Les souvenirs ont une mémoire (2)

Ecrit par Nadia Agsous le 17 février 2012. dans La une, Ecrits

Les souvenirs ont une mémoire (2)

 

La vie est saturée d’histoires fantasmées. De légendes inventées. De rumeurs infondées. Mais il faut dire que celles qui circulent depuis quelques années au sujet de la Casbah frôlent l’incroyable. Dépassent l’entendement. Etonnent jusqu’à l’incompréhension. Bousculent l’ordre des certitudes. Flirtent avec la folie. Et parfois, elles transcendent le surnaturel.

Tout d’abord, il y avait sa mère qui excellait dans l’art de narrer des histoires à faire dresser les cheveux sur la tête. A chaque fois qu’elle l’avait au bout du fil ou qu’elle venait lui rendre visite à Paris, elle passait le plus clair de son temps à lui raconter dans le menu détail le moindre fait divers entendu au sujet de ce quartier où elle avait ouvert les yeux sur la vie. Cette grande machine qui fait et défait les destinées. Elle avait ainsi l’impression d’avoir accompli son devoir d’informer.

Puis il y avait ses copines qui n’y allaient pas non plus de main morte. A chaque retour du pays, elles ne rataient pas une seule occasion pour lui rendre visite aussitôt arrivées et lui brosser un tableau des plus sombres de ce quartier populaire qui enchanta tant d’âmes en quête de mondes nouveaux.

Et puis il y avait les journaux qui, faute d’organiser des reportagesinsitu, se contentaient de raconter des histoires inventées de toutes pièces qui inspiraient la peur. Et alimentaient la terreur.

Au cœur de tous ces racontars, on retrouvait toujours les mêmes rengaines : la pauvreté, la misère, l’insécurité, le banditisme, le trafic de drogue, d’argent, d’enfants, d’organes humains, la prostitution, l’alcool, la mafia… Bref. La Casbah était devenue une immense Cour des Miracles où le vice et le danger sont entrés par effraction dans cette ville qui vibre sous l’effet des incantations qui racontent l’histoire des rêves d’antan. Devenus hors d’atteinte !

Mais est-ce seulement possible ? La Casbah ? Lieu de perdition ? Espace où Satan a investi le moindre recoin des maisons hantées par cette malédiction millénaire qui frappe ? Sans répit !

Mais… Pourtant… Ne lui avait-on pas dit, juré, promis que chaque matin, des êtres de bon augure iront cultiver les fleurs du bien dans les jardins des palais qui ornent la Ville-Lumière ?

Comment a-t-elle pu croire à cette légende qui, depuis des siècles, célèbre la vie parée de ses plus beaux atours ?

Qu’est devenu le refrain de cette chanson qui fredonnait à tue-tête le désir d’une existence qui avance au rythme des bruissements de la volupté ?

Que sont devenus ces serments qui annonçaient l’avènement d’un monde juste ? Fraternel ? Humaniste ?

Mais… Alors… Cette promesse de magie ? Cette espérance d’un à-venir meilleur ?

Disparus ? Volatilisés ? Etouffés dans l’œuf ? Avortés dans la clandestinité ?

Non ! Non ! Et mille fois non ! Elle ne voulait pas y croire. Elle refusait d’accorder la moindre attention à ces balivernes. Elle savait très bien que la Casbah avait subi de très fortes dégradations et que la vie était devenue difficile mais pas à ce point ! Non !

Et d’ailleurs, elle en avait assez des rumeurs infondées. De ces paroles folles et insensées qui courent à perdre haleine sur les langues d’hommes et de femmes qui trouvent un malin plaisir à défigurer l’âme de la vieille ville et à démystifier ses légendes qui enchantent la vue et éblouissent l’esprit. Et comme elle se trouvait dans la ville, elle voulait profiter de cette opportunité pour aller voir de ses propres yeux.

Malgré l’opposition de sa mère et le temps qui file comme un éclair, elle avait décidé de maintenir sa visite à la Casbah, lieu d’implantation du mausolée de Sidi Abderrahmane.

– « C’est pour le journal ! Oui ! Pour le journal ! Un reportage sur la Haute et la Basse Casbah. Rassure-toi, je ne serai pas seule. Je serai accompagnée », avait-elle répondu à sa mère qui, la veille, lui avait fortement déconseillé le lieu.

Que pouvait-on bien reprocher à la Casbah ? Cette ville-citadelle bâtie sur les ruines de l’ancienne Icosium à l’époque ottomane entre 1516 et 1592 ? Comment ce lieu d’amour, de partage, de réjouissances et de résistance a-t-il pu devenir source d’inquiétude et de peur ?

