madrid en voiture, matériel de camping dans le coffre, parcourir les centaines de kilomètres nous menant vers la belle Andalousie, s’arrêter et visiter chaque ville, chaque village, remplis d’histoires judéo-arabes, admirer et profiter des joyaux architecturaux des villes andalouses qui ressemblaient, ô bonheur, aux lieux de mon enfance.

Ma sœur qui était venue me chercher à la clinique a demandé au médecin si j’étais en état de voyager dans trois jours, pour un long trajet en train Paris-Madrid, environ vingt heures de voyage avec changement à Hendaye. Elle disait ce n’est pas prudent de voyager dans ton état, il faut te reposer, retarder ton départ. Le médecin a confirmé, ne faites pas d’imprudence madame, attendez quelques jours, vous risquez des hémorragies, reposez-vous, je vous revois dans deux semaines, si tout va bien vous pourrez partir.

Trois jours plus tard, je courais à perdre haleine le long du quai, gare d’Austerlitz, pour ne pas rater mon train, avec ma sœur qui courait avec moi et avait insisté pour m’accompagner et porter mes bagages, et qui n’arrêtait pas de me dire t’es folle de partir dans cet état, t’es vraiment imprudente, t’as intérêt à m’appeler dès que tu arrives à Madrid, tant que je n’ai pas de nouvelles je serai inquiète…

Epuisée par ce long voyage, tenant à peine debout, à l’arrêt du train, gare de Madrid, penchée à la fenêtre du couloir, je cherchais mes amis espagnols sur le quai, et de loin, sur une grande banderole en tissu blanc, écrit en espagnol et en lettres rouges, je lisais Ola guapa ! Besitos ! Bienvenida en España ! Je n’en croyais pas mes yeux… Les bras qui tenaient cette banderole étaient les bras de mes amis, les bouches qui poussaient des cris de joie et chantaient la bienvenue sur ce quai noir de monde étaient les bouches de mes amis, et ceux qui venaient de fabriquer cette banderole avec amour et deux panneaux en bois sur un grand drap blanc, pour m’accueillir, étaient mes amis. C’était le plus bel accueil de chaleur, d’amour, de gaieté, moi qui sortais à peine de cette épreuve douloureuse et qui venais de subir une interruption volontaire de grossesse à la clinique de Boulogne. Ce cauchemar déjà vécu une première fois, trois ans auparavant, à Marseille où je vivais à l’époque avec mari et enfant, et où, de nouveau enceinte un an après la naissance de notre fille, mais déjà fermement décidée à m’enfuir de cette impossible vie conjugale, quitter ce mari maladivement jaloux, j’avais trouvé, avec la complicité, le soutien et la tendresse de ma belle-mère, une clinique qui pratiquait illégalement des interruptions de grossesse, cet acte médical qui offrait la possibilité de mettre fin à une grossesse non désirée et interdit à l’époque, et où les choses avaient mal tourné…

A la naissance de ma fille j’avais dit à mon mari jure-moi que « plus jamais ça »… ça fait trop mal d’accoucher…

De cette clinique marseillaise où je devais passer deux jours, terrassée de douleurs après l’avortement, complications médicales, piqûres de morphine dans les veines de mon bras, médecin à mon chevet, on m’a laissé sortir au bout d’une semaine sans prendre la peine d’observer que le fœtus censé disparaître pendant l’intervention était logé dans les trompes de mon utérus, et que ce fœtus-garçon commençait à grossir… Deux semaines plus tard, en plein après-midi de sieste, en convalescence chez mes beaux-parents, je me suis réveillée en criant, le ventre déchiré de douleurs, mon ventre explosait… Ma belle-mère a accouru dans ma chambre, je me vidais de tout mon sang… Un médecin est arrivé, a appelé une ambulance, il faut la transporter d’urgence dans une autre clinique, elle fait une hémorragie interne. Je me suis vue mourir… A la Clinique du Prado située en bord de mer, pas loin du Vieux-Port de Marseille, je suis arrivée dans un semi-coma, et dans une sorte de brouillard j’ai entendu des infirmiers parler au-dessus de moi « elle a déjà les lèvres pincées, elle n’en a plus pour longtemps »… Ils couraient en poussant le brancard jusqu’au bloc opératoire, il fallait faire vite, c’était urgent, médecins, anesthésistes, infirmiers autour de moi, l’aiguille dans le bras, j’ai compté 1, 2, 3, 4, 5, 6… je me suis endormie. A mon réveil, j’ai vu le chirurgien debout près de mon lit, on vous a sauvé la vie, vous avez failli mourir, j’avais perdu cinq litres de sang, vous avez fait une grossesse extra-utérine et, mauvaise nouvelle, vous ne pourrez plus avoir d’enfants, l’hémorragie interne avait endommagé les trompes de mon utérus, désormais vous êtes stérile, et je peux même vous dire, vu l’état avancé de la grossesse, que c’était un garçon…

