Lourdes, l’autre miracle

Ecrit par Lilou le 25 mars 2017. dans La une, Ecrits

Lourdes, l’autre miracle

Quelques pas au hasard de chemins de traverse quadrillant le Sud-Ouest m’ont conduit ces jours derniers à Lourdes plantée depuis la nuit des temps au milieu de la Bigorre sous le regard fraternel du Pic du Midi. On y raconte bien des légendes à Lourdes. La moins épique, probablement, fut celle qui amena de vieux peuples colériques à se soumettre à Crassus, lieutenant de devoir de Jules César. Soumis, conquis, vaincus et concassés, ce fût-là et certainement pour la dernière fois que des Lourdais vivraient sans Lourdes. Des centaines de lunes plus tard, en 1858 exactement, c’est à une autre colère légendaire qu’eurent à faire face trois jeunes filles lourdaises. Pensez-donc ! Parties ramasser du bois mort le long du Gave furibard de ses flots de février, l’une d’elles aperçut sous la grotte de Massabielle un beau visage blanc cintré de bleu lui déclarant sans autre échappatoire qu’elle était « l’immaculée conception ». Ursule, la mère supérieure très tôt informée de la lumineuse rencontre, en avala sa cornette et toutes les perles de son chapelet, fermoir compris raconte-ton encore sous la basilique les jours de grand vent quand le vin de messe coule davantage qu’à l’ordinaire ! Peu importe finalement, 15 apparitions et 160 ans plus tard, la vie de Bernadette Soubirous reste célébrée dans le monde entier, et la sainte femme bercée de la si sainte apparition reste un mythe plus vivant que jamais. La colère ne sert donc pas à grand-chose, quand bien même divine elle serait…

Mais ce n’est pas vers la grotte éclairée que mes pérégrinations me conduisirent. Presque par accident, par confusion de route plutôt, ma voiture s’arrêta au pied du stade de Rugby, l’autre basilique de Lourdes, plus païenne que jamais dans ses habits bleu et rouge et dont on distingue de toutes les bordées aux alentours les poteaux de sa terre promise. Stade Antoine Beguere, c’est écrit dessus ! On y entre avec les pas comptés de celui qui vient voir un ami alité et que d’aucuns, la perfidie en bandoulière, anticipent comme étant parvenu au soir de sa vie. Nul chapelet ou crucifix n’y accueille le pèlerin égaré. Dans ce stade, le bois mort de Bernadette a la forme ovale du ballon de rugby et ses stalles contiennent près de 3000 places assises. On dit même que le 13 mars 1955, le stade avait tellement enflé que 20.000 fidèles lourdais et montois rivalisèrent de cantiques de bienheureux pour se recueillir auprès des 2 équipes en tête du championnat de France de rugby. Il y eut dans ce monument beaucoup de rivalité sportive, sans aucun doute. Il y eut surtout beaucoup de cœur à afficher urbi et orbi, la supériorité d’un terroir sur un autre… Je n’ai aucun doute là-dessus non plus, le vent de Bigorre et des Landes souffle en effet toujours ces curieux messages nous venant du fond des âges. C’était ainsi, et ce le sera toujours dans d’autres milliers de lunes.

Le stade est aussi vide que la grotte de Massabielle la veille de la première apparition. Tout y est pourtant en place, et si l’on tend l’oreille du côté du romantisme le plus assumé et surtout dans les pages d’histoire de ce jeu, on croit pourtant percevoir la ferveur en forme de clameurs vieilles de plus de 60 ans pour s’enthousiasmer des exploits de l’un des plus prestigieux clubs de rugby de France et de Navarre. Je ne jurerai d’ailleurs pas ne pas les avoir entendues, moi qui, cherchant l’air du temps glorieux du FCL, entrepris de traverser le terrain hanté par ses plus fameux exploits. Ma pélerinade commence par les quelques pas qui amènent au seul angle mort du stade, la sortie de ses vestiaires à l’ombre maintenant muette d’une foule si souvent heureuse. On sent dès la sortie de cet escalier bétonné de vieux les maints tumultes qui continuent d’y vivre dans le secret des souvenirs, on le sait, ça ne s’explique pas. C’est là que ça a débuté y aurait même pensé Louis Ferdinand de passage dans le coin avant de se raviser et d’écrire le Voyage au bout de la nuit en commençant autrement avec ça a débuté comme ça. Vingt mètres plus loin – il faut traverser la piste d’athlétisme – on se retrouve sur la ligne de touche, puis sur le rectangle vert qui pour de si nombreuses équipes mesura bien plus que 100 mètres sur 50.

