Les souvenirs ont une mémoire (1)

Ecrit par Nadia Agsous le 03 février 2012. dans La une, Ecrits

Les souvenirs ont une mémoire (1)

La rue principale qui mène à la Casbah, la vieille ville, commence à grouiller de monde. Les commerçants de tissus, de fruits, de légumes, d’ustensiles de cuisine et de bien d’autres marchandises made in Taiwan, China, India, Syria, Turkey, ont depuis belle lurette ouvert leurs échoppes. Et installé leurs marchandises à l’extérieur, sur des étals, le long des trottoirs. La circulation piétonne promettait de devenir de plus en plus difficile.

Des voix masculines psalmodiant des versets du Coran s’échappent des magasins de vidéos et de C.D. de chants et de prêches religieux. Selon les vendeurs, ce commerce florissant a tendance à devenir un phénomène social qui prend de l’ampleur. Et attire un nombre de plus en plus grandissant d’hommes et de femmes. Quarante pour cent des jeunes, des filles notamment, raffolent des chansons mystiques de Samy Yusuf, ce jeune compositeur, auteur et interprète azéri, de confession musulmane qui, dans ses chansons, loue les vertus d’Allah et les actes de Mohamed, son prophète.

Dans tous les aspects de la vie quotidienne, privée et publique, l’engouement pour la chose religieuse semble avancer à pas géants dans cette société qui a vécu pendant de longues années sous l’effet traumatisant des bombes du terrorisme et de son corollaire la mort. Physique ! Et symbolique !

L’islamisation des goûts, des mœurs, des comportements, des codes vestimentaires, des lieux et des modes de pensée est visible partout. Dans le moindre coin et recoin de la vie sociale.

Ce matin, au cœur de cette vieille ville qui croule depuis des lustres sous le poids de l’oubli et de l’indifférence, au moins soixante-dix pour cent des femmes rencontrées sur le chemin ont l’apparence d’ombres fuyantes. Elles marchent vite. Pour éviter d’attirer les regards. Très vite ! Pour montrer qu’elles ne font que passer ! Encore plus vite ! Comme si elles cherchaient à légitimer leur présence sur la sphère du public, lieu naturellement réservé aux hommes. Car dans la tradition coutumière et dans les représentations sociales, la rue est un lieu où les femmes ne s’enracinent pas. C’est pour elles un passage obligé. Sinon comment feraient-elle ? Sortir de nos jours est devenu une nécessité pour les femmes qui représentent plus de la moitié de la population.

Alors comment faire ? Séparer les rues ? Créer des espaces pour chaque sexe ? Impossible ! Aucun pays musulman n’a osé le faire. Même pas l’Arabie Saoudite ni même l’Iran. Alors que faire sinon voiler le corps des femmes et veiller à ne rien laisser transparaître de leurs formes corporelles !

Les têtes couvertes d’un foulard, les corps enveloppés dans des morceaux de tissus qui prennent la forme de robes amples qui tombent jusqu’aux chevilles, et aux manches longues qui ne laissent rien transparaître de leur chair, elles s’en vont sur la pointe des pieds vaquer à leurs occupations journalières. Deux couleurs sont dominantes : le noir et le gris. Leur esprit est tourné vers un ailleurs fantasmé. Et remodelé au gré des couleurs de leurs rêves diurnes. Une stratégie comportementale qui vise à justifier leur présence dans cet espace animé au masculin pluriel, et à optimiser le temps de leur passage dans la rue afin de le rendre plus souple et plus supportable.

Dans le langage courant, l’expression très populaire In chaalah* est sur presque toutes les langues. Hommes. Femmes. Enfants. Dans tous les discours. Pour n’importe quel sujet. Comme si rien ne pouvait se faire sans Dieu. Comme si rien ne devait exister en dehors de Lui.

Sur les murs de ce quartier pauvre, vétuste et abandonné qui croule sous les menaces des ruines, Dieu est partout. Il voit dans les ténèbres. Il observe dans le silence. Il murmure dans le vide. Il pleure dans le néant. DIEU EST LA ! En haut. En bas. A droite. A gauche. Il envahit l’immensité de l’espace. Hante les âmes. Epouse les corps. Contrôle les passions. Inhibe les désirs. Raconte les turbulences de ses errements dans le temps depuis le jour où l’Humanité à raté son entrée dans l’immortalité. Oh, le silence de son langage qui échappe à toute compréhension ! Il martèle ! Il harcèle !

DIEU EST LA. Il est LA ! Dans les airs. Sur Terre. Sous les décombres des restes paradisiaques. Il est LA ! Partout. Il transcende l’invisible. L’insaisissable. L’indéfinissable. DIEU EST LA. Témoin. Il guette du haut de sa tour. Il scrute dans la lumière du soleil éternel. Il écrit sur les murs de l’éternité. Il grave les corps. Il possède les âmes. Il marque les esprits. Il va et vient dans les tumultueuses traversées existentielles. Dieu… Dieu… Il est là. Devant. Derrière. Il chante les joies de l’au-delà. Il enchante les âmes en quête de l’inconnu. Dieu… Dieu… Il nourrit le rêve. Entretient l’illusion. Habille le monde de vérités mensongères. Dieu… Dieu… Il est là. Partout. C’est écrit. C’est prédit.

