Mer du Nord

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 10 juillet 2015. dans La une, Ecrits

Mer du Nord

C’est un petit archipel de la Mer du Nord, plus proche de la limite des eaux territoriales de la Norvège que du Danemark, composé sans goût ni méthode de quatre îlots sauvages et de deux grandes îles qui se touchent presque. Ces deux dernières, agrafées l’une à l’autre par un pont, forment un croissant de près de cinquante kilomètres sur vingt dans sa plus grande largeur. Déployées à la sortie du Skagerrak, elles auraient pu avoir une position stratégique si au moins une de leurs côtes avait été accessible pour des navires de haut bord. Trop éloignées du continent pour être intégrées à l’économie du littoral elles constituent tout au plus une mauvaise escale sur la route maritime du Danemark aux îles Féroé puis vers l’Islande et le Groenland. Un terrain d’aviation y offre aujourd’hui une piste trop courte pour les avions moyen-porteurs, et de toute façon, le trafic ne justifierait pas une ligne régulière. Un petit paquebot leur rend une visite de courtoisie, pour ne pas dire de charité, une fois par semaine en été, une fois par mois à la mauvaise saison, au départ de Frederikshavn, en contournant la pointe de Skagen. Le tourisme insulaire étant à la mode, une ligne de ferry partant de Hirtshals assure quelques rotations aux beaux jours depuis trois ans.

Le nom de cet archipel a changé selon son appartenance à la couronne de Suède ou du Danemark pour se fixer officiellement au seizième siècle comme « Iles du Roi Christian », dénomination diplomatique puisque le roi Christian 1er auquel il est fait référence était à la fois roi du Danemark et de Suède, mais qui sanctionne un rattachement politique au Danemark jadis si mal vécu qu’on désigne le plus souvent l’ensemble de l’archipel sous le nom de Grande Ile. Cette tradition doit en partie sa pérennité, alors que de nos jours, les îliens n’ont plus aucune réticence à se sentir danois, au fait qu’à la fin du dix-neuvième siècle, de riches filons d’argent ont été découverts dans l’île principale et furent aussitôt exploités par la Compagnie dite de la Grande Ile qui avait acquis la concession des gisements. Vingt-cinq ans à peine de prospérité ont suffi à modifier le destin de ces rochers battus par les tempêtes. Le pont entre les deux îles principales est le legs, avec un cratère en amphithéâtre parfait, d’une mine à ciel ouvert épuisée en moins de cinq ans sur la plus petite des îles que l’on appelle généralement l’île au Vent. Le port de Svenshavn est devenu une petite métropole qui a compté jusqu’à vingt mille habitants à la veille de la première guerre mondiale (il en reste à peine le cinquième). Une ligne de chemin de fer à une seule voie a été installée. Elle relie encore Svenshavn à Christiansborg (la bourgade la plus au nord) en desservant les trois petits ports de pêche de la côte est mais le tronçon final qui menait au principal site de l’exploitation est abandonné.

L’architecture a également des dettes évidentes envers la Compagnie de la Grande Ile qui ne s’est pas contentée de faire construire la digue et les quais de Svenshavn. Elle a fait bâtir aussi quelques beaux immeubles en bord de mer qui confèrent à ce petit port un caractère opulent tout à fait insolite sous ces latitudes.

