L'homme aux éphélides

Ecrit par Jérôme Picaud le 02 septembre 2011. dans La une, Ecrits

L'homme aux éphélides

"illustration Marie-Anne Briskmann"

 

Il était une fois l’homme aux éphélides. L’homme aux éphélides savourait les délices d’une vie simple. Il organisait sa vie de façon à goûter pleinement la joie procurée par la réalisation de ses désirs et la satisfaction d’atteindre ses objectifs en toutes choses.

L’homme aux éphélides avait bien analysé sa vie. En conclusion, il s’était dit : « si je veux être heureux, je dois bien délimiter le périmètre de mon bonheur, c’est la meilleure façon d’y arriver. Et les limites de mon bonheur doivent se trouver là où je suis sûr qu’avec mes moyens et des efforts mesurés je pourrai maîtriser ma vie ». A ceux qui lui demandaient comment il voyait le bonheur, il répondait en dessinant de ses mains dans l’air un carré et expliquait : « Je crois que nous avons tous un cadre, et que c’est à l’intérieur de ce cadre, de ce “carré” que nous pouvons être heureux ». Comme le cadre d’un tableau, qui met l’œuvre en valeur. Et la fige à la fois.

L’homme aux éphélides avait par exemple décidé que pour être plus heureux, il fallait intervenir sur « le cadre » de sa peau. La nature lui avait fait don d’une constellation de taches de rousseur qui mettait en valeur ses yeux verts et rehaussait l’éclat de sa peau. Mais cela, allez savoir pourquoi, ne lui plaisait guère. Il disait ne pas s’aimer ainsi. Et comme les éphélides, au fil du temps, se multiplient, il s’était dit : « je vais en faire supprimer ». Avec la certitude d’y arriver, de goûter la joie de réaliser ce désir et sans doute un peu parce que ça permettrait de contrôler l’expansion de la rousseur – qui, comme l’expansion du bonheur, représentait un danger. Bien sûr, il lui avait fallu un peu de temps, un peu d’argent, un peu de douleur pour les brûler. Mais il était heureux : il y était arrivé.

A trente ans, l’homme aux éphélides passait donc à certains yeux pour un sage. En ce vingt-et-unième siècle débutant, beaucoup l’enviaient. Car l’homme aux éphélides avait la vie des personnes ordinaires, de ces personnes qui ne sont pas dans l’excès mais savent construire et goûter les fruits de leur récolte. Il avait un travail sans grand intérêt mais pas trop ennuyeux, juste un peu mieux payé que la moyenne, une vie charnelle à l’envi qui permettait d’éviter une vie amoureuse, des amis mais pas trop, des parents mais pas trop souvent. Et souvent on se disait de lui : « il s’en sort bien ». Dans une société de souffrance et de jouissance, cela suffisait donc à le faire passer pour un sage : la conscience de l’importance du carré pour éviter de se mettre en danger ainsi que la capacité à bien contrôler et tout maîtriser lui valaient ces lauriers.

Bien sûr, l’homme aux éphélides se sentait triste, de temps en temps. Mais dans ces cas-là aussi, il avait une solution. Il se disait : « il est normal d’être triste, la tristesse permet de mettre en valeur la joie ». Vu la force de sa conviction et sa détermination à protéger son carré, ça marchait, et la tristesse disparaissait. Sans avoir besoin de s’attarder sur ses causes. Heureux qui comme l’homme aux éphélides peut tout maîtriser ?

Un jour, l’homme aux éphélides tombe en désir. Une personne en est la cause. Cela aurait aussi bien pu être un objet. Il s’engage dans la conquête. Avec, bien sûr, des efforts mesurés ; pour préserver le carré, inutile de persévérer : persévérer, c’est produire un effort trop peu mesuré, et ça peut vouloir dire qu’on est attaché. Et être attaché, c’est risquer de nuire au carré.

Mais ça marche finalement, sans trop d’efforts : car dans la société du début du vingt-et-unième siècle, il n’y a pas trop de difficulté ni de risque à se laisser aller à consommer, même des personnes : l’autre est souvent consentant, la conquête sans lendemains. Le bonheur temporaire est à portée de main. Pourquoi se priver ?

Mais avec les personnes, plus qu’avec les objets, ça risque toujours de dérailler. Le risque, c’est que ça ne marche pas comme ça devrait, que l’interaction crée du « non-maîtrisé ». Et ce jour-là, oui, ça déraille. La consommation passe d’emblée au « plus d’un soir » : danger ! Mais l’homme aux éphélides, confiant quoiqu’un peu dérouté, se dit qu’il va se reprendre et qu’il finira par maîtriser. Il ne se méfie pas assez.