Et on y arrive enfin sur l’espace du vieux terrain de Lourdes dont la plupart des joueurs de ses années folles, ceux qui glanèrent en quelques années 8 boucliers de Brennus, sont autant célébrés sur les palissades ceinturant le stade que dans les bars à rugby du Transvaal ou de Nouvelle Zélande. Pour l’Afrique du Sud et les palissades, je puis en témoigner tête haute et la main sur le cœur. Pour la Nouvelle Zélande, je ne puis qu’y accorder du crédit tellement des joueurs comme Michel Crauste, Jean Prat ou Jean Barthe inventèrent à l’échelle de la planète ovale une essence renouvelée du jeu. On peut appeler cette manière de jouer le French Flair, on doit pouvoir en tout cas. Oui, c’est une manière de jouer au rugby aux antipodes de ce qu’il est devenu de nos jours. Fondé sur le mouvement perpétuel et surtout sur une capacité à faire jouer les autres, la générosité en plus comme autant d’actions de grâces, le plus dangereux des joueurs n’est pas celui qui avance avec le ballon, mais celui qui va le recevoir. C’est un rugby de l’esprit qui se joue dans la confiance de l’autre et aussi dans la connaissance de son placement et de sa capacité créatrice. Ce rugby qui donne davantage à penser aux quatre coins du terrain qu’à détruire en bêlant dans l’axe du terrain a permis à Lourdes de construire une des plus importantes cathédrales de l’histoire de ce sport. Il lui a aussi permis de s’imposer dans les paysages de la mémoire comme un incontournable totem cultivant la valeur et le bonheur que procurent les espoirs de l’enfant prodige qui sait lire à 3 ans.

Mais s’assoir sur son trône que le temps a trop jauni ne suffit pas. Attendant depuis des lustres le retour des rois mages apportant la myrrhe et l’encens sur le chemin de Jérusalem, Lourdes n’a pas su renouveler ses ressorts et se débat tout à la fois avec son passé qui ne passe pas et les niveaux inférieurs du championnat de France. Lourdes enchaîne les sautes d’humeur au mieux et les mauvais résultats au pire pour se morfondre dans le bas du classement. D’autres équipes sont meilleures, c’est sportivement acté mais Lourdes semble, ces dernières années, se complaire dans ce voyage des souffreteux et des sans-grades loin du Stade Toulousain, de Pau ou de ses aînés. Il en va de ces clubs de rugby comme plus largement de ces conservatismes qui ne regardent que le temps qu’il fait plutôt que celui qui passe. Combien de légendes à Lourdes ou ailleurs ont été englouties par les mirages du professionnalisme dont la définition dit tout et son contraire dans une formule magmatique alimentée par des chemins reposant exclusivement sur l’argent. Lourdes n’avait pas attendu le virage déflorant l’amateurisme dans la philosophie du rugby, mais bon, ce tournant des années 90 lui a permis de confirmer que les valeurs humaines et sportives qui avaient été celles de ses succès étaient surannées et aussi mortes qu’un tapis de feuilles d’automne dans un cimetière.

Retournant sur mes pas sous l’air morne de c’était mieux avant, j’ai trouvé sous mes chaussures quelques raisons d’espérer à ce que le fameux adage les légendes ne meurent jamais prenne tout son sens. Un ticket de bourriche rongé par les dernières pluies de février filait au vent léger de cette fin d’hiver et s’arrêta sous mon talon. La bourriche c’était justement le sourire léger de la mi-temps où était tirée la loterie permettant de gagner un jambon de Bigorre ou un filet garni de pâtes et de sardines. Empêtré dans le tourbillon du professionnalisme et de l’argent qui corrompt, l’argent qui achète, l’argent qui écrase, je me disais que c’en était terminé de ces matchs ouverts sur la kermesse et le bonheur de rassembler des peuples parce que le rugby s’était trop dirigé vers des directions aussi froides que des guillotines. Ce billet de bourriche, c’était finalement pour moi reconnaître que malgré les apparences, parfois bonnes, parfois mauvaises, habitent surtout des Hommes qui font perdurer certaines des valeurs qui habillent la joie parallèle au jeu de se rendre au stade et d’y partager des mots vieux comme l’âme du monde amateur. C’était aussi reconnaître que derrière les grands arbres que l’on voit à la télévision en mode propagande commerciale, continue de se développer un peuple du rugby qui envers et contre tout se bat tous les dimanches pour ne pas mourir.

Alors non, Lourdes n’est pas mort. Il a un stade, un nom de famille en forme d’impératrice des Indes à dépoussiérer un peu et surtout un cœur qui a la couleur du terroir : élevé en plein air et au grain ! C’est probablement dans ces évidences que perdure le miracle permanent de Lourdes, comme de bien d’autres choses du reste, et qui me permet de constater que pour toute chose, si l’essentiel est acquis, le reste ne partira jamais. Et ce, malgré le temps qui file et qui éloigne de ses totems aussi purs que romantiques.

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A propos de l'auteur

Lilou

grand voyageur, arpenteur du monde, donc découvreur.

 

Professeur d'histoire géographie, donc, passeur.

Commentaires (2)

  • bernard péchon pignero

    bernard péchon pignero

    26 mars 2017 à 08:34 |
    Vibrante nostalgie d'un temps ou le sport n'avait pas encore corrompu l'argent. Seul un miracle...

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  • Annick de Comarmond

    Annick de Comarmond

    25 mars 2017 à 18:16 |
    Toujours aussi savoureux tes articles meme pour les non initiés au rugby comme moi. Du coup j'attends qu'à la première occasion tu m'emmenes voir un match et que tu le commentes !
    Et désormais je penserai à Lourdes d'une Aurelie maniere, moins poussiéreuse !

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