Par l’effet d’une prudence compréhensible quoique largement superstitieuse, ma mère m’a transmis sa peur de l’avion. Je n’ai recours à ce mode de transport qu’à défaut de tout autre. Je ne l’envisage jamais quand je dois me rendre de Copenhague à la Grande Ile. Le bateau est le seul moyen de rentrer à la maison. Mais il faut dire que dès l’embarquement sur l’un des deux rafiots qui assurent la liaison entre le Jylland et l’archipel, au départ de Frederikshavn, je suis déjà chez moi. Quand j’étais enfant, c’étaient le Viking II et l’Etoile du Nord qui alternaient sans que j’aie jamais pu deviner lequel serait de service. Je ne le savais qu’au moment où je prenais mon billet en présentant ma carte de collégien de peur que ma stature ne fasse douter de mon droit au tarif réduit. Plus cargo que paquebot, le Viking II devait avoir à peu près mon âge et il était également bâti en force. …L’Etoile du Nord était plus petit et plus vieux mais je le préférais pour son luxe relatif, ses cuivres et le bois vernis de certains lambris qui lui donnaient un petit air de yacht princier. Il tanguait et roulait beaucoup plus que le puissant Viking, surtout au sortir du Skagerrak, quand l’air plus dur avertit que l’on aborde le couloir profond de la Mer du Nord. Mais je n’ai pas souvenir d’avoir jamais eu peur qu’il ne soit à la hauteur des mauvaises tempêtes qu’il a fallu parfois essuyer et qui pouvaient faire que la traversée d’une dizaine d’heures à l’époque ne dure presque le double. Aujourd’hui des ferry planent sur l’eau qu’ils incisent à peine d’un sillage éphémère, mais ils restent au port par gros temps.

…C’était un moment d’intense satisfaction. Voir soudain, entre deux hangars de bois calfaté, un fragment de la haute silhouette du Viking boucher l’espace comme un fond de scène en tôle blanche suintant la rouille à ses coutures, ou la coque noire de l’Etoile du Nord, dépolie par les embruns mais paraissant plus neuve parce que la rouille s’y voit moins, m’a rassuré pendant des années comme si c’était la façade de la maison de Christiansborg qui venait à ma rencontre dans ce petit port.

… J’aurais voulu crier ma joie d’être sur cette passerelle, mon impatience de gagner le large et de risquer ma casquette de collégien en tenant tête au vent du nord. Mais je devais rester là, immobile, plus inutile qu’un de ces casiers de gilets de sauvetage sur lequel j’avais posé mon sac, plus insignifiant que les moutons qui bêlaient en se balançant dans leurs cages, suspendus au filin de la grue qui les descendant à fond de cale par la trappe béante du pont principal. Jusqu’au dernier instant, on chargeait des marchandises dans des containers et sur des palettes entourées de filets. Il semblait que cela seul importait : ces caisses, ces fûts, ces marchandises et ces machines que l’on entassait dans les soutes ou parfois à même le pont. Les rares voitures accédaient au pont du Viking par une passerelle à la poupe du navire, à partir d’un quai surélevé. Pour les charger sur l’Etoile, il fallait les soulever avec une grue. Aujourd’hui on ne craint pas d’ouvrir la proue comme une gigantesque poterne. Les ferry se fendent en deux, dévoilant leurs entrailles béantes avec une impudeur qui me révolte d’autant plus que j’ai toujours un peu peur qu’ils ne se rouvrent en pleine mer sous l’action d’une lame plus puissante que celles dont des ingénieurs optimistes ont anticipé la violence.

J’ai aimé ces journées (parfois des nuits) passées en mer comme un cadeau inestimable que m’avait fait la providence. Même quand j’étais pressé d’arriver, même quand j’étais malade, quand j’étais inquiet de la santé de celles que j’allais retrouver ou que je quittais, rien ne pouvait m’empêcher de me réjouir de ces heures lentes, de la respiration plus ou moins profonde de la mer, de la pureté - de la vérité absolue devrais-je dire - de l’air marin, de la basse obstinée des machines, de ce mélange d’odeur de goudron et de poisson qui colle à tous les bateaux du monde, de cette impression d’être dans l’essentiel, dans la réalité du monde plus que partout ailleurs. Certains pensent que le spectacle de la mer vue d’un bateau est à la fois le plus apaisant et le plus inquiétant que l’on puisse contempler. C’est une expérience irremplaçable mais on aurait tort de n’en considérer que la dimension visuelle. Je suis certain de pouvoir faire la traversée les yeux fermés et d’en éprouver des émotions aussi fortes, voire plus profondes encore, qu’en contemplant la formation de l’écume sur l’émeraude du sillage ou la fuite de l’horizon à la proue du navire. Ce qui se joue sur mer n’est pas seulement de l’ordre des sensations. C’est l’âme qui est en prise directe avec les éléments naturels. Qu’est-ce que l’âme demanderez-vous ? Pourquoi ne serait-ce pas justement ce qui en nous réagit à la beauté et à la force de l’océan ?

