La volonté de dieu

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 25 février 2017. dans La une, Ecrits

2ème et dernier épisode

La volonté de dieu

Résumé du premier épisode : Léonie n’aime pas son Minet gris, pilier de bistrot qui rentre souper à n’importe quelle heure. Elle s’en plaint à Tite la perruche qui l’approuve.

Depuis des années, qu’il vente ou qu’il pleuve, Léonie quittait son sombre logis aux premières heures du matin, elle marchait à petits pas sur l’étroit trottoir, bousculée par le déplacement d’air des camions mais définitivement indifférente à leur fracas. Elle coupait par la traverse du cimetière, s’engouffrant sans appréhension dans le tunnel ménagé sous la voie de chemin de fer en regrettant l’ancien passage à niveau et la conversation laconique de la garde-barrière, et atteignait les quartiers neufs dont elle aimait l’animation et le luxe relatif.

Ses pas menus la portaient jusqu’à une église ronde, claire et pimpante, où elle avait son banc attitré. Elle n’avait pas beaucoup de religion, ce qui, à ses yeux, lui interdisait l’accès quotidien à l’église sombre et odorante de son quartier, à part pour les enterrements. Mais elle aimait se reposer de sa marche dans la nef accueillante et spacieuse de cet édifice d’une architecture trop audacieuse pour qu’elle le tînt tout à fait pour une église. Personne ne lui demandait de comptes, tout au plus lui adressait-on un salut respectueux. Quand le jeune prêtre qui officiait dans cette paroisse la découvrait assise sur son banc de pin vernis, il avait toujours un sourire engageant à son égard mais il la laissait débiter ses prières sans l’interrompre tandis qu’elle faisait mine de ne le voir qu’à peine, perdue dans de feintes oraisons.

Le véritable objet de ses méditations était en fait l’opportunité de remplacer son chat acariâtre par un de ces mignons petits chiens dont tant de vieilles dames du voisinage avaient fait leur petit compagnon fidèle, docile et enjoué. Léonie était transportée d’envie quand elle croisait un de ces couples unis par une laisse, quand elle entendait les conversations intimes faites de paroles tendres, de promesses de sucres, de petits ordres affectueux.

Elle connaissait par leur nom plusieurs de ces petits toutous et elle complimentait leurs maîtresses de leur chance d’avoir un si gentil partenaire. C’était une façon de se faire des relations hors de son quartier gris et triste et, qui sait, le moyen de se mettre sur les rangs pour l’adoption d’un éventuel descendant de Miquette ou de Tobbie. Seulement, voilà, Minet n’accepterait certainement pas un rival chez lui et il le chasserait, toutes griffes dehors, en crachant le feu de façon horrible.

Léonie n’avait pas l’âme assez noire pour demander au Seigneur de ce lieu de paix et d’amour de la débarrasser de son vieux compagnon pour lui permettre de convoler avec un représentant d’une espèce plus conforme à ses vœux, mais il ne lui venait pas davantage à l’esprit l’idée de confesser ses velléités d’infidélité. Elle supputait ses chances qu’un camion lui rende enfin sa liberté et songeait aux moyens d’obtenir la garde d’un petit chien qu’elle promènerait en laisse, qui dormirait à ses pieds et qui mangerait de bon appétit à l’heure dite. Elle pourrait lui parler, le faire jouer avec une balle, le caresser et le brosser. En plus, le chien la défendrait de toute agression et des tentatives de cambriolage.

Une dame lui avait dit que sa Poupette venait directement du refuge de la SPA, pourtant c’était une chienne papillon de race presque pure, intelligente et vive, le poil fin comme des cheveux et marchant délicatement comme une petite personne. La dame avait dû payer pour l’avoir « … mais trois fois rien et il y a moyen de s’arranger, ce qu’ils veulent, c’est que les chiens soient bien soignés ».