Sur les enseignes des magasins et sur les devantures des voitures et des bus, Son nom est évoqué. Continuellement. Inlassablement. Partout ! Il est inscrit en grandes lettres. Il est gravé en blanc. En rouge. En noir. En doré… A tel point que nul ne peut ignorer Son existence. Ni même en douter un seul instant.

«Allah ya Allah ! Ta protection ! Ô Dieu, Toi Le Miséricordieux, écarte-nous du mauvais chemin ! Ta clémence, très Haut ! Il n’y a que Dieu et Son Prophète ! Que le salut soit sur lui ! » pouvait-elle lire sur la façade d’un bazar et sur le pare-brise de plusieurs bus.

Des écritures en lettres dorées, gravées sur des plaques en plâtre glorifiant Dieu et Sa toute puissance, ornent les portes en bois de plusieurs maisons.

– « Dieu est vainqueur ! » « Il n’y a de puissant que Dieu » ! « Puisse Dieu nous admettre dans son vaste paradis ! ».

Il faut dire que l’un des facteurs qui a contribué au renforcement de l’islamisation à outrance des corps, des esprits et des espaces publics, concerne notamment la profusion des émissions religieuses diffusées par des chaînes satellitaires. Ces dernières sont animées par des docteurs en Sciences islamiques originaires d’Arabie Saoudite et d’Egypte qui, par la force des choses, sont devenus de véritables célébrités du petit écran à travers le territoire national et même au delà. Leurs enseignements religieux semblent avoir un grand écho auprès du plus grand nombre. Hommes et femmes. Tout âge et toutes classes sociales confondus !

Et au milieu de ces rappels incessants à Dieu. A Sa Miséricorde. A Son sens de la justice et du châtiment, le bruit infernal des voitures piégées dans la circulation de plus en plus dense qui asphyxie et assourdit la vieille ville.

Au cœur de cette atmosphère qui prend l’allure d’un jungle urbaine, où la vie passe son temps à bouillir, il fallait presser le pas. Et avancer au rythme des minutes qui passent. Il fallait marcher. Vite ! Et transporter sa vie partout. Sur son dos. Le long des chemins tracés de son existence. C’est que le temps avance à vive allure, et il ne lui reste que quelques heures avant de quitter cette ville pour retourner sur les empreintes de sa vie qui se joue en solo depuis que l’homme qu’elle a dans la peau a filé à l’anglaise. Un matin. Alors que l’obscurité de l’aube agonisait sous le regard triomphant de la lumière blafarde du petit jour naissant. La laissant seule au cœur d’un immense point d’interrogation.

Avancer… Vite ! Courir… Très vite ! Optimiser le temps ! Le dompter ! C’est ce qu’elle a appris tout au long de ses années d’exil. Ce temps au goût de l’amertume. Ce lieu de déstabilisation et de dévalorisation de soi où le monde devient un gigantesque désordre où les repères se brouillent et s’embrouillent. Cet univers où les souvenirs d’antan s’accrochent désespérément aux rives de la mémoire titubante.

Il faut bien qu’elle se l’avoue. Elle a eu beaucoup de mal à s’habituer à ce nouveau mode de vie. Et pour qu’elle se l’approprie, il fallait qu’elle recommence à zéro. Qu’elle désapprenne pour réapprendre. Qu’elle déconstruise pour reconstruire. Encore. Et encore. Ah, amer est l’exil !

Combien de fois a-t-elle échoué ? Combien de larmes a-t-elle versées ? Combien de fois a-t-elle juré que dès l’arrivée de l’hiver, elle mettrait un terme à son exil ? Combien de fois… ? Combien… ?

Et à l’aube de chaque saison, elle avait pris l’habitude de dessiner le plan de son voyage qui la ramènerait vers le lieu qu’elle a quitté sur un coup de tête. Quelques années auparavant alors que la ville était engloutie dans des eaux troubles de la violence et de la barbarie. Sa terre natale ! Alger la Blanche ! Alger la Bahja ! Ah… Alger ! Radieuse tu étais !

Libre ! Elle voulait être libre ! Et ne plus avoir à rendre compte de ses actes à tous ceux et toutes celles qui s’arrogeaient le droit de s’immiscer dans sa vie privée. Comme si elle était un bien collectif. Un espace où tout le monde pouvait piétiner à loisir.

Elle rêvait d’exister par elle-même et pour elle-même. Loin des regards inquisiteurs, des prêcheurs de l’ordre moral et des gardiens des vertus. Elle voulait échapper à cette identité de procuration et à ce statut de minoration qui la réduisait à un être soumis. Dépouillé de toute individualité propre.

