La Petite Fille des Rues (9)

Ecrit par Gilberte Benayoun le 01 août 2010. dans Ecrits

La Petite Fille des Rues (9)

8.

 

Quand je reviens sur mes pas de petite fille des rues et sur le pas de la porte de ma maison natale, refaisant le trajet à l’envers, de la gare à la maison, et même les yeux fermés, je monte au premier étage, je tourne la poignée de la porte, tout doucement, et sur la pointe des pieds je revisite les lieux…

Dans le petit hall d’entrée servant de vestibule, et face à la porte d’entrée, je revois le meuble-vestiaire en bois de chêne foncé, muni d’un long miroir et d’un porte-manteaux, avec ses deux larges tiroirs au ras du sol où s’empilent boîtes de cirages, brosses à reluire et chiffons à chaussures.

Dans ce vestibule, sur le mur à droite, une haute étagère bourrée de livres domine une machine à coudre coincée entre cette étagère et le mur, la fameuse Singer en fer forgé noir et or, à grosses pédales mécaniques, dont j’entends encore le bruit scandé, monotone de locomotive, et sur laquelle ma mère et ma grand-mère s’échinaient à réparer, à coudre, recoudre et rapiécer nos vêtements, draps de lits, couvertures, serviettes de table et tabliers de cuisine.

Je continue mon chemin parsemé d’images, et devant la porte de la chambre de mes parents, entre le miroir-vestiaire et la machine à coudre, je ne résiste pas à l’envie de traverser leur chambre pour accéder à la salle de bains attenante. J’entre dans cette belle salle de bains avec sa fenêtre-sur-cour, éblouie par la faïence blanche de ses murs, pour tendre l’oreille du souvenir et entendre le joyeux tintamarre des jours de bain sans hammam, avec mes trois sœurs, et nous revoir sauter en galipettes dans la grande baignoire, jouer avec la savonnette carrée qui fuyait de nos mains en se faufilant dans l’eau, et nous asperger de bulles de savon, inondant le sol de flaques d’eau glissantes. Séances mémorables de rires, de jeux et d’arrosage, moments de grâce, de gaieté et d’insouciance des quatre sœurs complices…

A la naissance de ma petite sœur, mes parents avaient installé dans leur chambre, contre le mur à gauche en entrant, son petit lit d’enfant ; un petit lit en bois, couché dans ma mémoire avec le souvenir vivant d’un après-midi de fin de sieste effrayant… Une vieille tante toute vêtue de noir, invitée par mes parents pour ses dons de « désenvoûteuse », m’avait étendue dans ce lit, à cinq ou six ans, pour tenter et s’efforcer, de formules en tours de magie terrifiants, d’exorciser mes peurs, mes cauchemars, mes terreurs de petite fille peureuse… Du haut de sa grande taille et de sa forte corpulence, penchée sur moi, le visage et les mains ridées, faisant tournoyer alternativement au-dessus de ma tête et mon corps une énorme poêle à frire, affreusement noire, me fixant de ses petits yeux rieurs, elle récitait et marmonnait entre ses lèvres tremblantes des mots étranges, inaudibles, en mettant dans ma main une sorte de pâte noire à forte odeur de goudron qu’elle me faisait triturer et serrer fort, très fort pour « faire partir » disait-elle mes frayeurs, mes cauchemars nocturnes, ma peur de l’obscurité et du noir de la nuit… Ses petits yeux noirs et malins, ses vêtements sombres, l’énorme poêle à frire et la pâte à goudron, noirs comme mes peurs, sont encore gravés dans ma mémoire de petite fille peureuse…

Dans le long couloir aux photos d’artistes accrochées aux murs, un immense placard est encastré dans le mur entre la cuisine et le vestibule. Ce placard aux vieilles portes en bois bleu clair, où ma mère rangeait, en ordre de grandeur, grosses marmites, couscoussiers, casseroles et bassines en métal doré, était aussi la planque idéale de mon père qui disposait, en hauteur et en catimini, au fond d’une étagère, les livres-cadeaux des Hanoukka de mon enfance, avant de les déposer ces soirs de fêtes au pied du chandelier à neuf branches illuminé de tous ses feux…

Dans ce même couloir, et dans le prolongement du placard à cadeaux et à vaisselle, une grande porte s’ouvre sur la cuisine dont l’unique fenêtre, face à la porte, donne sur une cour intérieure, cette cour qui recevait abondamment mes cris et mes pleurs de bébé effrayé que le médecin, notre voisin du dessus, entendait de chez lui. Sous cette fenêtre, un petit placard en bois, au fond grillagé, encastré dans le mur, sert à maintenir au frais les conserves faites maison. Et dans ma mémoire olfactive me reste encore le souvenir savoureux d’un pâté d’alouette (sans alouette…) que ma mère concoctait en chantant et rangeait au frais dans ce petit garde-manger, une sorte de pâté de foie de volaille dont elle seule avait le secret, qu’elle entassait en forme ovale et bombée dans des pots en verre, en grès ou en céramique marron, beige ou orange, ce fameux pâté d’alouette qui régalait mes papilles de petite fille gourmande.

