Le cavalier blanc (extrait)

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 19 décembre 2015. dans La une, Ecrits

Le cavalier blanc (extrait)

L’hiver 1996-1997, la mer Baltique a gelé sur la côte du nord de l’Allemagne à l’est de Lübeck. Ce n’est pas exceptionnel mais pour un méditerranéen qui n’est pas habitué à des températures inférieures à -25 degrés, c’est un spectacle inoubliable. Le port et la ville de Stralsund étaient figés dans la glace. Rostock, où je séjournais, dormait sous la neige dans un silence de mort. J’ai survécu grâce au vin chaud et à l’hospitalité des habitants de l’ancienne RDA. De retour à Nîmes j’ai écrit cette nouvelle d’une trentaine de pages, inédite à ce jour, d’où sont extraits ces quelques passages.

Un vieux militaire, vivant seul dans son manoir, servi par un couple de domestiques, héberge un jeune homme dont la moto est tombée en panne alors qu’il se rendait vers le nord où il est engagé comme précepteur.

 

Le Colonel respecta le premier sommeil de son visiteur pariant sur un rapide réveil quand il prendrait conscience tout en dormant qu’il n’était pas en situation de le faire. Il l’observa à loisir. C’était un beau garçon âgé tout au plus de vingt-cinq ans. Ses cheveux bruns et bouclés qu’il portait trop longs lui donnaient un air enfantin qu’une barbe drue, bien que certainement rasée du matin, démentait. Ses traits étaient réguliers, le nez fin et long, la bouche bien dessinée, les cils très recourbés, les pommettes saillantes sans excès. Il avait un teint lumineux que le repas et la boisson avaient empourpré. Il était vêtu simplement d’un costume de flanelle épaisse et d’un gilet de laine chinée tricoté sans recherche d’élégance. Sa chemise était propre mais d’un coton grossier et élimé aux poignets. Une cravate de soie noire indiquait un deuil récent. De lourdes bottes de cuir dans lesquelles ses pantalons étaient rentrés comme des culottes de golf, étaient justifiées par la saison. Ses mains reposant sur les accoudoirs du fauteuil étaient fines et blanches. Des mains de poète, pensa le Colonel.

Il éprouvait une vive sympathie pour cet inconnu et songeait qu’il aurait aimé avoir un fils taillé sur ce modèle, à l’aise en société en dépit de sa pauvreté, sûr de lui mais sans vanité malgré sa jeunesse et ayant déjà assez d’usage de la vie pour s’être fait une philosophie raisonnablement désabusée sur les mirages du monde. La chaleur du feu auquel le dormeur était exposé favorisait la diffusion d’une forte et saine odeur d’homme comme celles, souvent plus fauves, que l’officier avait bien connues dans les chambrées de soldats. Ce lui fut l’occasion de penser à ses hommes, à la guerre, à tant de jeunes garçons qui étaient morts sous ses ordres, certains encore plus jeunes, encore plus beaux, d’une vitalité plus spontanée et encore plus communicative que ce jeune clerc. Il pensa aussi aux ennemis tués, des paysans qui laissaient des terres sans bras pour les cultiver, des chefs de famille dont les enfants ne connaîtraient pas la bonne autorité d’un père, des fiancés dont la promise resterait fille. Il revit tant de blessés, estropiés à vie, amputés, détruits à jamais par les guerres qui lui avaient valu ses galons et sa retraite confortable. Il n’en conçut pas à proprement parler de remords mais une sorte de lassitude extrême. Il pensa avoir avancé dans l’interrogation qu’il menait depuis la tombée du jour sur ce qu’il avait ressenti à cheval du haut du tertre d’où il dominait la plaine immaculée.

C’est alors que lui vint à l’esprit que le jeune homme qui dormait en face de lui était l’ange de la mort. Il était venu lui annoncer sa fin prochaine. Il ne lui en était d’ailleurs que plus sympathique. Oui, ce garçon était la vie, l’avenir, il réclamait poliment mais avec toute l’énergie de la jeunesse la place que lui, le vieux colonel inutile, occupait depuis trop longtemps. Les générations montantes poussent les vieillards vers le néant où, de toute façon, tous se retrouveront un jour, tandis que la terre continuera à se couvrir tantôt de fleurs et tantôt de neige, que la mer continuera à rouler ses vagues inlassables que la glace emprisonne deux ou trois fois par siècle pendant quelques semaines… Il avait enfin la réponse. S’il ne voyait pas la mer gelée cette fois-ci, il ne la verrait jamais. Un jour dans le désert, on lui avait montré une fleur qui ne s’épanouit que tous les trente ou cinquante ans (il avait oublié la fréquence exacte de cette floraison). Le méhariste qui lui servait d’interprète et de guide dans les dunes pour sa colonne armée avait vu dans cette fleur rare un présage favorable. Il s’était arrêté pour prier et remercier le ciel de ce signe inattendu. Le jeune officier, lui, en avait fait si peu de cas qu’il n’avait pas songé un instant à rapprocher cet augure de la facile victoire que ses troupes avaient remportée le lendemain, lui faisant gagner, au passage, un galon de plus. Aujourd’hui un nouveau guide, un nouvel interprète des signes, venait lui rappeler qu’il n’aurait plus d’autre opportunité de voir la mer gelée. Ce n’était bien sûr que de la glace de même que jadis on ne lui avait signalé qu’une modeste fleur mais c’était le temps, l’écoulement inexorable des années qui lui étaient imparties, quelques secondes dans l’éternité cosmique, que ces envoyés, ces anges de la mort ou de la vie, l’avaient invité à toucher du doigt.