Pour cela on pouvait compter sur elle, elle était prête à acheter de la viande plus souvent pour avoir des os, d’ailleurs elle aurait besoin de forces neuves pour sa nouvelle vie, car un chien ça trotte et ça vous tire.

Elle ne pensait pas, la malheureuse, qu’un chien, ça vous ferme la porte des églises et qu’à ce titre, Dieu qui l’avait accueillie dans sa maison après trop d’années d’errance, ne pouvait approuver son dessein.

Il parut pourtant le favoriser le jour où elle lut sur la balance de l’épicier de la rue de la gare une annonce ainsi rédigée : « Cause départ, donnerait chienne Loulou très affectueuse ». Ayant noté l’adresse, elle rentra chez elle et dans sa joie, elle s’ouvrit de son projet à Tite la perruche. L’oiseau couleur de pistache l’observa de son petit regard vide, éternua deux fois et lança une vocalise enrouée et discordante. Un peu de coryza pensa Léonie, « je vais te donner une demie aspirine dans du lait ».

Léonie dormit peu et mal, récapitulant dans son demi-sommeil tous les arguments qu’elle mettrait en avant pour convaincre l’ancienne maîtresse que sa petite chienne serait soignée avec un amour parfait. Quant au Minet, on verrait bien, on lui donnerait à manger sur la fenêtre ; après tout, pour ce qu’il mange…

Le jour se levait à peine quand elle poussa les volets de la cuisine. Le chat gris bondit sur le rebord de la fenêtre à laquelle il tourna son dos maigre sans daigner entrer. Il contemplait la devanture du bistrot comme s’il lisait et relisait l’écriteau qui en barrait la porte : « Fermeture définitive ».

Léonie ne se pressa pas de lui servir son lait, elle aussi avait vu l’écriteau. Il pouvait bien attendre maintenant.

Elle savait depuis plusieurs semaines que le café devait fermer. Tous les commerces mettaient un à un la clé sous la porte depuis que la fabrique s’était arrêtée et que les camions ne passaient plus.

Léonie décida que désormais elle s’occuperait d’abord de la perruche.

Dieu, si tant est qu’Il intervient dans de si infimes existences, en avait disposé autrement.

La perruche était froide et raide sur le sol de la cage. Léonie l’enveloppa dans un papier d’aluminium. Puis elle versa un fond de lait dans la soucoupe avant d’ouvrir la fenêtre. Le chat la dévisagea de son regard mauvais. Il entra d’un bond dans la cuisine et dédaignant son déjeuner, s’installa dans le fauteuil près de la cuisinière.

A propos de l'auteur

Bernard Pechon-Pignero

Bernard Pechon-Pignero

Après une carrière professionnelle de cadre dans le négoce sidérurgique puis l’industrie chimique, ancien magistrat consulaire, je consacre ma retraite à mes trois enfants adoptés au Mali et à divers bénévolats associatifs autour du livre, de la lecture et de l’édition.

Sous le nom de Bernard Pignero, j’ai publié un roman chez Gallimard « Les mêmes étoiles» (1998), des nouvelles chez HB, un roman aux éditions des Vanneaux « Mélomane » (2011) un récit aux éditions de la Vague Verte « Mémoires d’Airaines » (2011) un roman aux éditions Encretoiles « Traduit du français » (2015) des recueils poétiques et des articles critiques sur la peinture.

REFLETS DU TEMPS  publie mes articles, chroniques et nouvelles depuis 2010

Je vis en Picardie depuis 2008 après quarante ans dans le Gard. 

Commentaires (2)

  • Martine L

    Martine L

    28 février 2017 à 09:55 |
    ces chats, quand même ! tous pervers ! il n'y a pas que les " bronzés" de toutes origines pour être stigmatisés dans le pays des Droits ( de l'homme, il est vrai)

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    • bernard péchon pignero

      bernard péchon pignero

      28 février 2017 à 16:05 |
      Je vois bien que vous voulez sous-estimer l'importance de l'intervention divine et donc la portée morale de ce récit. Tristes temps vous re-redis-je!

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