Car selon les rumeurs qui se répandent de bouche à oreille, ce lieu jadis forteresse a perdu de son prestige d’antan. Il paraît que les murs défraîchis de ses maisons s’effritent peu à peu sous l’effet des empreintes délabrées du temps. On raconte que ses rues ne chantent plus. Qu’ils ne vibrent plus au rythme de cette musique lente. Douce. Enivrante. Languissante. Qui raconte l’épopée de la vie populaire et de ses bas-fonds à l’imagination féconde. On prétend qu’il a tendance à être de plus en plus vétuste et pauvre. Et que la mendicité est devenue une occupation à part entière pour des hommes et des femmes qui vagabondent sur les chemins d’une fatalité. Qui ne finit pas de les enrouler dans les limbes des tribulations d’une Mémoire collective. Qui titube dans les trébuchements de la grande Histoire. Il paraît que les maisons ancestrales et millénaires s’effondrent pierre par pierre. On raconte que ses ruelles étroites, pentues, sinueuses et coupées par des escaliers ont pris l’allure d’enclaves d’insécurité. Où le danger surgit au détour de chaque coin de rue. Il y en a même qui rapportent qu’une veuve et son enfant âgée de huit ans ont été enlevées en plein jour sous les regards désabusés et impuissants d’hommes et de femmes.

Pas plus tard qu’hier, ma voisine me raconta qu’elle avait lu dans la presse que des enfants âgés à peine de dix ans avaient disparu pendant trois nuits pour réapparaître le quatrième jour. Les yeux hagards. La mémoire en transe. La parole désarticulée. A l’image de robots programmés pour vivre dans l’obscurité. On raconte également que dans ce lieu fatigué d’avoir trop vécu, à la tombée de la nuit, lorsque les oiseaux de bon augure se retirent pour dormir, la lune pleure. Ses larmes éclaboussent les étoiles qui s’engloutissent une à une dans le flot qui inonde le ciel. Ses sanglots envahissent l’immensité de l’espace pendant que le souffle du vent entonne le chant de la séparation.

On affirme même que des êtres ni hommes ni femmes ni animaux se pavanent en toute liberté entre les maisons serrées les unes contre les autres. Des êtres qui rient des malheurs de l’humanité. Qui se nourrissent des douleurs des âmes désabusées. Qui entonnent le chant de la défaite. Qui racontent l’épopée de la déchéance humaine. Qui célèbrent la nostalgie d’un monde fait de rêves et d’espérance. Qui glorifient l’engloutissement de la Vie dans le mystère du néant. Cette nuit. Pendant que les corps des âmes endormies étaient saisis de désordres soudains. Inattendus. Imprévisibles. Qui disent les peines de ces êtres habités par des peurs et des obsessions ancestrales. Nationales. Familiales. Intimes. A perdre la raison !

Et au milieu de ce champ de folie dévastatrice où des hommes et des femmes prennent l’allure de machines à produire des histoires fabriquées de toutes pièces. Des avis. Des affirmations. Des certitudes. Des mots. Des verbes. Des adjectifs. Le tout exprimé sur un ton des plus convaincants. Et dans un langage qui raconte les tribulations d’êtres humains qui se débattent dans les sinuosités de leur existence tenue en laisse.

– « Ah, bandes d’incrédules qui passez votre temps à somnoler sur les seuils de vos demeures qui n’en peuvent plus du fardeau de vos lamentations, vous ne le savez donc pas ! Vous voilà devenus des ignorants qui errez dans les méandres d’une amnésie collective ! Les souvenirs ont-ils déserté votre mémoire qui se débat à l’orée de la folie ? Rappelez-vous ! Vos aïeux ont gravé leur histoire sur les écrans blancs de vos mémoires en errance. Allez ! Allez ! Bandes de morts-vivants ! Remuez la boue de l’oubli !

Souvenez-vous, ces êtres à l’allure étrange et intrigante sont des envahisseurs qui ont atterri sur la mer dans une soucoupe volante qu’un violent tsunami a détruit. Il y a de cela une éternité ! Ah, âmes perdues, à l’heure où je vous parle, vos ancêtres doivent se retourner dans leurs tombes. Ne se sont-ils pas sacrifié corps et âme pour défendre cette ville assiégée par ces créatures à la tête grosse comme un melon, aux yeux rouges et aux cheveux verts et blancs ?