Ne plus avoir d’enfant n’était pas une mauvaise nouvelle, j’avais une fille, elle avait déjà un an, je la voyais faire ses premiers pas dans le couloir de la clinique devant la porte ouverte de ma chambre, elle se dandinait, me regardait et babillait, sa jeune et jolie tante la tenait par les mains. De mon lit je ne pouvais pas bouger, perfusions et transfusions plantées dans les veines de mes bras, je regardais ma fille marcher, me sourire, me tendre les bras, je venais de ressusciter… Mon mari est arrivé, un gros bouquet de fleurs à la main, il s’est approché de moi pour m’embrasser, et a dit on a tué Ludovic… le prénom qu’il avait choisi pour notre premier enfant. Là aussi tout le monde avait dit ce sera un garçon, on l’appellera Ludovic. Nous avons eu une fille, nous l’avons appelée Isabelle. Il était sûr et voulait un garçon. J’étais sûre et voulais une fille. Je savais que c’était une fille…

Sous la canicule de l’été 76, un mois avant l’Andalousie et l’Alhambra de Grenade, même pas amoureuse de cet ingénieur du son de Radio-France, aux yeux verts et très amoureux, rencontré chez des amis un soir de fête, je suis « tombée » enceinte et des nues quand un test de grossesse s’est révélé brun et positif au bout d’une heure. J’étais de nouveau enceinte, je n’étais pas stérile, l’information erronée du médecin de la Clinique du Prado à Marseille, trois ans plus tôt, allait me replonger dans ce cauchemar, nouvelle interruption de grossesse non désirée…

Le lendemain de mon arrivée à Madrid, encore affaiblie par la fatigue et ce long voyage, j’embarquais avec mes amis dans leur grande voiture remplie de bagages et tente de camping dans le coffre. Entassés à cinq, Marysa, ma douce amie, César et Angelo, ses deux frères, Sergio, son petit garçon de six ans, et moi la malade en cours de guérison, à nous la belle vie, à nous l’Andalousie et les centaines de kilomètres à parcourir sous la chaleur suffocante du mois d’août, bouteilles d’eau, thermos de glaçons et radiocassette sur les genoux, on chantait à tue-tête des chansons espagnoles, Brel et Brassens, tout le répertoire y passait, la température de ce mois d’août dépassait les 40 degrés. Pour nous hydrater on buvait des litres d’eau, dans chaque ville ou village qu’on traversait, on stoppait net la voiture devant les fontaines à jets d’eau, on se jetait dedans, heureux comme des poissons dans l’eau, on remplissait nos bouteilles, et tels des gamins on s’arrosait pour se rafraîchir. Dans les ruelles des villages où on flânait et se baladait, on entrait parfois dans les patios fleuris des jolies maisons andalouses, à l’ombre et à la fraîcheur, sous un ciel bleu saphir. Le bonheur était à quelques kilomètres de nous, l’Alhambra de Grenade nous attendait, ses hammams, ses jardins et ses allées fleuries, endroit propice à la naissance d’une passion amoureuse… Angelo, notre pilote, qui conduisait et avalait tous ces kilomètres en chantant, avait un prénom d’ange. A l’ombre des jardins en fleurs de l’Alhambra, sous les mimosas et les lauriers roses de ce palais rouge passion, il allait devenir mon amoureux, il était un ange…

