Les souvenirs ont une mémoire (3)

Ecrit par Nadia Agsous le 02 mars 2012. dans La une, Ecrits

Les souvenirs ont une mémoire (3)

 

Elle le savait. Elle le sentait. Il y avait bien autre chose… Mais quoi ?

Quelque chose… D’indéfinissable. D’inexplicable. Un sentiment… Comment dire ? D’innommable. D’imprononçable. Quelque chose qui ressemble à un feeling. Un pressentiment. Qui prennent la forme d’une vision qui la propulse hors de soi. Dans un lieu irisé de couleurs chatoyantes et apaisantes qui parlent à sa sensibilité. Et caressent sa  fragilité.

Mais… Mais… Comment exprimer avec les mots cette sensation qui étreint son cœur depuis que l’homme qu’elle a dans la peau a filé vers d’autres destinées ?

Comment rendre palpable cette impression qui creuse ? Chaque jour. Davantage. Son for intérieur.

Comment… ? Oui ! Comment extérioriser cette intuition qui mine ? Peu à peu. Au fur et à mesure de l’écoulement du temps. Cette envie surgie des flots de sa douleur. Ô combien incommensurable !

Comment objectiver ce qui relève de l’ordre de l’intime ? De l’irrationnel ? Du mystique ? D’une nécessité ? D’un appel ?

D’un besoin à révéler les secrets divinatoires susurrés à l’orée du temps suspendu. D’une urgence à cultiver le sens indéchiffrable de cette parole qui tutoie la peine et se laisse porter par le désir pressant d’effacer le souvenir de cet homme qui fait surgir ses émotions les plus intimes. Qui parlent. Crient. Gesticulent. Suffoquent. Halètent. Et disparaissent dans l’obscurité du mystère de la vie. Qui se débat dans des angoisses identitaires depuis que la peur s’est distillée jusque dans les confins des cœurs isolés.

Sans perdre une minute… Un seul instant… Se laisser porter par les battements de son cœur et visiter le tombeau de Sidi Abderrahmane ! Apprivoiser ce désir d’apaisement et rendre louange au Saint, Maître de la Ville ! Implorer la bénédiction du protecteur d’Alger la Blanche. Le gardien D’El Djezaïr El Bahja*. Le sauveur d’Alger El Mahroussa*. Le bienfaiteur d’El Djezaïr Mezghenna.

Et au cœur de cette attente, un sentiment étrange fait trembler son corps qui désespère du silence de l’homme aimé. Cet homme… Créateur… De cette musique d’accouchement aux sonorités douces et érotiques.

Dans sa mémoire qui cherche à effacer les empreintes de la figure de l’Absent, une envie ardente d’implorer l’oubli ! D’annuler le souvenir de celui qui marche à l’ombre de chaque pas qu’elle fait depuis qu’il s’est évanoui dans la brume du crépuscule de l’aube.

Une année. Déjà !

Et dans les interstices de ce désir lancinant, des corps en transe. Des prières. Des incantations. Des murmures. Des chuchotements. Un brouhaha s’échappe d’un espace à la fois lointain et proche. Des voix d’hommes et de femmes chantent des poésies en l’honneur du Saint de la ville d’Alger sur des mélodies de musique arabo-andalouse.

– « Sidi Abderrahmane ! Toi le Saint de tous les saints ! Assis sur ton tapis de prière. Tu survoles la ville. Nuit et jour. Tu vas de quartier en quartier. Tu caresses les âmes en peine. Tu veilles sur chaque âme qui peuple cette ville ! Sidi Abderahmane… Ô, toi le Saint de tous les saints ! ».

Il faut dire que depuis plus de six mois, l’envie de se recueillir dans le jardin du mausolée de Sidi Abderrahmane, le père spirituel de la ville d’Alger, se faisait de plus en plus envahissante.

Ce sanctuaire construit au cœur de la vieille médina abrite depuis 1471 la qoubbâ où est enterré Sidi Abderrahmane eth-tha’alibi, théologien connu pour son érudition et son mysticisme.

Ce mausolée hors du temps, source de sérénité qui féconde la paix de l’âme était devenu un objet d’obsession depuis que sa relation avec l’autre, cet homme de l’amour qui a enchaîné son esprit, aimanté son corps et cultivé les désordres de ses émotions, s’est transformée en un immense point d’interrogation.

