Le photographe et l’écrivain (1)

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 19 novembre 2016. dans La une, Ecrits

Le photographe et l’écrivain (1)

Etymologiquement, la photographie est l’écriture de la lumière. Le photographe est celui qui reproduit en deux dimensions ce que la lumière dit du monde. C’est une sorte de scribe qui écrit sous la dictée de la lumière. L’écrivain est son contraire ou son complément. Il se charge de dire du monde ce que justement la lumière n’éclaire pas. Il est constant de dire que l’écrivain donne son propre éclairage sur le monde. C’est un cliché mais c’est avant tout une métaphore et à ce titre on peut en tirer plus de sens que la formule ne semble en receler. L’écrivain prétend donc avec beaucoup d’impudence dire ce que l’on ne voit pas alors que le photographe se contenterait modestement de transcrire sur du papier, au moyen de lentilles optiques et de sels d’argent ou d’un capteur numérique, ce que tout le monde voit. J’entends les objections. L’écrivain ne se consacre pas uniquement à interroger les apparences pour leur faire dire ce qu’elles cachent. Il lui arrive aussi d’écrire que la mer était bleue ou que l’homme ouvrit la porte et entra. Quant au photographe, par ses choix de prise de vue, il démontre qu’il a au moins une démarche sélective. Même le plus humble des photographes amateurs espère toujours, plus ou moins explicitement, magnifier le paysage ou le visage aimé qu’il fixe sur la pellicule, c’est-à-dire corriger l’écriture de la lumière.

Un autre élément à prendre en compte quand on oppose ou compare l’écriture de la lumière et celle de la plume, est le sujet. Ce que Roland Barthes dans La chambre claire désigne aussi comme « la cible ». J’y reviendrai plus tard.

Une remarque : il est courant d’évoquer la chambre noire à propos du travail du photographe. On parle alors aussi bien de la chambre centrale de l’appareil photographique que de la pièce sombre dans laquelle s’opère le développement. On ne serait pas loin d’en oublier qu’il n’y a pas d’activité photographique sans lumière. L’écrivain au contraire peut très bien s’en passer. Il n’a pas besoin que la lumière ait frappé sa cible avant lui. Son sujet peut être parfaitement obscur, à tous les sens du terme, et lui peut même être aveugle ; on ne connaît pas de photographes aveugles (encore que le sujet soit controversé). En tout cas, l’expérience du monde que doit avoir l’écrivain peut être très réduite. Il suffit que son sujet soit abstrait. Nul besoin de repères visuels pour décrire le jeu subtil des passions amoureuses. Ni d’être descendu plus bas que le deuxième sous-sol pour écrire Voyage au centre de la terre. Le photographe lui, ne saurait cibler que ce que la lumière désigne comme réel. La lumière pouvant, à l’extrême, être réduite à ses rayons infra rouges.

Le schéma mental qui rend compte du regard de la façon la plus simple pose a priori qu’il existe des objets, ou plus généralement une réalité objective que l’on peut encore appeler « le réel » ; en face de ce réel, il oppose notre cerveau, autre réalité objective quoique cachée pour des raisons évidentes. Entre les deux, des rayons lumineux sont focalisés dans la lentille du cristallin de notre œil et traduits en informations physico-chimiques au niveau de la rétine et du nerf optique, informations qui, transmises au cerveau, sont censées restituer les formes, les dimensions, les couleurs et les mouvements de la réalité objective sur laquelle le cerveau est en train de s’informer. La photographie consisterait à interposer un œil artificiel entre le réel et l’œil naturel, un œil artificiel dont la rétine, la pellicule (ou le capteur numérique), a les mêmes capacités de transformer les rayons lumineux en informations chimiques ou numériques et donc à fabriquer une réplique fidèle du réel, y compris la couleur si on le veut mais à l’exception du mouvement, lequel appelle une autre technique qui est le cinéma. Mais l’appareil photographique est un œil dont il faut changer la rétine à chaque clin d’œil ce qui a pour effet de permettre que la réplique fidèle qui y est enregistrée puisse encore être consultée quand le réel a disparu ou s’est modifié.

Ces notions fondamentales semblent relever d’une triviale évidence ; elles sont loin d’être aussi simples qu’il y paraît. En effet, nous faisons une confiance si j’ose dire aveugle à l’œil alors que rien ne nous garantit qu’il ne nous trompe pas. De nombreuses expériences d’illusions d’optique nous démontrent au moins que l’œil est facile à berner. Ou si on préfère mettre l’objectivité de l’œil hors de doute, c’est alors le cerveau qui s’en laisse facilement conter. Qu’attendre d’ailleurs du cerveau, cet organe mythique, mystérieux et narcissique au point de pouvoir se penser lui-même sans s’être jamais vu ? Cet organe qui, les yeux étant fermés, c’est-à-dire sans communication avec la réalité, est capable de se fabriquer des images, soit qu’il les rêve soit qu’il s’en souvienne.

