Lébiba et Yovanina

Ecrit par Jérôme Picaud le 02 décembre 2011. dans La une, Ecrits

Lébiba et Yovanina

Il était une fois Lébiba et Yovanina. Yovanina vivait enracinée, paisible et heureuse dans la grande maison à la façon d’Est. Cheveux blancs comme neige, regard lumineux, Yovanina rendait grâce à la vie, chaque jour, de ce printemps retrouvé : victorieuse d’une longue maladie en un âge avancé, elle offrait de nouveau tout l’éclat de la vitalité.

La grande maison à la façon d’Est, quoiqu’aux arêtes blanches, était rouge, vive. Rouge comme l’amour. Amour du père adoré, de la mère emmenée jeune par la Faucheuse, de l’époux trop tôt parti, des enfants, tendre fille, doux fils, fils disparu, amour attendu des chérubins espérés des petits-enfants chéris. Yovanina était amour : elle recevait, rendait et, plus encore, donnait. La grande maison s’imbibait d’affection. Et le jardin foisonnait.

Suavité des lilas mauves et blancs, baume des roses roses, vivacité pourpre des camélias, extravagante luxuriance des bougainvilliers, beauté éthérée des orchidées : en ce printemps, Yovanina s’y emplissait de nuances, de chatoiements, d’effluves. Ainsi enveloppée, l’âme légère et vagabonde elle partait en voyage, affranchie du temps, sillonnant le Bel Est et les âges. « Je regarde ici, je regarde là, mes pensées sont bleues, une musique tzigane résonne dans ma tête, les vieux airs qui font faire la fête… »

C’est en ce printemps que survint Lébiba, la nomade. « As-tu du travail pour moi, Belle Dame ? » La tzigane à la chevelure de jais ne prit pas de détours. « Que savez-vous faire ? » « Je saurai prendre soin de toi, Belle Dame ». « Entre dans ma maison. Quel est ton nom ? », répondit, audacieuse, Yovanina, fière de pouvoir ouvrir sa porte à une fille du voyage, à l’enfant d’un peuple malmené, éternellement incompris des enracinés sédentaires, ne serait-ce que par la légèreté de leurs bagages. « Je me nomme Lébiba ». « Sois la bienvenue, Lébiba ».

Sans autres formalités, la Belle Dame accueillit la Nomade. Lui ouvrit ses bras, lui entrebâilla sa vie, lui offrit un emploi. « Mais enfin Yovanina ! Ne craignez-vous rien ? Ouvrir votre porte dans l’instant à une… étrangère ! » : les dames du voisinage s’étonnaient, s’inquiétaient à vrai dire, et pour elles plus que pour Yovanina. « Une tzigane dans les parages ? Bien tristes présages… » se disaient-elles saisies d’effroi, orphelines du goût de l’Autre dès la naissance. La famille se disait : « Fidèle à elle-même, notre Yovanina. Inutile d’y trouver à redire : elle n’en fait qu’à sa tête, à son cœur. Et c’est très bien comme ça». « Et savez-vous qu’on dit que les tziganes disparaissent à l’automne », avait encore glissé une antique voisine. Refermant pour l’heure et d’une douce fermeté le chapitre, Yovanina de répondre : « Qui vivra verra… » Ainsi s’installa Lébiba. Lébiba la ténébreuse. Lébiba la taiseuse. Lébiba empressée. Lébiba respectueuse.