Alors que son corps se laisse submerger par les souvenirs de ses jeux érotiques avec l’Absent, l’image de Sidi Abderrahmane ne finit pas de lui coller à la peau. Toutes les nuits, il venait naturellement bousculer ses sentiments jusqu’à égarement. Il agissait sur elle comme un miroir aux reflets fluorescents où miroitent des ombres évanescentes et fugitives. Et il ne se passait pas une seule nuit sans que ce saint de blanc-or-argent vêtu ne vienne hanter ses désordres nocturnes. Il marchait dans les ruelles étroites de ses rêves. Il dérangeait son sommeil. Il chantait. Psalmodiait des versets du Coran. Déclamait des poèmes de Nizar el Kebani. Il lui racontait des histoires aux aventures incroyables. Egayait ses nuits. La consolait. Et lui promettait oubli. Et résilience.

Au creux de ces heures tumultueuses qui caressent son désir de l’Absent, le visiteur de nuit, cet homme qui empêcha Alger de tomber dans la mer, était devenu un habitant quasi permanent de ses rêves. Il berçait son corps. Calmait son esprit. Caressait son visage. Apaisait sa douleur. Essuyait les larmes de sa souffrance. Comblait ses manques. Assouvissait ses désirs. Doucement ! Tendrement ! Et toutes les personnes à qui elle parlait de ses rêves se moquaient d’elle ouvertement.

– « Sidi Abderrahmane ? En personne ? En chair et en os ? Ma parole, tu débloques ! Va falloir consulter si tu ne veux pas qu’on te prenne pour une demeurée ! » lui avait un jour rétorqué un ami à qui elle avait raconté les visites nocturnes de ce personnage mythique.

– « Oui ! Sidi Abderrahamane ! Et en personne ! Je sais que tu dois me prendre pour une fofolle mais sais-tu que les rêves prémonitoires existent ? Et que chaque rêve a sa propre signification ? Faut juste savoir déchiffrer et interpréter ! » lui avait-elle répondu dans un excès de colère.

Ce Saint qui avait laissé des empreintes ineffables dans sa mémoire sensorielle avait tendance à apparaître à la même heure : quatre heures du matin ! Une apparition soudaine et éphémère. A l’aube ! Juste quelques instants !

Grand. Beau. Les cheveux mi-longs. Et dans le vent. Couvert de soieries blanches brodées d’or et d’argent, il quittait son catafalque à balustrade en bois sculpté qui se dresse au milieu de la grande pièce de prière aux faïences gravées d’inscriptions calligraphiques koufi. Disparaissait dans les airs. Puis venait se tenir debout près de son lit. Le visage lumineux. Tel un soleil qui a atteint le zénith. Les yeux brillants de tendresse et de douceur. La figure de Farès el Ahlam. Ce prince charmant modelé au gré de ses envies, de ses frustrations, de ses désirs et de ses insatisfactions.

Toutes les nuits. A la même heure. Toujours la même scène. Sidi Abderrahmane tenait dans sa main gauche deux bougies qu’il déposait sur son lit. Et de sa main droite, il caressait tendrement sa joue gauche avant de disparaître dans le silence du mystère qui se faisait de plus en plus envahissant. Elle se sentait alors submergée par un sentiment intense de paix. Et toutes les nuits, elle se laissait bercer par les paroles de cet homme qui avait le don d’apaiser les bouleversements au plus profond de son être.

– « Va ! Va ! Va ma fille sur la voie de ta destinée ! Suis le chant de ton cœur ! Ecoute le souffle du verbe qui te mènera au cœur de ta vie. Où tu renoueras le fil d’une histoire qui s’est perdue dans la brume de l’aube. Va ! Va ! Là où tes pas te conduiront ! » répétait-il dans une voix douce et mélodieuse. Puis il poursuivait :

– « Dans le silence de la ville brisée. Tu emprunteras les chemins oubliés. Tu te perdras dans les replis cachés de tes désirs. Va ! Sur le chemin de ta destinée, tu rencontreras des histoires de vie qui te réconcilieront avec toi-même. Va ! L’être aimé n’a pas oublié. Va ! Et ne t’arrête jamais aux apparences ! Va au fond des choses et des êtres ! Gratte. Fouille. C’est des profondeurs que jaillit l’essence humaine ! La vie est capable de nouveautés et de miracle. Va ! Et dans les contours énigmatiques de la nuit noire et profonde, tu ressusciteras ! ».

Elle avait interprété ces apparitions nocturnes comme une prémonition. C’était le signe que quelque chose allait se passer. Un événement d’une importance capitale mais elle ignorait la nature et l’ampleur. Ce dont elle était convaincue c’est que ce saint tant vénéré allait jouer un rôle important dans sa réconciliation avec son être.