Pas si simple non plus la comparaison entre l’œil, l’appareil photographique et la caméra cinématographique ! À première vue, décidément, encore une tournure inopportune dans ce contexte, il semble que seul des trois, l’appareil photographique n’enregistre pas le temps puisqu’il ne restitue pas le mouvement. Au contraire, il le fige, le suspend dans une analyse instantanée, parfois burlesque, souvent trompeuse en ce qu’elle suggère une immobilité loin d’être avérée, mais toujours intemporelle. Ce faisant, ne dispose-t-il pas d’un pouvoir que les autres pourraient lui envier ? Il arrête le temps. Plus exactement, il en interrompt le cours un instant pour enregistrer un état de la réalité objective qui restera définitivement consultable dans le temps, lequel entre-temps aura repris son cours. Le cinéma peut imiter ce pouvoir, sans se l’approprier tout à fait, par le jeu de l’arrêt sur image. Il peut même se permettre des coquetteries comme de rallonger, de distendre le temps par le jeu du ralenti ou de le réduire par l’accéléré. Mais, à l’inverse de la photographie, le cinéma ne produit pas un objet matérialisé. Il lui faut toute une mise en scène, un projecteur de lumière, un écran blanc, l’obscurité et le silence pour proposer en fin de compte un produit virtuel dont la manifestation, par son caractère impalpable et fuyant s’apparente bien plus à la musique qu’aux arts plastiques.

 

À suivre

A propos de l'auteur

Bernard Pechon-Pignero

Bernard Pechon-Pignero

Après une carrière professionnelle de cadre dans le négoce sidérurgique puis l’industrie chimique, ancien magistrat consulaire, je consacre ma retraite à mes trois enfants adoptés au Mali et à divers bénévolats associatifs autour du livre, de la lecture et de l’édition.

Sous le nom de Bernard Pignero, j’ai publié un roman chez Gallimard « Les mêmes étoiles» (1998), des nouvelles chez HB, un roman aux éditions des Vanneaux « Mélomane » (2011) un récit aux éditions de la Vague Verte « Mémoires d’Airaines » (2011) un roman aux éditions Encretoiles « Traduit du français » (2015) des recueils poétiques et des articles critiques sur la peinture.

REFLETS DU TEMPS  publie mes articles, chroniques et nouvelles depuis 2010

Je vis en Picardie depuis 2008 après quarante ans dans le Gard. 

Commentaires (2)

  • bernard péchon pignero

    bernard péchon pignero

    19 novembre 2016 à 18:26 |
    Merci , cher JF pour ces compliments et ce commentaire savant. j'espère que la suite ne vous décevra pas.

    Répondre

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    19 novembre 2016 à 13:20 |
    Passionnante réflexion que la vôtre. Cette comparaison de la photographie et de la littérature me suggère les observations suivantes.
    Le primat du visuel sur les autres sens vient des Grecs. La vérité, ἀλήθεια en grec, littéralement le « dévoilé » , voire le « remémoré » (léthé étant tout aussi bien le voile que l’oubli, cf. l’une des rivières du Styx). Bref, quelque chose qui se voit. En même temps, cette vérité est négative (cf. le « a » privatif) : elle est le non obscur, le non caché. La lumière, Φῶς, constitue par conséquent la condition de possibilité de la vérité. Même les idées se voient : ἰδεῖν signifie tout simplement « voir », « apercevoir ». L’intellection – philosophique ou littéraire – consiste ainsi à percer l’obscurité ou l’oubli, pour qu’enfin l’œil de l’esprit puisse s’ouvrir au vrai, au vraiment réel. Pour cela, il faut que cet œil soit éclairé par la « lumière intelligible », la « lux intelligibilis » de la scolastique.
    De même – analogie surprenante autant qu’éclairante, c’est le cas de le dire ! – l’ œil de l’appareil photographique doit « percer » la camera obscura , la chambre noire des premiers modèles, pour saisir et fixer le monde extérieur.
    Fixer. La photo, comme le papier sur lequel on écrit, sont fixes. A la différence du cinéma (κίνησις, le mouvement)…

    Répondre

Poster un commentaire

Vous êtes identifié en tant qu'invité.