Vint l’été. Un soir, l’après dîner. A la fraîche, au jardin, Lébiba avait proposé : « Veux-tu de la musique, Belle Dame ? » « Oh mais oui, excellente idée, Lébiba ! Veux-tu bien mettre un de ces airs de fête de ton peuple, des violons, la joie, la tristesse, la nostalgie, l’art de transformer l’émotion en musique ? » « C’est selon ton désir, Belle Dame », sourit, radieuse, Lébiba. « Et si cela te plaît, je danserai aussi pour toi ». « Oh… Sais-tu Lébiba, que jeune, je dansais. Mais ma grand-mère, un jour, décida que je devais cesser, au prétexte qu’une jeune femme qui vit comme il se doit ne peut continuer indéfiniment à montrer ses jambes en public. “Cela ne se fait pas” : je me souviens encore d’elle l’édictant. Mon père lui a donné raison : de ce temps, finis cours et spectacles, enterré l’espoir de vivre cette passion ». « Je danserai pour toi, Belle Dame ».

Alors la grande maison avait commencé à exhaler par fenêtres et murs les mélodies des chemins de l’Est. Alors s’était opérée une secrète alchimie : notes, senteurs et couleurs mêlées, sublimées, le jardin, de langueur, s’était baigné. Alors Lébiba avait dansé. Jambes nues, corps délié, sensualité, liberté, invitation à transgresser, authenticité. Retrouvant dans cette transe un peu du divin Noureiev, né lui aussi en voyage, dans un train, Yovanina, emportée, s’était levée et, elle aussi, avait dansé… Plus tard, aux portes du sommeil, émerveillée, enchantée, elle se disait : « La danse, c’est l’énergie réveillée ».

L’été s’écoulait. Yovanina brillait. Lébiba veillait. S’ingéniait à créer les conditions de mille petits bonheurs, comme ces escapades olfactives sur la Grande Promenade, là où la Cité paradait. Car Lébiba savait : elle savait combien Yovanina aimait l’élégance raffinée des Beaux Messieurs, leurs traits beaux et fiers. Et par-dessus tout, les fragrances enivrantes et viriles dont leur sillage se chargeait : à chaque escapade, Yovanina s’envolait. Yovanina qui se délectait aussi à partager avec Lébiba ses voyages en livres, lisant de sa voix posée, douce et éraillée. « Quelle chance as-tu d’être née nomade, Lébiba, j’aurais tant aimé… » Mais l’automne était arrivé.

Et Yovanina s’inquiétait. « Lébiba, on dit que l’automne t’emmènera… » « Je ne partirai pas sans toi, Belle Dame ». « Lébiba, l’amitié, c’est de la tendresse, de la bienveillance et pourquoi pas de l’amour. L’amitié, c’est le désir que l’autre soit heureux. C’est aussi partager les rires, les pleurs et les silences. Lébiba, ton amitié m’est précieuse… » « Je ne partirai pas sans toi, Belle Dame ».

Un matin d’automne, on trouva la grande maison d’Est vide des deux femmes. Vibrante comme la veille, mais tellement silencieuse. Dans le jardin, un scintillement attira l’attention. Poussière blanche, poussière grise, poussière noire : des particules miroitantes tavelaient le sol. Et reflétaient le ciel. Là-haut, au plein cœur du jour, une étoile neuve et sublime étincelait de mille feux. On la nomma Yovabiba. Elle serait désormais l’Etoile de l’Amitié.

 

 

Jérôme Picaud

 

A propos de l'auteur

Jérôme Picaud

Rédacteur.

Les choix. L’autre. La peur. Le sentiment d’abandon. Mais aussi le courage, le bonheur, l’amitié, l’amour, des émotions, des aspirations universelles. Leurs ambivalences, leurs lots de douleurs mais aussi leurs sublimes utilités.

Avec L’homme aux éphélides et onze autres contes, Jérôme Picaud signe sa première oeuvre de fiction. Un recueil de douze contes philosophique d’ici et d’ailleurs, d’histoires de maintenant et de toujours... qui cherche encore éditeur. Des écrits  pour dire : « regardez-vous et n’ayez pas peur, vous n’êtes pas seuls. » Car s’il considère qu’il y a noblesse à faire acte de littérature, Jérôme Picaud tient la véritable puissance littéraire pour humaniste : elle réside dans la capacité à encourager.

 

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