Mon Père, ou une vie pour rien

Ecrit par Ariel Gurevitz le 14 juin 2010. dans Ecrits

Longtemps mon père sortait de bonne heure sans que l’on comprît ce qu’il faisait. Il eût fallu être bien perspicace pour deviner que ces sorties n’avaient d’énigmatique que le néant de leur objet. Il passait ses journées à errer en ville, le plus souvent dans les jardins publics. C’est ainsi que sa folie ordinaire ne fut jamais perceptible que par son entourage immédiat. Il eût en effet été difficile d’imaginer que cet homme apparemment normal, cultivé, affable, disposant du sens de l’humour, se levât de son lit le matin sans autre projet que d’attendre le soir pour s’y coucher. En dehors de cela il ne voyait personne, n’avait pas d’ami, pas de distraction, pas de travail, pas de soucis.

Malheureux, mais fermé, mon père cachait son mal de vivre avec soin. Sa vie étant réduite à peu de choses, il accusait ma mère d’avoir la folie des grandeurs dès lors qu’elle bataillait pour améliorer notre quotidien.

Après des journées à ne rien faire, il dînait goulûment en famille et puis allait se coucher pour fuir dans un sommeil réparateur d’on ne savait de quoi. Comme il était aussi le premier levé, c’était lui qui relevait le courrier pour intercepter ce qui pouvait avoir un caractère officiel ou menaçant tel que les avertissements du fisc ou les requêtes de l’Administration. Il arrivait que n’ayant pas eu le temps d’escamoter ces plis redoutables, ma mère se précipitât pour lui vider les poches. Suivaient alors d’épouvantables empoignades, mes parents vociférant devant mon frère et moi qui tentions gauchement de les séparer. Ils entraient dans des délires de destruction terrifiants, saccageant tout ce qu’ils trouvaient à leur portée en proférant des malédictions dantesques sur fond de vaisselle brisée. Les phases de silence étaient encore plus terribles, quand couvait la haine. J’étais à la fois terrorisé et pris d’une immense pitié pour ces adultes au fond du malheur. J’aspirais à la mort en voyant mes parents se déchirer.

Des années entières s’écoulèrent durant lesquelles mes parents se côtoyèrent sans jamais s’adresser la parole autrement que par personne interposée. Mon enfance fut une souffrance de tous les jours, un tourment sans nom quel que soit l’angle sous lequel je la considère. Mes parents ne rompaient leur silence que pour livrer bataille dans notre réduit de misère, esclandres nocturnes dont les pulsations me parvenaient dans la pièce que je partageais avec mon frère qui essayait de me rassurer en essuyant mes larmes en promettant des lendemains qui chanteraient.

Tout au long de mon enfance, il y eut une confusion autour de l’existence de mon père, que beaucoup croyaient disparu ou décédé. Aucun de mes professeurs ne le rencontra jamais. Il n’était le pourvoyeur de la maisonnée sous aucune forme, n’apportant ni l’argent ni les ressources morales. Il n’avait pas le sens de la propriété, ne convoitait rien et tournait en dérision tout penchant à posséder quoique ce fût. Étant inadapté à la vie en société il estimait que celle-ci était comptable de sa survie, en vertu de quoi il s’octroyait le droit d’emprunter sans intention de rendre. Un jour, à court de cigarettes, il se mit à puiser dans mes économies d’enfant en siphonnant ma tirelire sou après sou, et récidiva jusqu’à ce que j’évente son manège. Je lui en voulus plus pour la honte que j’éprouvai à sa place que pour la malversation elle-même. J’avais sept ans.

Il advint que ma mère chassât mon père de la maison après qu’un créancier en furie fût venu réclamer son dû, dont ma mère ignorait tout. Mon père s’installa dans une mansarde de l’immeuble où nous habitions, et mon frère et moi prîmes sur nous de faire la navette entre sa retraite et notre étage pour le ravitailler. Après quelques mois de ce régime, ma mère le fit revenir quand, l’apercevant au détour d’une rue, elle fut alertée par son aspect famélique. Bien que souhaitant sa disparition de mon père, elle ne se résolvait pas à en être l’instrument.

Il m’arrivait de traiter mon père avec cruauté en exploitant son impuissance et en trépignant pour imposer mes lubies. Je tirais parti de ses faiblesses pour assouvir mes caprices, et le manipulais avec cette habileté propre aux enfants qui savent se jouer d’un adulte faible. Je l’acculais dans des situations inextricables, le mettant en difficulté jusqu’à ce qu’il me cédât.
Très tôt mon père laissa s’inverser la répartition conventionnelle de nos rôles respectifs. C’était moi qui commandais et lui qui obéissait. Il se cantonnait dans une attitude infantile avec le rituel associé. Je le félicitais quand il avait été sage, et le grondais quand il avait démérité. J’étais touché par la gentillesse qu’il me témoignait avec ses pauvres moyens. Il m’aimait à sa manière, et m’admirait d’être mieux adapté à la vie que lui.

Nous passions beaucoup de temps ensemble. Cela me plaisait parce qu’il était charmant et affectueux. Ayant le goût de la musique, mais sans moyen d’aller au concert, il me faisait écouter la radio et chantonnait des classiques jusqu’à ce que je fusse capable d’en faire autant. Aujourd’hui encore je sens la marque du moment précis où je vibrai pour la première fois en entendant un vrai orchestre avec de vrais musiciens jouant sur de vrais instruments les airs que mon père m’avait appris dans la rue.

Sans occupation déterminée tout au long de la journée, mon père prenait plaisir à me cueillir à la sortie de l’école. Je me souviens de ces intermèdes d’une grande douceur, quand il me prenait par la main pour m’accompagner à la maison, où m’attendait son enfer conjugal.

Vers la fin de sa vie, mon père sombra dans une forme de démence sénile. Après deux ans de délire il fut frappé d’une hémorragie cérébrale et tomba dans un coma profond. Il fut hospitalisé, et je passai de nombreuses heures à le veiller. Au bout de quelques jours il tendit un bras au son de ma voix et contracta sa main pour me toucher. J’en fus bouleversé, parce que je crus qu’il avait perçu ma présence du fond de sa nuit, et qu’il avait choisi de se manifester à moi plutôt qu’à quiconque. Je me mis soudain à espérer qu’il allait sortir de sa torpeur et que j’y serais pour quelque chose. Je me dis que quel que fût son état de délabrement, tout valait mieux que la mort.

Il expira une heure plus tard.

A propos de l'auteur

Ariel Gurevitz

Rédacteur

Ecrivain ("La quatrième période")

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