Les mille et une trouvailles de Dédé l'Orthosophe (4)

Ecrit par Eric Thuillier le 25 juillet 2010. dans Ecrits

Les mille et une trouvailles de Dédé l'Orthosophe (4)

La dernière fois, conduit auprès de l’orthosophe par des touristes complaisants, je suis entré, avant même que nous ayons pris la peine de lui dire bonjour, dans des explications qui, si je fournis toutes celles qui sont utiles à une première approche du personnage, courront sur quinze épisodes sans qu’on ait entendu sa voix. Ce serait le trahir.

Aussi, m’inspirant de procédés cinématographiques qui mêlent le proche et le lointain, le général et le particulier, l’hier et le demain, l’ensemble et le détail, procédés à vrai dire éprouvants pour quelqu’un qui peine à se souvenir de ce qui s’est passé l’heure précédente, je vais troubler la chronologie, aller tout de suite au bout de l’histoire, donner un écho du présent le plus récent.

Les occasions ne manqueront pas d’éclaircir l’appellation d’Auri bleue, de décrire la saisissante installation de rue du Théâtre de la sucette, de découvrir le rituel de mise en dépôt des mots usés dans la boutique, d’assister au déploiement de la Charlotte, de nous rendre au cimetière des écureuils, de découvrir du Land Art sur le chemin de Saint Jacques de Compostelle, de participer aux minutes de silence qu’il organise sous tous les prétextes, de détailler le contenu des tiroirs.

Un astucieux système de cordelettes et de poulies fait se dresser sur le plateau de la Charlotte un petit panneau qui dévoile le contenu du tiroir que vient d’ouvrir un spectateur, un enfant si possible. L’orthosophe autorise l’extraction de trois tiroirs et prévient que seul le dernier orientera la conférence qu’il s’apprête à donner. Comme c’est amusant, on ouvre toujours trois tiroirs dont les titres affichent des trilogies plus ou moins étranges. Une des dernières, le 10 juillet je crois, était celle-ci :  Certificats de décès des hérissons et écureuils, Contes et légendes pour sortir de la crise (le casier que j’avais pensé vider avant de révéler le nom de son auteur), Caractéristiques techniques de la Laguna.  Je vous laisse imaginer la tête de l’intello, dont il se trouve toujours au moins un exemplaire au sein d’un public restreint mais curieux, qui découvre le sujet de la conférence. S’il reste, il s’en trouve le plus souvent assez bien. Dédé prend la notice technique, la pose cérémonieusement sur un pupitre qu’il a déplié avec lenteur, recule d’un pas, prend sur sa petite estrade la position adaptée et chante à pleine voix. Une voix de baryton martin, pourtant puissante. Il décompose la notice en strophes courtes entre lesquelles il jette vers le ciel un « La Laguna » sur un triolet de notes de même hauteur pour le lalagu suivi d’une note tenue une octave au-dessus pour le na.

Le 13 juillet, je me souviens de cette date à cause du feu d’artifice auquel nous avons assisté ensemble, j’ai raccompagné l’orthosophe chez lui. Je le fais souvent pour l’aider à pousser la Charlotte dans la montée qui précède l’arrivée à sa boutique domicile. Sur les boulevards, je m’étais éloigné de quelques pas (il ne supporte pas la fumée), et le regardais de profil en me remémorant une scène de l’après-midi avec un jeune garçon tout blond auquel il faisait visiter une feuille de platane. Brusquement je l’ai vu se détacher, rester quelques centimètres en arrière de son image, puis une autre fois et une fois encore jusqu’à me donner l’impression de voir le nu descendant un escalier de Marcel Duchamp. J’ai d’abord attribué ce phénomène à une défaillance de la persistance rétinienne perturbée par le feu d’artifice, puis à un effet du temps décomposé entre maintenant et tout à l’heure mal calé dans ma cervelle.

Lorsque je l’ai rejoint j’ai fait part à Dédé de cette étrange perception. Je lui ai dit que j’avais ressenti comme un ralentissement dans ses mouvements. C’est normal, m’a-t-il dit, ton œil intérieur s’est collé à l’arrière de ta pupille, tu m’as vu vraiment, j’étais pris dans des pensées qui me ralentissent, qui font monter mon corps mort. Tu le sais bien, je ne suis pas tout à fait vivant, j’ai vécu trop longtemps près de mon cadavre, je suis une moyenne entre un mort et un vivant et parfois mes mouvements en prennent quelques raideurs.

Je ne savais pas. On croit connaître quelqu’un et il vous révèle une part ignorée de lui-même. C’est pourquoi j’ai suspendu un moment les explications, pour que vous sachiez que si proche que j’en sois, je ne le comprends pas. Certains d’entre vous, lorsque j’aurai mis sous leurs yeux tout ce que j’aurai collecté, sauront en faire un assemblage qui les rendra plus proches de lui que je ne le suis. J’en suis un peu jaloux d’avance mais, probe au point d’en être infirme, je m’interdis de me préserver de ce déplaisir en vous masquant la vérité.

En poursuivant silencieusement notre chemin jusqu’à sa maison, il m’est revenu qu’à la suite d’un de ses dithyrambes anti-quelque chose, je lui avais posé cette question : mais alors c’est quoi pour toi un artiste ? C’est un type qui n’attend pas d’être mort pour commencer à se retourner dans sa tombe, m’avait il répondu. J’avais laissé dire.

Ce soir-là nous n’avons pas beaucoup parlé, nous sommes restés dans la pénombre parsemée des petites braises des vers luisants dont il fait l’élevage pour tenir douce compagnie aux mots qui peuplent ses aquariums, pour éloigner d’eux la peur.

A propos de l'auteur

Eric Thuillier

Rédacteur

Artisan électricien

Auteur de chroniques sur "Le Monde.fr"

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