Sur le mur à droite des fenêtres, sous l’évier et le « potager » (paillasse), un autre petit placard contenant produits à vaisselle, ustensiles de ménage, grosses éponges et brosses à lessives, me rappelle avec délice les jours de grand ménage et à grande eau. Ces jours de chaleur d’été où il faisait bon inventer des jeux d’eau pour se rafraîchir, je m’amusais à grimper sur l’évier et le potager, debout, pieds nus, pour aider ma mère et Fafa à laver, frotter et faire briller les carreaux des murs en faïence blanche, en chantant à tue-tête avec joie, sans fatigue, au-dessus du robinet ouvert d’eau fraîche, les pieds et les habits trempés d’eau savonneuse.

Contre le mur du couloir, tout près de la porte-fenêtre du poulailler abritant nos jeux et nos secrets d’enfants, et face à la cuisine, la grande table en bois rectangulaire dont je raffolais ravive en moi les souvenirs des petits matins avant l’école avec notre belle Fafa qui nous racontait, taquine et coquine, des histoires à pouffer de rire dans notre bol de chocolat ou de chicorée postillonnés sur la toile cirée, mais aussi le souvenir d’autres images, d’autres odeurs… Les veilles de grandes fêtes, Nouvel an Juif et Yom Kippour, ma mère, ma grand-mère, Fafa et parfois de vieilles tantes et cousines, assises par terre contre cette table, se rassemblaient rituellement en ronde joyeuse pour vider, déplumer, nettoyer et préparer autant de coqs et de poules que d’hommes et de femmes à la maison (chez nous il n’y avait qu’un coq…), pour les repas traditionnels de ces fêtes-là. Des volailles vivantes, achetées, élevées, engraissées dans notre poulailler, et qu’un rabbin venait bénir et égorger sur place et sous nos yeux… Je me souviens de mes yeux horrifiés à la vue de tout ce sang, de ces plumes de poulets qui voletaient au-dessus de nos têtes dans une odeur de sang animal mêlée à une ambiance de fête, de rires et de chants judéo-arabes, dans le long couloir de mon enfance.

En longeant ce fameux couloir jusqu’au bout, j’arrive devant la porte des toilettes, cette vaste pièce toujours éclairée de soleil et de livres, où ma grande sœur « convoquait ses petites sœurs » pour nous chuchoter son histoire amoureuse, ce petit-coin aux étagères de bois gondolé par tant de livres, et qui me servait d’ultime refuge pour m’enfermer et me rebeller contre ma mère et le gros infirmier, leur billet de cinq francs plaqué contre la vitre opaque de la porte pour me faire sortir de ma tanière, les jours de piqûres dans mes fesses dodues de petite fille…

Je pousse une des portes de ce couloir, à droite et juste avant les toilettes, pour pénétrer dans le salon-salle à manger dont les quatre fenêtres donnent sur l’avenue principale de la ville de mon enfance et, accoudée à la fenêtre de gauche, une foule d’images comiques vient effleurer ma mémoire… Certains soirs d’été, à la tombée de la nuit, où il faisait bon prendre le frais sous un ciel étoilé, mon père nous appelait – venez vite ! c’est l’heure du libraire ! – et nous invitait à venir observer avec lui notre voisin d’en face, un peu maniaque, propriétaire d’une importante librairie située au-dessous de chez lui, qui montait, descendait, remontait, redescendait, inlassable, l’escalier de sa maison, venant vérifier toutes les deux ou trois minutes la fermeture de ses portes, mettant et remettant à chaque fois une grosse clef ronde dans la serrure… Perplexes et espiègles, de notre fenêtre on devinait ses allers et venues à travers la porte vitrée donnant sur la rue, à chaque fois qu’il montait, descendait, remontait, redescendait, et que l’escalier s’éteignait, s’allumait, s’éteignait et se rallumait. Ahuris, un peu moqueurs, ne parvenant pas à quitter notre poste d’observation, à l’affût de ses allers et retours incessants provoquant chez nous de mémorables fous rires, on restait là, attentifs, curieux, ne voulant pour rien au monde rater sa énième tentation-obsession de vérifier les portes de sa belle librairie. Notre petite récréation nocturne avant extinction des feux pour aller dormir…

