Les 1001 trouvailles de Dédé l’orthosophe (3)

Ecrit par Eric Thuillier le 25 juillet 2010. dans Ecrits

Les 1001 trouvailles de Dédé l’orthosophe (3)

Ce texte fait suite à “Et si..? 1 et 2?, ce qui explique sa numérotation en “3?. La suite portera ce titre. La rédaction de RDT

Rencontrer Dédé n’est pas difficile. Il suffit de repérer dans la rue un couple de touristes qui cherche quelque chose, qui à chaque croisement plonge le regard des deux cotés de la rue pour tenter d’apercevoir la célèbre Charlotte et de les suivre. Les plus têtus finissent toujours par la découvrir en parcourant l’itinéraire approximatif indiqué dans le guide le mieux renseigné, celui qui, en plus de la cathédrale St Front et la Tour de Vésonne, signale la présence dans notre ville de Dédé l’Orthosophe.

Un ami qui n’a pas mal tourné, directeur d’une feuille de chou locale, a introduit Dédé dans notre patrimoine touristique. Ce qui lui vaut, en plus des fidèles dont je suis, un public bigarré, polymorphe, polyglotte, et souvent polygéniteurs qui plait beaucoup à Dédé. Dès que trois ou quatre enfants sont sous ses yeux, c’est à eux qu’il parle.

Ah la voilà ! s’exclame soudain un de ceux que vous suivez et vous êtes arrivé.

Si c’est la première fois, immanquablement, avant tout autre chose, avant même d’avoir aperçu la tête de Dédé, vous lisez les inscriptions qui couvrent le toit bleu de la Charlotte. Au centre, en grande lettre disposé en demi cercle : Théâtre de la Sucette. En dessous à gauche le nom de l’établissement : Auri bleue. A droite l’adresse de l’échoppe dans laquelle Dédé a installé son atelier de réparation de mots avec les horaires d’ouvertures.

Mais avant d’entrer dans les précieux détails qui vont vous intéresser, il faut  expliquer le nouveau titre de cette série. N’importe lequel d’entre nous, disposant d’une relation aussi prenante, aurait désir de la faire partager. C’est pourquoi, suite au malheureux incident relaté la fois précédente, je suis entré en négociation avec Dédé pour lui offrir de faire de sa vie le gros titre permanent d’un journal au long cours.

« Tu fais ce que tu veux » m’a-t-il dit, « je m’en fiche, tu sais bien que j’irai pas lire tes trucs, ce que j’ai à dire je le crache dans la rue, avec une vraie voix, avec un vrai corps, n’importe qui le ramasse, en fait ce qu’il veut, fait sa popote à lui. Tu sais ce que je pense de la propriété intellectuelle ?

-       Je sais, Dédé, ça fait bien dix fois que tu me le dis. Veux tu que je te le répète ?

-       Vas-y pour voir !

-       vendre ce qu’on pense, ce qu’on écrit c’est comme vouloir garder pour soi l’air qu’on respire. Personne ne pense, personne n’écrit, y’a que des flûtes tombées sur le flanc qui ne comprennent rien à leurs tuyaux, à leurs boutons, qui se mettent en travers d’effluves venteuses auxquelles elles ne comprennent rien non plus, qui produisent des sons qu’elles trouvent prodigieux sous prétexte qu’ils sont passés par elles, c’est à peu près ça que tu dis…

-       Et j’ajoute parce que je te vois venir, tu vas pas tout dire, que la propriété intellectuelle c’est comme si je collais un coup de tampon sur ce que j’envoie avant de tirer la chasse pour que les employés de l’usine de traitement placent sur des étagères la production des uns et des autres.

-       C’est vrai ça je l’aurais pas dit, reconnais que tes métaphores ne sont pas du meilleur goût…

-       N’appelle pas ça des métaphores, c’est trop chic, et tu sais ce qu’en j’en fais du « meilleur goût » !

La suite de la conversation ne présente qu’un intérêt limité, je tenais à en fournir une bribe par honnêteté intellectuelle. Je m’y sens d’autant plus contraint que c’est vrai, il ne viendra jamais lire ces lignes. Cette sensation de devoir envers quelqu’un qui ne verra pas me fait mieux comprendre Marguerite, la fée de notre petite bande, qui n’a plus d’amants depuis la mort de son mari sous le prétexte, qui me paraissait jusqu’alors fallacieux, qu’il est plus difficile de tromper un mort qu’un vivant.

Revenons à la Charlotte. Pourquoi «Auri bleue» ? Excusez, ça fait beaucoup d’explications. Je suis sûr que vous en comprendrez la nécessité. Même si vous ne me congratulez pas pour mon talent pédagogique, vous ne pouvez douter du besoin d’installer cette histoire sur des bases solides.

J’étais en compagnie de Dédé lorsque s’est amorcée la genèse d’Auri bleue, je suis donc en mesure d’en parler avec précision.

Il s’était encore éclaté le nez contre le lampadaire installé sur le trottoir en face d’un autre copain qui a mal tourné, un pharmacien. Un bon copain quand même. Quand il nous prête les clefs de sa maison sur le bassin d’Arcachon ou de son appartement à l’Alpe-d’Huez, nous détournons sans vergogne le regard de la pompe à Phynance qu’il a installé sur le déficit de la sécu. Il a une autre grande qualité, ses six ou sept employées sont toutes plus jolies les unes que les autres, ce qui explique beaucoup des rencontres avec le lampadaire. Comme technique de séduction il y a mieux que d’apparaître avec une arcade sourcilière fendue, mais chacun fait avec les moyens du bord, on n’a pas tous des bottes de sept lieues pour aborder les princesses.  Un autre copain qui n’a pas très bien tourné non plus, dentiste, qui nous fait régulièrement honte avec ses jeux de mots, dit qu’il y a une peau de bananane sur le trottoir du pharmacien. C’est lui qui a inventé la Charlotte, plus qu’une charrette, moins qu’une roulotte.

Or, ce jour-là, nous avons découvert que l’enseigne de notre pote avait changé, c’était maintenant l’EURL Pote.

C’est quoi une EURL, a demandé Dédé ?

Mais nous avons franchi la barre des 5000 signes dans lesquels Dédé m’a demandé de contenir chacune de ses apparitions. C’est sa seule exigence. Je ne peux que m’y conformer et vous conseiller patience.

A propos de l'auteur

Eric Thuillier

Rédacteur

Artisan électricien

Auteur de chroniques sur "Le Monde.fr"

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