En attendant ce voyage intérieur, et pour conjurer le sort, lorsque le jour s’éteignait et que la nuit reprenait son flambeau, elle avait pris l’habitude d’allumer les deux bougies sur son balcon parisien promettant d’aller se recueillir sur la tombe de ce saint qui veillait sur elle.

Elle voulait ainsi exorciser le mal d’amour qui ne cessait de la ronger. Elle, qui s’obstinait à refuser de mourir dans l’indifférence de l’homme aimé qui avait disparu à l’aube, après une longue nuit d’amour rythmée aux sons de leurs ébats passionnés et de leurs gémissements qui se ressourcent aux origines du Verbe et de l’Amour.

Elle en était plus que convaincue ! Seule une visite à ce mausolée pouvait la délivrer. Apaiser ses tribulations intérieures. Effacer le goût du sexe de l’homme aimé qu’elle avait encore dans sa bouche. Et oublier les va et vient de son sexe dans son sexe. Cette danse des corps et des âmes qui se perdent dans un monde brumeux. Lui qui s’enfonce un peu plus dans son trou noir. Ce lieu de plaisir érotique et de libération psychique. Source de sensations ô combien voluptueuses !

Ah, son corps ne finissait pas de s’abreuver des gouttelettes de sueur de cet homme-fontaine qui se noie dans les vagues de la jouissance !

Et au cœur de ses souvenirs heureux. La conscience du passé interrompt la course du temps. Sa mémoire se projette dans un ailleurs qui jadis fut. Dans le champ de sa vision mémorielle, une suite d’images, de phrases, de mots, de soupirs, de bruissements.

Soudain… Irruption ! Surgissement ! D’un sentiment de bonheur intense ! Dans un présent paré des couleurs scintillantes d’un passé qui fait danser ses émotions et fait bercer ses désirs. Au milieu d’une vaste chambre, la voilà qu’elle devient cavalière chevauchant ce grand corps mince, élancé et fougueux. Et dans les mouvements des va et vient précipités de leurs corps ivres de passion, des gémissements de plaisir. Des sourires étoilés. Un chapelet de mots, de bégaiements, de chuchotements, de bruissements, de murmures qui racontent la fabuleuse histoire des désirs insatiables. Des regards irrésistiblement charmeurs qui puisent leur éclat dans la lumière étincelante des sensations enchanteresses.

Dans le silence profond qui submerge peu à peu cette chambre qui empeste le savoir et la connaissance, l’amour danse, chante et se déploie dans toute sa splendeur. La vie brille de tous ses éclats. Elle crie. Exulte. Jubile. Exhibe son triomphe. Chante sa joie. Révèle son bonheur.

Et dans cette ambiance de fête, Elle et Lui riaient. Pleuraient. Criaient. S’enlisaient dans le blanc du silence. Ils étaient portés par la fulgurante et la fantastique impression de flotter dans un nowhere land.

Pacifiés, leurs corps devenaient soudain le ventre du monde. Terre natale et d’asile, ils étaient. Lieu de partage, de connivence, de complicité et d’Amour, ils devenaient. Leurs angoisses étaient englouties dans les replis de la jouissance. Leurs peurs étaient apaisées. Leurs chagrins étaient consolés. Leurs âmes étaient réconciliées. Les zones noires de leurs existences étaient illuminées. Leurs vies prenaient soudain l’allure des éclats de rire qui les transformaient en de merveilleux papillons de nuit pour devenir cette lumière douce et bienfaitrice qui éclaire leurs chemins vers la sérénité.

Et dans le trou noir de leur intériorité qui rêve inlassablement au Désir du premier instant, des notes de musique mêlées aux soupirs qui fusaient de cette histoire d’amour naissante, belle comme la vie,  s’élevaient dans le beau ciel étoilé de Paris. A l’image d’une délivrance ! D’un accouchement d’un langage fou qui retourne les esprits dans tous ses sens !

Ah, les mille et une vertus de la jouissance !

Là… Oui ! Là… Juste là… Sous le regard amusé et presque envieux de cet homme sur la photo en noir et blanc, Elle et Lui venaient d’interpréter un acte de leur vie. En jouant de leurs corps, ils se comblèrent de volupté. En libérant leurs sens, ils venaient d’inventer la énième symphonie des tressaillements des ventres.