Je me revois aussi, certains après-midi de douce chaleur d’été, accoudée à cette même fenêtre avec ma grand-mère qui aimait regarder comme une scène animée de cinéma les passants et la vie trépidante de la rue de France, en murmurant des berceuses aux airs de mélodies arabes. Et moi, la tête dans les nuages, un peu rêveuse, les yeux dans le bleu du ciel, quand je voyais surgir de là-haut des ballets de petits oiseaux gris-bleu, noir-blanc, groupés en nombre impressionnant, volant à travers les rayons d’un soleil définitivement lumineux, je jubilais en les montrant du doigt à ma grand-mère qui s’écriait mi-français, mi-arabe « oh ! un mariage d’oiseaux ! ça porte bonheur ! il faut faire un vœu !… ». Je ne sais quel vœu je faisais, mais je me souviens que je scrutais le ciel, attentive et joyeuse, cherchant là-haut parmi ces passereaux en fête, l’oiseau et l’oiselle, les mariés de ce cortège nuptial…

Contre le mur à droite de ces fenêtres, et dans mes souvenirs musique-émotion, se dresse encore, majestueux, le Pleyel que mes parents avaient acheté pour nos études musicales, ce beau piano en bois de noyer clair, au clavier toujours impeccable, ses touches noires et blanches reluisantes, que nos mains agiles de pianistes en herbe caressaient et parcouraient chaque jour de gammes en arpèges, de tierces en octaves, de dièses en bémols, sous le tempo des battements de cœur d’un métronome au rythme cadencé des notes en clefs de sol, clefs de fa des partitions d’une Méthode Rose consciencieusement étudiée trois fois par semaine chez un professeur de piano et solfège qui habitait loin de chez nous, en dehors de la ville, une dame aux cheveux gris coiffés en bataille, un peu austère dans ses robes noires boutonnées de haut en bas, chaleureuse et accueillante.

Ce beau Pleyel qui nous gonflait de fierté quand on se lançait dans des concerts à quatre mains, accompagnées virtueusement par ma mère qui avait étudié le violon à quinze ans chez un vieux professeur, beau et ingénieux maestro, cheveux blancs ébouriffés, au nom prémonitoire-musical… qui s’appelait Milleré, et ce fameux violon d’étude que mon grand-père lui avait offert en récompense de sa virtuosité scolaire, vibrent encore dans ma mémoire musicale, au diapason de la mélodie de mon enfance.

Face au piano, une partie du mur est recouverte d’un vieux buffet en merisier, garni d’un plateau en marbre rose, une sorte de bahut à quatre portes, quatre tiroirs, dans lequel ma mère rangeait services à café, à thé, à gâteaux, et verres en cristal, et surtout la délicate vaisselle aux airs de fête, dont les assiettes, finement peintes de motifs fleuris rouge vif et bleu-gris des feuilles, décoraient la table de notre salle à manger, huit jours par an, pour célébrer la Pâque juive.

Posé sur ce buffet, un petit aquarium en forme de boule, comme un bibelot en verre, me rappelle les cinq ou six poissons rouges que mon père nous avait achetés en guise d’animaux de compagnie… qu’il nourrissait affectueusement de paillettes grises à forte odeur de repas piscicole. Face à ce buffet, et accolée au piano, une cheminée surplombant un petit poêle à charbon en fonte grise, vitre en mica, est fièrement rehaussée d’un grand miroir aux bordures dorées incrustées de petites fleurs blanches, où je passais des heures à me regarder, à coiffer, lisser et nouer mes longs cheveux noirs, à faire et refaire les mêmes coiffures que ma mère pour être belle et lui ressembler…

A droite de cette cheminée, sur un meuble étroit tout en hauteur, un poste de radio TSF, en bois clair et rondouillard, chante et grésille à côté d’un tourne-disques jaune et vert, le Teppaz sur lequel, les dimanches en famille, tournaient nos 45 tours de variétés françaises, les 33 tours de nos répertoires classique et opéra, et nos 78 tours de musique arabo-andalouse aux refrains langoureux et nostalgiques.

