La Scintillante

Ecrit par Jérôme Picaud le 16 septembre 2011. dans La une, Ecrits

La Scintillante


Il était une fois la Scintillante. Sous le gros gilet des matins frais de fin d’été, le haut chatoie, tout de strass argenté. S’en est-elle habillée avant ou après le calendrier ? Chatoyant, aussi, le rire franc, haut perché. Il se réfléchit dans les yeux du garçon de café, qui lui renvoient du velours. Ce qu’elle nie, bien sûr. Comme toujours.

Reconnaître qu’elle aime regarder les jolis garçons, les hommes élégants ? Oui, elle peut. « Quel que soit leur âge, même les “enfants” » – comprendre : les jeunes hommes, elle a cinquante ans. Elle le revendique, même, le brandit comme un étendard : ça participe du scintillement. Admettre que le regard des hommes peut dire un désir d’elle ? Non, ça non. « Chaque fois que nous regardons les yeux de celui ou celle que nous aimons, nous y voyons un reflet de la personne que nous espérons devenir » : elle ne veut pas donner raison à Lashner. Elle ne regarde plus avec amour. Elle ne veut pas être regardée avec désir. Elle ne veut pas se voir en reflet dans un regard enamouré. Elle ne veut pas être celle qu’on a envie de devenir. Elle ne veut plus aimer. Elle a ses raisons.

Ses yeux scintillent. Bleu dur parsemé d’argenté. Bleu ourlé de noir. Cils, eyeliner, lunettes, le noir magnifie leur éclat. Elle n’en a pas conscience. Heureusement : elle pourrait y mettre un terme sinon.

« Je vous ai préparé un petit quelque chose pour la route ». Geste un rien trop brusque : l’acte suffit, pas d’émotions superflues. « Mais tu ne le manges pas seul, tu attends d’être avec les autres et tu partages ! » Gros yeux, grosse voix, exclamation : elle s’amuse. Elle scintille aussi à jouer, à jouer ici les grondeuses. Dans le petit paquet en kraft – taille adaptée, proportions harmonieuses, grande sobriété et petite fantaisie décorative – un pain d’épices. Fait maison, de ses mains, de son temps, de sa minutie, de son perfectionnisme, impossible qu’il en soit autrement.

Refait combien de fois ? Car on ne badine pas avec la cuisine. La perfection serait de ce monde ? Elle ne le croit pas. Mais le plus haut degré d’exigence quant au résultat, ça, c’est une politesse non négociable. Une exigence non négociable. Un premier pain d’épices, voire deux et pourquoi pas trois, ont très bien pu être préparés et cuits : s’ils n’ont pas passé l’étape finale du contrôle d’acier dans le regard bleu à ce moment-là expurgé de tout scintillement argenté, elle a recommencé. Ses amis le savent, s’en émerveillent, s’en amusent et parfois en frémissent. Elle accepte d’en rire, quand le sarcasme est tendre : « Merci… Refait combien de fois ? » Elle rit à gorge déployée.

Les rires emplissent le café. Quelques clients mal éveillés lèvent un œil du journal, le nez de la tasse. Le garçon remet une couche de velours. Elle est visiblement heureuse à cet instant. Et pourtant, de son œil, la profonde tristesse ne disparaît jamais totalement. Même à cet instant.

« J’ai regardé le calendrier ce matin. Il y a huit ans que je suis seule ». Comme ça. Une déclaration subite. Atone pour être anodine, mais formulée nettement. Au détour d’une gorgée de café brûlant. Elle est veuve depuis exactement huit ans. Comme aux apparences, ne pas se fier aux scintillements.


Jérôme Picaud


A propos de l'auteur

Jérôme Picaud

Rédacteur.

Les choix. L’autre. La peur. Le sentiment d’abandon. Mais aussi le courage, le bonheur, l’amitié, l’amour, des émotions, des aspirations universelles. Leurs ambivalences, leurs lots de douleurs mais aussi leurs sublimes utilités.

Avec L’homme aux éphélides et onze autres contes, Jérôme Picaud signe sa première oeuvre de fiction. Un recueil de douze contes philosophique d’ici et d’ailleurs, d’histoires de maintenant et de toujours... qui cherche encore éditeur. Des écrits  pour dire : « regardez-vous et n’ayez pas peur, vous n’êtes pas seuls. » Car s’il considère qu’il y a noblesse à faire acte de littérature, Jérôme Picaud tient la véritable puissance littéraire pour humaniste : elle réside dans la capacité à encourager.

 

Commentaires (3)

  • Emile Eymard

    Emile Eymard

    17 septembre 2011 à 23:31 |
    Je conseille de relire une deuxième fois cette oeuvre pour en goûter de plein coeur la saveur. Il faut parfois connaître la fin d'une chose pour en apprécier les prémisses. L'auteur pourtant, nous faisait le don de nous croire intelligents et suffisamment sensibles, et je n'en faisais pas partie, pour le lire d'un seul trait, et puis rêver de cette femme en deuil, aux yeux "bleus durs parsemés d'argenté...ourlés de noir". Il en est de tous les beaux poèmes.

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  • Lévy Maurice

    Lévy Maurice

    17 septembre 2011 à 13:50 |
    Ce texte est d'une poésie remarquable, équilibrée, touchante et comporte la dignité de la tristsse.
    Merci

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    17 septembre 2011 à 04:49 |
    Comme le dit Baudrillard, dans son célèbre livre sur la séduction : « c’est ce scintillement même qui séduit, ou encore la mise scène d’une apparition-disparition ». Ce qui paraît – par intermittence - de l’objet aimé est autre que ce qu’il est réellement, d’où cette cristallisation dont parle Stendhal dans son fameux chapitre sur « la naissance de l’amour »…Oui la métaphore stellaire résume parfaitement le doux mensonge du plaire à autrui et à soi-même. Le poète anglais Robert Vaughan l'exprime très bien, dans un morceau intitulé « the star », tiré lui-même du recueil « silex scintillans » :
    Next there’s in it restless, pure desire
    And longing for thy bright and vital fire.
    Desire that can never be quenched,
    Nor can be writhed nor wrenched.

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