Le visiteur s’étira, ouvrit les yeux, découvrit confus qu’il était toujours en compagnie de son hôte :

– Je me suis assoupi, je suis désolé. Excusez-moi !

– Vous êtes tout excusé, dit le Colonel en riant. Vous tombez de fatigue. Je vais vous mener à votre chambre.

***

À l’église, il gagna la place qu’il occupait d’ordinaire et comme personne ne s’asseyait sur le même banc que ce grand personnage, son jeune compagnon trouva naturellement un siège à ses côtés. Le Colonel ne participait à l’office qu’en silence, s’abstenant des répons et des chants. Il fermait le plus souvent les yeux, donnant à croire qu’il priait avec ferveur. Il ne les ouvrait que pour suivre de loin en loin la liturgie et observer les visages dévots des villageois. Il remarqua que la présence de son hôte faisait sensation. Comment pouvait-il en être autrement ? D’aucuns durent penser qu’il s’agissait d’un jeune parent, voire d’un fils dont on n’avait pas soupçonné l’existence jusqu’alors. Contrairement à lui, le visiteur chantait avec les fidèles et prononçait à haute voix les prières collectives trahissant ainsi une solide pratique religieuse, ce qui n’avait rien d’étonnant pour un jeune homme de bonne éducation et ne garantissait en rien qu’il fût animé de la même dévotion que ses coreligionnaires.

Reposé, rasé de près et coiffé avec soin, il paraissait plus jeune que la veille. Vers la fin de l’office, la lumière devint plus vive. Le soleil s’était levé et ses rayons, à travers les vitres claires de la petite église vinrent se poser précisément sur le jeune homme. Nimbé de cette clarté dorée qui auréolait ses beaux cheveux bouclés, les yeux fermés, soit qu’il fût aveuglé par le rayon de soleil, soit qu’il priât, il ressemblait à la statue d’un saint. Tous les fidèles qui pouvaient le voir se tournèrent spontanément vers cette apparition surnaturelle. Plusieurs se signèrent. Le Colonel pensa qu’il était bien l’ange de la mort ou de la vie, ce qui revenait au même, et sans doute une nouvelle incarnation du bédouin qui lui avait montré la fleur dans le désert quelques trente ou quarante ans plus tôt.

***

Le jeune homme montait en cavalier accompli. Le Colonel lui avait prêté une cape de laine écrue doublée de poil de chèvre qui volait au vent plus qu’elle ne le couvrait. Ils piquèrent droit sur la côte à travers les guérets, volant au-dessus de la neige gelée que les sabots de leurs montures déchaînées faisaient jaillir en gerbes étincelantes. L’aîné avait du mal à suivre le plus jeune qui relançait sans cesse son cheval blanc dans un galop effréné. C’était bien l’ange de la mort et le Colonel le voyait resplendir dans la lumière crue, immense et flamboyant comme le cavalier blanc de l’apocalypse. Enivré par le froid qui lui cinglait le visage et par l’effort qu’il soutenait pour ne pas se laisser distancer, il maudissait et adorait son impitoyable bourreau qui l’entraînait vers une mort certaine. Un faux pas du cheval, une erreur d’assiette de sa part et c’était la chute irrémédiable dans le néant d’un enfer glacé. Son cœur battait dans sa poitrine au rythme frénétique du quadruple martèlement des sabots sur le sol gelé. Il éperonnait furieusement son étalon écumant pour remonter dans le sillage aveuglant du cavalier blanc qui volait dans l’azur. Il ne se souvenait pas d’avoir jamais été aussi heureux.

Ils atteignirent le bois de hêtres qui ralentit leur course, le traversèrent en se suivant car le chemin était trop étroit pour deux cavaliers de front et débouchèrent sur le rivage. Le spectacle était magnifique et terrifiant. Sur plusieurs dizaines de mètres, la mer était figée et d’une blancheur quasi incandescente. Au-delà et jusqu’à l’horizon, elle était à nouveau vivante, d’un bleu profond frangé de blanc sur la crête des vagues. Au bord où ils mirent pied à terre, le ressac avait amoncelé un chaos de gigantesques blocs que le froid avait soudés entre eux dans un enchevêtrement grotesque. Des oiseaux de mer piégés par la banquise pendant leur sommeil étaient morts, prisonniers de la glace. Le soleil faisait miroiter toute cette fantasmagorie de reflets acérés comme des lames nues.

Ils demeurèrent longtemps immobiles. Le Colonel tendit du pain et une gourde de vin au jeune homme. Ils mangèrent en silence communiant dans la grandeur de la nature et la petitesse des hommes. Les chevaux attachés aux arbres en rongeaient l’écorce de leurs dents. On se remit en selle avant que le froid ne saisisse cavaliers et chevaux…

A propos de l'auteur

Bernard Pechon-Pignero

Bernard Pechon-Pignero

Après une carrière professionnelle de cadre dans le négoce sidérurgique puis l’industrie chimique, ancien magistrat consulaire, je consacre ma retraite à mes trois enfants adoptés au Mali et à divers bénévolats associatifs autour du livre, de la lecture et de l’édition.

Sous le nom de Bernard Pignero, j’ai publié un roman chez Gallimard « Les mêmes étoiles» (1998), des nouvelles chez HB, un roman aux éditions des Vanneaux « Mélomane » (2011) un récit aux éditions de la Vague Verte « Mémoires d’Airaines » (2011) un roman aux éditions Encretoiles « Traduit du français » (2015) des recueils poétiques et des articles critiques sur la peinture.

REFLETS DU TEMPS  publie mes articles, chroniques et nouvelles depuis 2010

Je vis en Picardie depuis 2008 après quarante ans dans le Gard. 

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