Depuis la bataille de la rue Akbet Echaïtan*, ces êtres d’un autre monde ont été emprisonnés par les gardiens des lieux dans les souterrains du hammam Melah* où ils passent le plus clair de leur temps à laver leurs âmes des souillures d’un passé qui s’est laissé déborder par la démesure de leurs actions expansionnistes. Mais lorsque la nostalgie de leur univers natal les prend aux tripes, ils forcent les portes de leur geôle et déambulent, en plein jour, dans un état second, dans les ruelles de la vieille ville. Et alors, gare à ceux et à celles qui se trouvent sur leur chemin. Il paraît qu’ils les enterrent vivants-e-s », affirment ceux qui croient dur comme fer que les êtres du dedans et du dehors qui hantent les murs du vieux hammam sont des êtres dotés de pouvoirs maléfiques capables d’anéantir l’univers et ses sept cieux.

– « Mais non ! Vous êtes devenus fous ou quoi ? rétorquent d’autres. Mais non ! Ces êtres sont les petits-enfants des djinns des jardins du Roi Shahlilar qui ont pris des formes humaines ! Méfiez-vous ! Ils sont insidieux. Tantôt ils incarnent le bien. Tantôt ils épousent le mal. Ils errent dans les interstices du temps et éliminent tout ce qui obstrue leur chemin. Ce sont eux qui ont égorgé les dix-huit poètes qui ont osé révéler à la face du monde leurs desseins meurtriers et destructeurs ! Ô hommes d’ici, rappelez-vous du jour où ils ont aussi kidnappé et violé les huit filles du propriétaire du bar pour se venger de leur père qui incitait les hommes à la débauche et les éloignait du chemin d’Allah. Souvenez-vous de cette journée funèbre où les mots se sont tus. Où les cœurs se sont durcis. Ce jour du malheur où l’obscurité et la peur ont forcé les portes de vos vies empêtrées dans des angoisses d’une terrifiante complexité ».

– « Mais ma parole vous racontez n’importe quoi ! Vous débloquez tous, vous qui venez d’ailleurs, de contrées inhospitalières. Nous, enfants de la Casbah qui veillons sur ses sept portes depuis que la vie a triomphé sur la mort, connaissons bien l’histoire de ces faiseurs de mal. Nous savons bien qui ils sont et d’où ils viennent. Nos arrières grand-pères leur ont parlé. Nos grands-pères les ont côtoyés pendant plusieurs mois lorsqu’ils souffraient de visions surnaturelles. Nos pères les ont combattus. Ces êtres sont les descendants directs de la secte des bâtisseurs de la Casbah à l’époque où le monde était néant », répondent ceux qui prétendent être les natifs de ce quartier vieux comme le monde.

Et au cœur de son champ sensoriel, des histoires chuchotées dans le silence de la pauvreté, de la misère et de l’indifférence. Des fléaux qui rongent la casbah et la vie de ses habitants. Sans répit ! Obsessionnellement !

Il paraît… Il paraît… Il paraît… Il paraît…

Ah, cette culture de la rumeur qui enfle. Enfle. Enfle. Enfle. Sur le point d’éclater comme une grenouille.

Ah, cette vilaine manie de colporter des mots et des images qui ne cessent de nourrir les esprits prisonniers de croyances déformées ! Et très souvent inventées par des imaginaires bricoleurs d’histoires habillées de rêves mensongers !

Et au fur et à mesure que ses pas avancent dans ce quartier dépouillé de son âme, elle a la vague impression d’apercevoir des ombres évanescentes et virevoltantes qui vont et viennent le long des ruelles étroites, enroulant et déroulant les fils de cette histoire millénaire à l’issue incertaine. Les voilà maintenant qu’elles apparaissent à la lumière éblouissante du grand jour qui se laisse séduire par les sonorités musicales qui s’échappent du ventre de la ville engloutie. Les voilà qu’elles disparaissent dans l’obscurité du malheur qui laisse courir sa furie dans les cœurs qui affrontent avec âpreté la dure épreuve de la vie. Les voilà métamorphosées en ombres fuyantes.

Au milieu de ce quartier où la vie et la mort se croisent, s’entrecroisent et s’entrechoquent, elle croit entendre des bruits de vaisselle. Des cris de réjouissance. Des notes de musique. Des rires de femmes. Des pleurs d’enfants. Des chuchotements. Des rires. Des rires. Encore des rires. La joie et le bonheur émanent de ce lieu qu’elle a du mal à se représenter.

On dirait… On dirait une fête. Qui bat son plein. Des notes de musique. Des voix de femmes, d’enfants. Et par moments, des voix d’hommes viennent se mêler à ce charivari diurne. Et lorsque le silence se fait imposant, quelques notes de violon. Deux mandoles. Trois banjos. Plusieurs derboukas jouent des notes de musique sur un air d’antan. Leurs sonorités vibrent au rythme des saisons et des chants aux paroles qui célèbrent l’amour perdu et l’espoir du salut.