Il se retrouve face à quelqu’un qui, rien de moins, conteste par sa libre attitude et ses mots le bien-fondé d’une maîtrise trop rigide du carré ! Et quoi de plus risqué que l’amour pour l’intégrité du carré ? Heureusement l’homme aux éphélides possède une maîtrise parfaite, fait même preuve d’une virtuosité dans sa défense : le carré, c’est lui qui l’a créé.

Il réagit. Use, pour dérouter l’Autre, de la parole altruiste, de l’ellipse dissimulatrice, de la dissuasion active, de la contrainte passive, de l’abstinence charnelle, de l’aliénation respectueuse. Mais l’Autre ne prend pas fuite. Mauvaise stratégie ? L’homme aux éphélides prend conscience que le doute mine sa stratégie, sape sa détermination. S’il n’avait pas de doute sur ses attentes, l’Autre aurait été proprement évacué. Il ne l’a pas fait. Il a déjà cessé de tout maîtriser. S’ouvrir et s’en remettre un tant soit peu à l’Autre, c’est déjà trop pour ne pas mettre le carré en danger.

Le ver est dans le fruit, le doute dans le carré. Mais parce que la défense du carré est sa nature, son bonheur, l’homme aux éphélides continue à agir pour reconquérir et en conserver la maîtrise. Restauration intégrale du carré ? Recomposition par une intégration de l’autre limitée ? L’homme aux éphélides hésite. En vérité, le doute le guide désormais. Le doute ennemi des certitudes. Mais le doute qui est aussi un allié s’il est au service de dynamiques créatrices. Et l’homme aux éphélides de se demander : « Et si j’étais plus heureux en acceptant de bouger les limites du carré ? Et si le carré est un bonheur maîtrisé mais fragile et temporaire, qu’est le bonheur véritable, entier ? Et si le bonheur entier se gagnait en chemin, quel qu’il soit et quel que soit son état, plutôt qu’en cherchant à le figer ? » Ainsi, sans se renier, l’homme aux éphélides se remit à cheminer.


Jérôme Picaud


A propos de l'auteur

Jérôme Picaud

Rédacteur.

Les choix. L’autre. La peur. Le sentiment d’abandon. Mais aussi le courage, le bonheur, l’amitié, l’amour, des émotions, des aspirations universelles. Leurs ambivalences, leurs lots de douleurs mais aussi leurs sublimes utilités.

Avec L’homme aux éphélides et onze autres contes, Jérôme Picaud signe sa première oeuvre de fiction. Un recueil de douze contes philosophique d’ici et d’ailleurs, d’histoires de maintenant et de toujours... qui cherche encore éditeur. Des écrits  pour dire : « regardez-vous et n’ayez pas peur, vous n’êtes pas seuls. » Car s’il considère qu’il y a noblesse à faire acte de littérature, Jérôme Picaud tient la véritable puissance littéraire pour humaniste : elle réside dans la capacité à encourager.

 

Commentaires (6)

  • Paulina

    Paulina

    18 août 2013 à 16:16 |
    Merci pour ce joli moment partagé, certaines notions, quelques phrases ont fait écho à ma pratique bouddhiste.......

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  • mor

    mor

    25 septembre 2011 à 08:50 |
    Bien écrit Jérôme...
    cordialement
    Bastien

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  • Emile Eymard

    Emile Eymard

    06 septembre 2011 à 12:08 |
    Belle écriture, bien ciselée. Bravo !

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    03 septembre 2011 à 15:24 |
    "L’expansion du bonheur, représentait un danger". Mais de quel bonheur s'agit-il? Sans doute du bonheur des modernes : consumériste et égotiste...Le bonheur de la possession d'objets ou de personnes, le bonheur de l'impossible satisfaction des désirs; ce bonheur-là, mieux vaut, en effet, l'encadrer, le maîtriser, car il débouche sur l'inévitable frustation, frustration liée à sa propre imposture : ce bonheur-là n'est, en effet, qu'une chimérique illusion. Quant au bonheur "véritable, entier", l'homme aux éphélides, l'a-t-il vraiment trouvé? Il se remet "à cheminer", dont acte! Espérons seulement qu'il emprunte désormais un autre chemin : le premier le menait droit dans le mur!

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  • Lévy Maurice

    Lévy Maurice

    03 septembre 2011 à 13:06 |
    Joli texte qui nous fait naviguer entre le carré de SOI avec ses certitudes et le PEUT-ETRE de l'autre.
    J'apprécie. Merci
    M.L.

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  • Danielle Alloix

    Danielle Alloix

    03 septembre 2011 à 10:28 |
    très jolie partition ; de belles histoires, bien racontées ; une pause agréable à la rentrée

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