Mémoire d’une montagne face à un nuage chinois

Ecrit par Luce Caggini le 09 janvier 2016. dans La une, Ecrits

Mémoire d’une montagne face à un nuage chinois

Les dossiers, les pages barbouillées, livres annotés, photos, tasses à café, lettres, factures glissèrent à l’autre bout de la table de monastère comptable de sa vie depuis qu’on avait retrouvé la clef de la grande porte de la façade et qu’on avait pu la faire entrer dans la maison.

C’était une table qui avait dû en entendre, vu qu’elle venait directement d’un siècle qui ne parle plus à personne depuis trop longtemps. Cepen­dant les épousailles de myriades de mots réduits à l’état de silence, unis au boucan de leur sens, laissèrent des empreintes qu’un peintre ne pouvait ignorer, peintre sans cesse soucieux de remettre en question la vision unique de la représentation des choses, peintre affranchi du piège des des­sinateurs appliqués ayant foi dans les traces abandonnées par d’autres mains sur ce bois patiné par les Temps.

Dix mille milliards d’électrons mis en orbite, une mouture d’ondes patientes engagèrent un discours imaginé entre voix et silences, musiques et moines, murs et oublis, pouvoirs et symboles, mutisme et pluralité des voix divines ou illustres entre David,Bethsabée et Salomon, tentées de raconter leur intimité parce que punies par l’oubli.

« Rencontres paradoxales » poussiéreuses, croyantes, engendrées, spiri­tuelles peut-être même, proliférant grâce à trois notes d’oiseaux siffleurs.

Dans le silence, sans préméditation, dans le dépouillement, avec passion, dé-passion, imbibées de silences, neutres mais charnels des prétextes indicateurs d’images nues et engobées de millions de souvenirs entrèrent à pieds joints dans ce petit morceau de peur.

Vertueux artiste entre deux mondes, le monde des Croisades ou le monde des Han, tu as deux noms et deux mémoires en même temps, tu unifies mi­niatures et modèles, tu épures ta fonction de narrateur de tes propres règles, mutant dare-dare de ton état de peintre vers un état d’écrivain.

Tu casses le temps. Quand le silence des autres se fait entendre, tu es dans ton entier jusqu’au bout de ton pinceau.

« Il y a cette étrange entité de l’instant qui se place entre le mouvement et le repos, sans être dans aucun temps, et c’est là que vient et de là que part le changement, soit du mouvement au repos, soit du repos au mouvement ».

Avec des gestes de précaution, il piqua un pinceau dans le grand bocal de confitures sur le coin de la table ; ce fut comme une mise en condition avant d’entamer cette aventure avec fermeté mais mesure, dans l’ignorance de la représentation, sans affectation, sans repentir, ne permettant aucun flot aucun apaisement ni espoir de le rejoindre.

Que la lourdeur de la vie s’envole !

Des poils de ce pinceau là jaillira le signe.

A la seconde où l’acteur de Kabuki dénude son visage, abandon­nant les âpres rugosités des oratoires vibrants de rires indécents, magicien, il saupoudre son visage de beauté, et, empreint des silences surgis du naguère, brû­lant de modestie, avant d’exercer un art ondoyant entre deux rituels de mue, comme lui, le peintre écrit.

Dans cette rupture empruntée à sa vie, l’artiste pose un regard viscéral sur le papier qu’il voit comme un miroir. Il a vidé sa vie de son secret.

Face à face.

Apprivoisée la mort.

Donnée la vie.

Sans arguments, sans complaisance, déconstruit, détaché, tour à tour voluptueux et aride, mutant, imprudent et naïf, en un rien de temps muet, perméable, mémoire enfin éclose d’un moule étranger, égaré et miraculeusement relayé à la tradition du Grand Empire, il a reposé son pinceau dans le bocal à confitures.

Le signe intimé de la main du mutant du miroir des signes, en état de panique met la matrice en terre par humilité en mémoire du Grand Empire du Soleil Couchant.

A propos de l'auteur

Luce Caggini

Luce Caggini

Peintre. Ecrivain

Histoire  de  Luce  Caggini

Ma  biographie  c’est  l ‘histoire d’ un  pays, l’Algérie  coloniale qui m’a vue naître où j’ai grandi, l’Algérie indépendante qui m’a déconstruite.

Au fil du  temps s’est  édifiée en moi cette force  grandissante, réparatrice , bienfaisante qui me  nourrit d’ un  nouveau  sens de mon histoire.

Toutes ces années passées entre deux  rives, sans jamais accoster.

Dieu  merci, on avait des photos.

Le  moindre détail revenait réveiller la mémoire dont on ne savait plus si on voulait la garder ou l’expulser.

Je vis aujourd’hui dans une maison confortable, entre des murs épais, « Ma terre dans la tête  »  dans un lieu sans nom, peuplé d’ombres.

Un souffle d’air chaud me transporte mieux  que  ne le ferait un « Mystère-Falcon 20 »

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