Une. Deux. Trois puis une multitude d’histoires qui entonnent l’hymne de la pensée libre. La vie est belle. Tendre. Douce. Agréable à toucher. La vie est une fête qui bat son plein. C’est une danse divertissante et émouvante. La Vie est un interminable voyage au bout et hors de soi.

Les ombres qui arpentent les ruelles enchevêtrées ont à présent pris des formes d’apparence humaine. Les voilà métamorphosées en hommes et en femmes qui marchent à perdre haleine dans le creux de la vie qui avance à vive allure dans cette oasis de pauvreté où des âmes se laissent prendre dans le piège de l’illusion qui tue à coups de poing. Qui égorge à coups de couteaux. Qui assassine à coups de balles.

Des échos de paroles inaudibles se mêlent à des rires assourdissants. Leur vacarme envahit sa tête. Son corps. Son âme. Devant ces bruits insonores qui se faufilent dans les profondeurs de ses angoisses, sa voix se met en marche comme une voiture. Elle Avance. S’arrête. Pour repartir aussitôt. Sans bruit. En silence. Comme si elle venait de vivre un traumatisme. Dans ses mouvements de fuite en avant et arrière, elle refuse d’émettre le moindre son. Sa voix s’enferme. Et l’emprisonne. Elle la sent qui va et vient dans le fond de sa gorge. Mais elle est incapable de comprendre son langage. Haché. Déstructuré. Déchiqueté. Quelque chose de familier et de douloureux lui fait mal au fond de ses entrailles. Ah, si elle pouvait ! Elle hurlerait sa peine. Elle déverserait sa douleur. Mais devant son impuissance…

Elle veut crier au monde entier la tragédie de son pays. Elle veut raconter le malheur de sa terre natale. Elle veut libérer le mutisme qui agonise au fond de son cœur. Elle veut dire l’indicible. L’invisible. L’inimaginable. L’horreur.

Elle veut mettre à nu la violence. L’exhiber… A l’état brut… Au vu et au su de tout le monde. La dénoncer… la défier… La narguer… La dévier de son cours… La faire disparaître… La dissoudre dans la brume du petit jour naissant.

Non ! non ! Pas de remise de soi ! Non ! Non ! Pas d’engloutissement ! Non ! Non ! Pas d’anéantissement ! La vie avant tout !

L’urgence ?

« Une mémoire pour l’oubli ! »

Elle n’en peut plus de la vue de ces corps qui courent dans tous les sens. Qui tombent par terre comme des mouches. Qui agonisent à même le sol. Son cœur saigne devant ces cadavres nourris par la haine qui tue. Aveuglément !

Sa mémoire pleure du sang. Sa mémoire pleure… Pleure… Pleure… Des larmes mêlées à du sang… Sa mémoire se souvient…

Un jour de printemps. A proximité de ce quartier peuplé de fantômes agonisants. Une foule humaine au masculin pluriel avait envahi les ruelles. Jusqu’aux seuils des maisons. Ils étaient venus de partout. De la capitale. Des villes intérieures. Des villages avoisinants. Ils étaient nombreux. Très nombreux. Ils s’étaient donnés le mot : Exiger une République islamique :

– « La illah a ilalah, Mohamed rassoul Allah* ! L’islam est la solution ! Le Coran est Notre Constitution ! Alayha namout wa alayha nahya*! L’Islam est notre Voie ! Mohamed est Notre Sauveur ! » scandait la foule en furie.

– « La illah a ilalah, Mohamed rassoul Allah* ! L’islam est la solution ! Le Coran est Notre Constitution ! Alayha namout wa alayha nahya*! L’Islam est notre Voie ! Mohamed est Notre Sauveur »…

Des phrases. Des mots. Des verbes. Des slogans. Des cris. Des vociférations. Des hymnes chantés. Des paragraphes récités. Des chuchotements. Une foule en transe. Dans un état second. Une ruche en effervescence… L’appel… Dieu… Mission… Envoyés sur terre… Place au paradis… Des houris… des houris… Des houris… Dieu… Dieu…

Et dans cette polyphonie de voix invoquant Dieu, Son prophète et la République islamique. Des bruits de balles tirées sur la foule qui scandait son amour pour Dieu et son dévouement à Son envoyé sur terre.

Sang Cadavres RougeFeu Corps Sang Horreur Mort RougeSang Douleur Mort Sang Noir Corps estropiés Sang Sang RougeFeu Corps Effroi Des corps Encore des Corps Partout Sang Sur le sol des vies anéanties Sang Sang Epouvante Sang Sang Sang Impureté Sacrifice humain Ô folie meurtrière ière re re re re e re re !