… nous étions livrés à la merveilleuse oisiveté de la traversée. Dépasser la digue tandis que le navire salue le port de deux coups de sirène rageurs et que le moteur monte en puissance et commence à faire vibrer les membrures de la lourde carcasse métallique, est un autre moment d’intense jubilation. Le port rapetisse au point qu’on se demande comment il a pu contenir un tel bâtiment ; la côte s’éloigne en s’élargissant quand on quitte le continent ou en rétrécissant quand c’est de l’île que le navire appareille, le tout avec une rapidité qui semble incompatible avec la lenteur solennelle du bateau. Tout cela vous occupe pendant la première heure qu’on ne voit jamais passer. Ce n’est qu’après que la côte s’est perdue dans la brume ou le lointain qu’on aborde le véritable temps de la traversée. Et ce temps-là est en fait une parenthèse dans le temps normal, un non-temps, ou au moins un ralentissement de la pulsation vitale de l’univers.

Cependant que je rêvasse en méditant sur la relativité de la perception du temps, le Viking II ou l’Etoile du Nord sortent des eaux gris ardoise du Skagerrak et abordent la haute mer. Les creux sont plus profonds, le vent s’accroche aux crêtes des vagues. La côte va bientôt disparaître, absorbée par l’horizon comme si elle était devenue si ténue, si fragile qu’elle ne pouvait plus servir à rien. La mer nous entoure, sombre, silencieuse et sonore à la fois, odorante, vivante. On commence à ressentir confusément la perte de tout destin individuel au profit d’une volonté aveugle, d’une énergie incontrôlable qui serait matérialisée dans cette énorme, dans cette incommensurable masse d’eau perpétuellement agitée de convulsions. Il se peut bien que j’aie fait autant de traversées par temps calme sinon plat que par gros temps mais cela reste pourtant des exceptions. Je n’imagine pas la Mer du Nord autrement que houleuse et hargneuse. C’est son vrai tempérament et c’est donc ainsi que je l’aime. Comme ces gens qui ont un cœur d’or mais un caractère grincheux, elle décourage les affections qui ne sont pas capables de passer outre un abord peu amène.

NB On cherchera en vain ces îles imaginaires sur une carte marine mais on les trouvera peut-être un jour dans le roman de Bernard Pignero L’instant d’avant, s’il est publié. Les passages ci-dessus en sont extraits.

A propos de l'auteur

Bernard Pechon-Pignero

Bernard Pechon-Pignero

Après une carrière professionnelle de cadre dans le négoce sidérurgique puis l’industrie chimique, ancien magistrat consulaire, je consacre ma retraite à mes trois enfants adoptés au Mali et à divers bénévolats associatifs autour du livre, de la lecture et de l’édition.

Sous le nom de Bernard Pignero, j’ai publié un roman chez Gallimard « Les mêmes étoiles» (1998), des nouvelles chez HB, un roman aux éditions des Vanneaux « Mélomane » (2011) un récit aux éditions de la Vague Verte « Mémoires d’Airaines » (2011) un roman aux éditions Encretoiles « Traduit du français » (2015) des recueils poétiques et des articles critiques sur la peinture.

REFLETS DU TEMPS  publie mes articles, chroniques et nouvelles depuis 2010

Je vis en Picardie depuis 2008 après quarante ans dans le Gard. 

Commentaires (2)

  • Sabine Vaillant

    Sabine Vaillant

    13 juillet 2015 à 10:04 |
    J'étais sur le pont pendant la traversée... mon âme a vibré avec le bateau.
    Bel été sur votre île!
    Sabine V.
    Intranqu'Île

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    11 juillet 2015 à 17:53 |
    En tant que Belge d'adoption, la mer du nord m'est chère; mais je suis aussi passé en croisière entre le Danemark et la Norvège, et les impressions dont vous parlez, je les ai aussi ressenties...

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