Arrivés au bout de l’Andalousie, entre l’eau bleue de la méditerranée et l’eau verte de l’atlantique, épuisés mais heureux on s’est arrêtés dans un petit village aux maisons toutes blanches, peintes à la chaux, comme les maisons des villages de mon enfance. Il fallait trouver un camping, planter notre tente, se reposer enfin de ce périple sous un soleil de plomb. Dans ce petit village en bord de mer qui s’appelait Tarifa, on a trouvé un immense terrain de camping, rempli de touristes allemands. De la plage on pouvait voir au loin le détroit de Gibraltar et l’Afrique du Nord à l’horizon et à notre portée… On a installé notre petite maison de toile bleue, et toutes les nuits nos voisins allemands nous criaient du fond de leurs tentes « silencio ! » ; parce que le jour on se baignait, se baladait et visitait, et la nuit, allongés à plat ventre sur l’herbe et sous l’auvent de notre tente, on sirotait des gins à l’orange, des horchatas et des cafés glacés, on écoutait de la musique, on parlait fort, on riait, on chantait, on faisait trop de bruit, tout le monde dormait, on n’avait pas sommeil, ils criaient silencio ! On pouffait de rire, et nos éclats de rires les énervaient encore plus…

Mes amis voulaient tout savoir, mon enfance, l’Algérie, les joies, les peines, les douleurs, les jours heureux, ma vie en France, le déracinement de ma terre natale, le traumatisme. Je racontais, j’égrenais mes souvenirs un à un, je parlais des pluies de sauterelles des étés algériens qui m’effrayaient et me faisaient des cauchemars quand j’étais petite, je parlais de mon père, je parlais de son ami Dali, je racontais l’histoire de mon prénom, je parlais de ma mère et de la fille des rues, je racontais les glaces au citron que tous les samedis soirs d’été on dégustait en famille, parents, oncles, tantes, cousins, cousines, grands-parents, à la terrasse d’un café sous les remparts de la Place du Méchouar à Tlemcen. Je parlais de la Pépinière, cet immense parc fleuri au bout de la ville, près de mon lycée ; des balades buissonnières avec mes premiers amoureux dans les jardins de cette jolie Pépinière dont les feuillages des arbres taillés en forme d’objets et de meubles de maison – tasses de café, verres, théières, cafetières, bouteilles, fauteuils, chaises – abritaient nos amours. Je racontais les escapades avec mes copains et copines de lycée, au bord des rivières où on taquinait les grenouilles et leurs têtards qui couraient dans l’eau ; les petites pierres qu’on lançait pour faire peur aux poissons qui frétillaient dans l’eau claire de la rivière ; les jeux qu’on inventait pour tomber et se faire tomber à l’eau ; les figues, les amandes, les pommes de pins, les noisettes, les glands, les mûres blanches et les mûres noires cueillies sur les arbres et dégustées en chemin, ces mûres noires qui nous tachaient les mains, la bouche et les vêtements ; nos retours à la maison après nos flâneries buissonnières d’adolescents en liberté, nos pieds nus et nos chaussures qu’on tenait à la main, les nœuds sur le bas de nos robes pour conjurer la colère des parents quand on rentrait toujours trop tard à la maison, innocents et inconscients malgré la guerre, la peur et le couvre-feu, et les soirs où on prenait des chemins de traverse pour flâner et grignoter encore un peu de temps pour rester ensemble. Ces soirs-là où, à l’heure du couvre-feu, traînant encore dans les rues sans peur du danger, des patrouilles de militaires s’arrêtaient pile devant nous pour nous « ramasser » et nous ramener chez nous dans leurs jeeps vert kaki, et les nœuds de nos robes qui ne nous protégeaient de rien, nos parents qui nous accueillaient affolés, inquiets, et nous engueulaient, et ma mère qui criait et disait toujours « celle-là c’est une fille des rues ! »…

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