– « Hurlements ! Gémissements ! Lamentations ! Râles ! Oh, ces appels au secours qui déchirent le tympan de mon ouïe ! Ce sang qui coule telle une rivière en crue serait-il le signe d’une purification ? Le temps de la rédemption serait-il là… Aux portes de nos vies ? Des vies qui vont. Des vies qui viennent. L’éternel recommencement de l’existence et de l’espèce humaine… ».

Dans le champ de sa vison, des hommes… Des hommes… Des hommes… Ensevelis dans le voile de la mort livide. Une odeur nauséabonde empeste l’air. Sang… Sacrifice. Du sang… Qui éclabousse la Mémoire collective. Sang… Réincarnation de la vie. Sang… Sur les murs. C’était écrit ! Du sang… Dans les mains. C’était prédit !

Halte à la fatalité ! Arrêtez la course de ce destin qui frappe ce quartier depuis que ses gardiens ont été sauvagement égorgés ! Un jour… Une nuit… Pendant que le monde perdait sa conscience dans les incertitudes d’un rêve sans fin.

Un homme sorti d’une maison à la porte en bois de cèdre sculpté court à toute allure. Et bouscule tout sur son passage. Y compris ses réminiscences cauchemardesques.

Se sauver ! Vite ! Très vite ! Sans se retourner. Et faire le chemin à l’envers.

Avancer ! A reculons ! Ne pas perdre une seule minute. Hâter le pas ! Et aller vers cette partie de soi qui chemine sans fin. Sans répit. Vers une destinée inconnue suivant les traces de ces balbutiements divinatoires qui envahissent le champ de son ouïe. Là ! Au milieu de ce lieu abîmé par les aléas du temps. Cette enclave qui vit avec ses déchirements et ses blessures.

En silence.

Dans l’ombre du recueillement.

Elle voulait revoir la Casbah après tant d’années d’absence. Elle rêvait de déconstruire une par une, mot à mot, image par image ces histoires sombres et tragiques racontées au sujet de ce lieu qui a nourri son enfance.

Oh, les mots doux, parfumés et colorés de sa mère retentissent encore dans le fond de sa mémoire d’enfant qui écoutait, les yeux écarquillés, ces histoires qui ont le don de l’émerveillement.

La voilà au milieu de ce lieu tant sublimé…

La voilà, malgré elle, debout au cœur de cet espace en décrépitude qui foisonne de signes qui confirment que les rumeurs les plus incroyables qui circulent au sujet de ce quartier ne sont pas infondées.

Au cœur du présent auquel vient se greffer le passé proche, très proche, elle prend conscience que la Casbah a été foudroyée par la malédiction qui frappe ce pays qui a depuis belle lurette échappé à ses dirigeants.

La Casbah…

Cette terre…

Bousculée. Marquée par des tourments, des malheurs, des tragédies, sans fin.

La Casbah…

Cette enclave…

Qui prend l’allure d’un grand corps malade atteint d’une maladie que les médecins du monde entier ont décrété incurable. Point de répit. Elle frappe dans le dos et s’enfuit à toute allure.

Halte ! Halte ! La Casbah agonise ! La Casbah meurt ! Elle sombre. Sombre. Sombre… Et s’imprègne des miasmes de son corps qui se donne sans résistance à la mort.

Mais… Cette visite à la Casbah ? Coûte que coûte ? A tout prix ? Malgré les objections incessantes de sa mère ? Malgré le temps qui court à perdre haleine dans les blancs des silences des secrets susurrés ?

Au fond, qu’est-ce qui motive sa présence dans ce lieu à quelques heures de son retour vers son lieu de vie ? Pourquoi tenait-elle tant à cette visite à la Casbah ? Elle pouvait mentir à tout le monde mais elle ne pouvait se voiler la face.

Oui… Oui… C’est bien cela… Autre chose… Il y avait bien autre chose. Une sorte de force mystérieuse qui l’attire comme un aimant depuis quelques mois. Quelque chose qui éveille ses sens aux émotions les plus nues. Qui fait briller son désir pour la vie. Qui se laisse emporter par le tourbillon d’un secret qui émane de ses bouleversements intimes en proie à des envies libératrices.

Elle le savait. Elle le sentait. Il y avait bien autre chose… Mais quoi ?

 

 

Nadia Agsous

 

 

* Montée du diable

* Bain de l’eau salée

 

 

A suivre…

 

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Nadia Agsous

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