A l’angle droit de ce petit meuble, contre la porte de notre grande chambre d’enfants, trône un vieux fauteuil en cuir tanné marron glacé, habillé d’une housse verte au toucher velouté, imprimée d’infimes fleurs multicolores, ce cérémonial fauteuil où mon père, tel un prince élégant dans sa robe de chambre en satin rouge tendre, s’installait pour recevoir ses cadeaux d’anniversaire que nous déposions tous les 1er mars, en nombre et sur ses genoux, ma mère, ma grand-mère, mes sœurs et moi. Je me souviens de ses sourires radieux et cette façon calme et princière qu’il avait d’ouvrir un à un ses paquets, du plus petit au plus grand, dénouant les rubans, ôtant le papier-cadeau par des gestes lents, faisant durer le suspense pour taquiner mon impatience de petite fille pressée de le voir découvrir ses cadeaux, se réjouir et entendre ses petits « oh »… de surprise pour dire sa joie et sa fierté d’être autant gâté…

Et de ce fauteuil-là, je ne parviens pas à me défaire d’une des émotions les plus fortes et les plus tendres de ma vie de petite fille, lorsque ma mère s’y installait, gorge déployée, pour allaiter ma petite sœur dont la chevelure nattée déjà longue et abondante, débordait des bras du fauteuil, et moi, assise sur une petite chaise basse, en bois et raphia tressé (fabriquée par les mains habiles de mon grand-père), en extase et baba devant cet impressionnant tableau « expressionniste » tel La petite Vénus debout de Renoir ou Le Déjeuner sur l’herbe de Manet… J’avais à peine sept ans, et je peux dire aujourd’hui que ma petite sœur était une petite Vénus assise, déjeunant sur le sein blanc, nervuré et gonflé du lait gourmand de ma mère…

De notre grande chambre des enfants, contre le mur à droite derrière la porte, me revient le souvenir comique et attendrissant d’une armoire en bois sombre, un peu vieille et bancale, toujours remplie à ras bord de vêtements et objets personnels, la fameuse garde-robe de ma grand-mère qui vivait chez nous depuis la mort de mon grand-père, et rangeait là sa fidèle valise rouge en cuir froissé qui lui servait d’unique bagage pour ses escapades et voyages à Alger chez une de ses filles, célèbre couturière des quartiers chics d’Alger la blanche.

A gauche et contre cette armoire grand-maternelle, est collé le grand lit où je dormais avec ma deuxième sœur qui veillait toujours tard le soir pour faire ses devoirs, apprendre ses leçons, et ranger soigneusement son cartable d’élève studieuse. Face à notre grand lit, sous la bibliothèque des livres et magazines de mon enfance, deux petits lits perpendiculaires se regardent, celui de ma grande sœur, sur lequel je montais avec une chaise pour attraper des livres, et le lit douillet de Fafa, imprégné de jasmin enivrant, notre belle nounou toujours parfumée, qui veillait sur nos mille et une nuits ensommeillées, et venait toujours, tendre et maternelle, me cajoler, me consoler et caresser ma tête et mes peurs quand mes cauchemars de petite fille me réveillaient en sursaut et en pleurs…

A droite de mon grand lit, l’armoire-penderie qui domine la chambre de toute sa hauteur renferme les livres de ma grande sœur étudiante, sur les deux dernières étagères, ces livres qui nourrissaient ma curiosité de lectrice affamée… Sous l’unique fenêtre de cette chambre et dans le prolongement de cette imposante armoire, l’espace entre l’armoire et le mur de gauche est occupé par un bureau en bois de chêne, muni de trois gros tiroirs sur le côté droit, ce grand bureau rectangulaire toujours envahi de livres, de cahiers, de crayons, gommes et encriers, et sur lequel un sous-main rouge grenat est entièrement tapissé de papier-buvard rose. C’était là que je m’installais pour mes devoirs que je ne parvenais jamais à faire dans la concentration nécessaire d’une bonne élève… Toujours le nez en l’air, la tête dans les étoiles, à rêver, écrire et noircir ces papiers-buvard de petits dessins, de mots, de bouts de phrases, tout ce qui me passait par la tête, au hasard de ce que je lisais, relisais, aimais ou retenais des passages de tel ou tel autre livre, et déjà cette envie, cette obsession… au bord des lèvres : de toute façon quand je serai grande je ne serai pas écrivain mais je ne ferai que ça… « écrire »…

Mon père, amoureux des livres et du Livre, ma mère, virtuose élève, récompensée d’un violon, et ma grande sœur, Proustienne et brillante étudiante en lettres, sont « partis » depuis trop longtemps… Je voulais leur dire avant qu’ils partent… mais je leur dis que maintenant je ne fais que ça… « écrire »…

A propos de l'auteur

Gilberte Benayoun

Gilberte Benayoun

Rédactrice/Lectrice/Correctrice

Membre du comité de rédaction


née le 1er octobre 1945, en Algérie, à Tlemcen.
Vit en France depuis 1962.

Parcours professionnel en région parisienne : Secrétaire dans différents services administratifs de la Fonction Publique, de 1962 à 2005.

Autodidacte. Pas de formation universitaire.

Activité occasionnelle, pour le plaisir, et à titre bénévole : "tapeuse de manuscrits" pour écrivains
(saisie informatique - traitement de texte - relecture - corrections - mise en forme)

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