Les six faces du même dé...

Ecrit par Eric Thuillier le 29 octobre 2010. dans La une, Ecrits

Les six faces du même dé...

Une expression courante se plait à lier deux choses d’apparence contradictoires comme faces de la même médaille.  Il faut un couple de sujets bien étroits ou une étroite façon de les percevoir pour qu’ils puissent n’occuper que deux faces d’une médaille. Combien plus intéressants sont ceux, réunis par demi douzaine, dont on peut dire qu’ils sont comme les six faces du même dé. Dans les deux faces d’une médaille, une est d’un coté, l’autre de l’autre sans qu’il soit possible de dire laquelle alors que dans un dé la face opposée à une autre s’y trouve reliée par quatre autres, elles même opposées deux à deux. En nos temps de complexité il est urgent de remplacer le manichéisme de l’expression les deux faces de la même médaille par les six du même dé car il est de notoriété publique que les choses ne sont pas toutes noires ou toutes blanches. Un dé c’est autre chose, il offre une progressivité de bon aloi, on ne se retrouve pas bêtement d’un autre coté tout déboussolé par un paysage sans rapport, on choisi un chemin pour s’y rendre.

Le plus simple est de donner un exemple. Soit les six faces du même dé occupées par les mots suivants :

Dieu – Conscience – Langage  - Temps – Mort – Poésie.

On les dispose à sa guise pour que chaque mot, contraint d’en toucher quatre autres par les bords, se trouve opposé à celui qui convient le mieux.

Pour jouer, il faut au moins trois dés, par exemple celui ci :

Femme – Homme – Beauté – Désir – Amour – Poésie

Et  par exemple mais il importe de constituer les siens propres :

Air – Lumière – Eau – Terre – Musique – Poésie

Pour jouer c’est très simple. Avant ou après le petit déjeuner on lance les dés. Et sans avoir la prétention d’abolir le hasard, on dispose pour la journée d’un petit triptyque à fort magnétisme méditatif. On aura pris soin de rester un moment silencieux devant les dés,  en fixant avec intensité le mot caché jusqu’à ce qu’il opère une reptation pour échapper à sa situation inconfortable et, passant par la face la mieux choisie (il suffit après le jet de dés, de prendre place sur la chaise depuis laquelle le mot transitoire est visible) vienne s’asseoir sur le mot du dessus.

En lançant les trois dés, on a une chance sur deux (si je ne me trompe pas, je compte sur notre mathématicien pour confirmer) de partir avec le mot poésie. C’est bien, c’est pas la peine que ce soit tous les jours. Si on aligne trois fois le mot poésie, on a gagné, c’est plus la peine de jouer pendant au moins un an. On a une chance sur 216 que çà se produise. Pour limiter le risque de gagner trop tôt, il faut un ou deux dés de plus afin que le nombre de chances d’aligner quatre ou cinq fois le mot poésie s’établisse respectivement à 1296 et 7776.

Moi je garde trois dés, je ne crains pas la privation, mais si j’en prenais quatre, je ferais un dé avec des verbes conjugués au présent :

Aime – Libère – Joue – Passe – Retient – Poésie

Si j’en prenais cinq, je ferai un dé avec des couleurs :

Vert – Jaune – Bleu – Rouge – Noir – Poésie

Ce ne serait pas la peine de marquer le nom des couleurs, il suffirait de colorer les faces et de choisir une couleur pour poésie. Ensuite on pourrait colorer tous les dés et accorder les couleurs et les mots. Ce ne serait plus la peine d’écrire poésie, une couleur à choisir suffirait pour cette face là. Le mot poésie, qui résiste autant qu’il peut à la graphie, s’en trouverait plutôt bien.

On jette les cinq dés sur une feuille de papier millimétré afin de lire dans l’ordre vertical ou horizontal (au choix). On obtient (par exemple) Dieu Musique Retient Poésie Rouge. On fait bien pénétrer ce petit ver coloré dans sa tête et son cœur et on le laisse creuser. A un moment ou un autre dans la journée, il passera tout près des lèvres ou des yeux et quelqu’un qui s’en apercevra comprendra que quelque chose est passé, sans qu’il puisse dire s’il l’a vu, entendu ou senti. Alors faites ce que vous voulez, mais je peux vous assurer que le léger trouble, bientôt dispersé, qui passera dans les yeux de ce quelqu’un vaut bien un coup de dé.

A propos de l'auteur

Eric Thuillier

Rédacteur

Artisan électricien

Auteur de chroniques sur "Le Monde.fr"

Commentaires (2)

  • Martine L

    Martine L

    30 octobre 2010 à 11:03 |
    C'est juste que les deux faces ... ne suffisent plus dans ce monde si complexe , qu'en fait, on préfère ne plus rien bouger,au prétexte de la difficulté ( ou, dirait E.Morin, de la polyvalence de tout ) ; aussi, votre petit conte philosophique remet quelques " faces" en place!

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    30 octobre 2010 à 09:44 |
    On pourrait utiliser votre système comme une forme de mantique : on pose une question, et les dés donnent la réponse! ce serait une manière drôle - ou une drôle de manière! - de prophétiser; mais, après tout, comme disait César : "alea jacta est".

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