Doucement. Lentement. Ils se laissèrent guider vers un univers où le parfum enivrant des désirs suspendus à l’orée du jour naissant les propulsa dans un tourbillon d’ivresse. Et les voilà transportés dans l’extase. Hors de soi. Projetés dans un monde qui puise sa quintessence dans la sève de l’aube. Et dans leur folie jouissive, ils renaquirent à la vie. Une sorte de self renaissance. Sans Dieu. En dehors de Son contrôle. Echappant à Son regard. Seule comptait l’ivresse du moment présent.

Et dans cette parfaite communion, elle lui offrait sa jouissance comme un gage d’amour pendant qu’il lui donnait la sienne comme un long poème qui prend vie par la magie de l’amour et de son pouvoir enchanteur.

Un long soupir de soulagement suivi d’un rire heureux se fit entendre dans le ciel. Dieu n’était pas loin. De Sa plus haute des solitudes, il manifestait son contentement.

Eh oui, Il était heureux, content de Son œuvre. Le désir primordial assouvi ! Enfin !

Au loin… Dans le noir bleuté du ciel… Le bruit d’une lourde porte. Qui s’ouvre sur l’infini. Dans le voyage au cœur de l’univers, deux corps flottent dans l’apesanteur. Qui osera dire que « love is a sin ? »

 

A sa sortie du mausolée, le temps avait changé. Le soleil avait suspendu sa marche vers le Zénith. Un vent frais susurre des mots tendres qui évoquent la quiétude et le bien-être. Elle avait un peu froid. Quelques frissons réfractaires envahissaient sa peau qui se laissait faire par leur jeu aux allures érotiques.

Dans le calme imposant de la pénombre qui enveloppe peu à peu une partie de la bâtisse blanche de Sidi Abderrahmane, l’ombre d’une main achève de recouvrir le minaret de la mosquée d’un voile noir.

Dans le creux du silence qui guide ses pas vers la sortie de ce lieu magique, elle croit reconnaître la voix de cette femme qui implorait la protection du Saint.

– « Je suis morte. Plusieurs fois. Hier. Demain. Aujourd’hui. Dans ma mort, je rêve que je ne suis plus seule. Ils sont tous là. Réunis. Là. Autour de moi. Ma mère. Mon père. Mon mari. Mes amants. Mon fils. Mes amis. Même mes ennemis. Quelle joie ! Quel bonheur ! Moi qui tremblais à l’idée de disparaître seule dans l’obscurité de la nuit sans personne à qui parler.

Dans ma mort. Les fleurs ne poussent pas de peur de se faner. Ma maison n’a plus de porte. Elle est ouverte sur les âmes. Offerte à ceux et celles qui cherchent refuge dans l’éblouissement de la lumière qui nourrit les utopies les plus invraisemblables.

Dans ma mort. L’attente de cet autre s’enlise dans les sables mouvants de l’impatience. La voilà qu’elle s’en va. Prend son envol. Vers d’autres rives. D’autres possibles. Elle s’en va à toute allure. Ne se retourne pas. Elle regarde droit devant elle. Elle ne me regrette pas.

Et face à cette fuite en avant, je fais la promesse de m’inventer une histoire qui lui ressemblera comme deux gouttes d’eau. Je créerai l’illusion de sa présence si réconfortante ! Si rassurante ! Et pourtant si violente !

Dans ma mort. Je ne suis pas morte. J’ai déchiré mes attaches sentimentales avec un couteau. Et les ai jetées dans ma tombe. Ce vaste havre de paix et de sérénité ! Le miroir de mes errements ! »

Et au cœur du silence rédempteur qui lui insuffle le souffle mystérieux du pouvoir de lier le possible et de délier l’impossible, elle se laisse porter par la chaleur de cette main qui se pose sur son épaule. Et doucement l’entraîne sur le chemin de la vie.

Soudain, elle entend le bruit lent et fracassant de la chute d’une larme qui s’enfuit de son œil gauche. Puis c’est au tour de l’œil droit. La peur et le désespoir qui se lisaient dans ses yeux en pénétrant dans ce lieu enchanteur disparaissent peu à peu cherchant à se frayer un chemin. Comme s’ils prenaient la fuite.

A présent, elle pouvait partir en paix. Sidi Abderrahmane ne la laissera jamais tomber. Il veillera sur elle. Elle le savait. Il le lui a dit. Et elle le lui rendra bien. Chaque vendredi, elle chargera sa mère de venir rendre visite au tombeau du Saint. Elle n’oubliera surtout pas de faire l’aumône aux nécessiteux. De nos jours, leur nombre ne finit pas de s’accroître.

C’est promis ! C’est juré !

 

 

Nadia Agsous

 

 

* La radieuse

* La bien gardée

 

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Nadia Agsous

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