Dans son entendement, le mot liberté prenait le sens d’un lieu à soi et pour soi. D’un espace où elle avancerait lentement mais sûrement sur les chemins inexplorés de la vie et de sa beauté furieuse. D’un immense champ où face à elle-même, elle forcerait les portes des maisons closes. Elle briserait les chaînes de l’impossible. Elle franchirait les seuils des sanctuaires submergés par les ténèbres de la folie et de l’aveuglement. Elle habillerait ses pérégrinations mentales de joie aux couleurs de l’arc-en-ciel. Elle danserait avec la vie. Elle trébucherait. Elle se relèverait. Elle transerait. Jusqu’à épuisement. Jusqu’à égarement. Jusqu’à évanouissement. Elle changerait le sens des mots rudes. Elle irait regarder Dieu dans sa tour d’ivoire, loin de la misère du monde et des vies inachevées.

Ah… La vie… ! La vie… !

Dans sa liberté, la vie avait un goût sucré-salé ! Elle avait le visage de l’amour et de ses possibles ouvertures sur le monde. Elle prenait l’allure d’un feu d’artifice en éclats de rire. La vie… Oui !

La Vie… Naufragée de la Liberté… Tu es devenue !

Mais aujourd’hui, la voilà libre ! Comme le vent ! Oui ! Libre ! Libre ! Libre ! Libre ! Mais à quoi bon ? Pour vivre dans la solitude ? Sur le bord du précipice ? Dans le blanc de son existence vidée de tout sens ? Ne ressemble-t-elle pas à une feuille morte que le vent promène dans tous les sens ?

Et pour combler ce vide, elle courait sans cesse après le temps qui passait son temps à lui échapper. Ce matin encore, elle voulait le défier. Le narguer. Arrêter sa course folle au cœur de cette destinée qui suit son chemin sans répit. Elle voulait arriver au plus vite au mausolée de Sidi Abderrahmane, le père spirituel de la ville d’Alger. Ce lieu de recueillement construit au cœur de la vieille ville était devenu l’objet de ses préoccupations. Le lieu de son salut depuis que l’amant perdu a disparu dans la froideur de la lueur du crépuscule.

Et dans les tréfonds de sa mémoire, un souvenir vieux de plus de quinze ans se réveille d’une profonde torpeur. Dans ce lieu de repli, les décombres d’une vie en faillite jonchent le sol formant un immense tas de débris jaillis de son inconscient tourmenté. Dans cet espace où cheminent en solitaires les turbulences des vies froissées, le désarroi d’une douleur habitée par le désir ardent de courir à perdre haleine dans les rêves inaboutis des âmes fissurées. Dans les replis du silence envahissant qui inspire la paix et la sérénité, les paroles muettes d’une prière qui invoque le saint et son pouvoir rédempteur. Dans l’immense pièce qui abrite la tombe du saint, la voix rauque d’une femme débitant un chapelet de mots entrecoupés de sanglots. Happée par les vertiges de sa souffrance. Elle implore…

– Oh, Sidi Abderrahmane ! Saint de tous les saints ! Ta clémence ! Ta Bénédiction ! Ta protection ! Je sacrifierai un mouton. J’incarnerai la figure de la bienfaisance. A l’aube des saisons tourmentées, je deviendrai Présence. Je ressusciterai les enfants fauchés prématurément par cette main froide et anonyme qui tue sans pitié. Je fouillerai dans les entrailles de la folie. Je sèmerai la graine de la raison dans la terre des ancêtres qui cheminent vers les contrées du possible depuis la nuit des temps. Pendant quarante jours, je nourrirai les pauvres qui cherchent asile dans ton havre de paix. Et chaque matin, aux premiers rayons du soleil, souple et frémissante de désir, je donnerai mon corps au souffle du vent. J’offrirai mon âme aux murmures du silence. J’explorerai les souterrains de la conscience du monde.  J’allumerai mille et une bougies pour éclairer ton âme. Oh, Sidi Abderrahmane ! Ta clémence ! Ta bénédiction ! Oh… toi, le saint de tous les saints, libère-moi de ces attachements qui me lient à cet être évanoui dans la brume de ma vie en éclats ! Oh… Sidi Abderrahmane ! Toi le…

La prière de cette inconnue en détresse la bouleversa profondément. Elle voulait tant essuyer les larmes de cette femme qui implore l’oubli. Poser sa main sur son épaule. Et l’entraîner sur les empreintes de cette promesse de ne jamais désespérer. Sur les traces de cette parole libre comme le vent. Egarée sur le chemin qui mène vers ce lieu qui ouvre sur un monde hors du temps. Où des âmes nues se donnent sans honte et sans pudeur à la lumière de l’aurore.

 

 

A suivre…

 

 

Nadia Agsous

 

A propos de l'auteur

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Commentaires (2)

  • Nadia Agsous

    Nadia Agsous

    08 février 2012 à 22:47 |
    Merci pour votre appréciation. Il y a encore deux parties. La seconde est en cours de correction. La troisième est à à écrire. Je m'y attèle

    N. Agsous

    Répondre

  • Lévy Maurice

    Lévy Maurice

    08 février 2012 à 13:53 |
    J'ai avalé ce texte avec beaucoup de plaisir, me laissant bercer par sonrythme arytthmique, ô combien, véritable poésie galopante, allant d'une étape à l'autre, infatigable ...
    Y aura-t-il une suite ? Je l'attends ...
    M.L.

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