Mourir comme un art (2ème partie)

Ecrit par Luce Caggini le 19 décembre 2015. dans La une, Ecrits

Mourir comme un art (2ème partie)

Ce chapitre n’est pas une fiction, il est le compte rendu de l’acte d’un criminel dont le nom est Pierre Caggini qui court le monde sous un pseudo

Luce Caggini

 

Mon aptitude à prendre le Pont des Arts plutôt que les pe­tites rues de la ca­pitale me mena dans les ruelles dansantes d’une médina imaginaire enchantée.

Je fuguais dans ma petite enfance effleurée, évaporée, elle m’apparut, exclue d’insouciance, captive, corsetée, otage d’une image magnétique de la peur avec une bonne dose d’incommunicabilité qui me retenait clouée sur le banc du parc, ser­rée contre ma mère, refusant de me joindre aux jeux des autres enfants. « Je suis severte », c’est ce que je lui disais.

Mon infantilisme analogue à un marbre de Carrare miné par la peur me fit macérer dans une panique enfantine irrationnelle.

L’école me procura d’autres angoisses ; un état de complexe d’isolement, d’abandonne­ment, une partie happée par la crainte d’être un génome en transit dans le genre humain me disait : sois agnelle sois agneau, tu es dans le monde de la vie des prisons sous le regard des loups mais ta forteresse est perméable et la cour de récréation n’est pas un jeu.

Tout cela resta relégué dans le carton à chapeaux de ma mère qui, le jour où la mode changea, prit le chemin de la rue.

Tout ce que ma mère disait, toutes ses petites phrases, tout ce qui emmaillota mon cœur restent indestructibles.

Ma mère mourait. Ma jolie maman se mourait à Cérilly dans une région de l’Allier qu’elle découvrait, ​le corps décharné, sans défenses, crucifiée par le chérissement d’un fils criminel qui se carapatait à l’autre bout du monde moins de vingt-quatre heures après s’en être débarrassée dans le coin perdu de cette France où elle n’avait jamais mis les pieds comme on met à la remise une vieille carne en attendant qu’elle pourrisse sur place.

L’homme au regard glauque accompagné de ce qui aurait pu ressembler à une femme signait ainsi dans le bureau de la détresse organisée la destruction d’une ville sacrée qui contenait des biens précieux. Ils forgeaient de leurs mains les héros d’une ombre périssable que ni les feux de l’enfer ni l’ignorance garderont la trace, leurs non-existences dissoutes que du fond de la terre les roches brûlantes se couvraient les yeux pour se protéger de leur faces grimaçantes.

C’est dans les grands yeux noirs de ma mère que j’ai vu son cœur en sang.

Et puis c’est tout.

J’avais été menottée par les maudits relais du monde des sans-cœur et la coupable autorité d’un fils médecin damné.

Je mis longtemps à comprendre que l’individu qui portait le nom de mon père avait ainsi mis son point de haine à réunir toutes les conditions pour me faire assister à l’agonie de notre mère.

Dans mes organes, des sillons d’amertume, l’arasement des entrailles et les empreintes de la mort. Je vécus son agonie comme un rôdeur dans les monts arides de la vie asséchée par le vide d’un sang généreux obsédé par l’inéluctable « Deux Octobre » qui marquait le jour de sa naissance ainsi que celle de son fils scélérat.

Scélérat et ex-médecin cardiologue à la fois, toujours en liberté à cette heure.

Ma mère attendit six mois dans un silence décharné, tombal, avec l’interrogation racornie qui se lit sur ce qui n’est déjà plus un visage, le fameux jour du « Deux Octobre »».

Elle mourut ce jour sans l’avoir jamais revu.

A propos de l'auteur

Luce Caggini

Luce Caggini

Peintre. Ecrivain

Histoire  de  Luce  Caggini

Ma  biographie  c’est  l ‘histoire d’ un  pays, l’Algérie  coloniale qui m’a vue naître où j’ai grandi, l’Algérie indépendante qui m’a déconstruite.

Au fil du  temps s’est  édifiée en moi cette force  grandissante, réparatrice , bienfaisante qui me  nourrit d’ un  nouveau  sens de mon histoire.

Toutes ces années passées entre deux  rives, sans jamais accoster.

Dieu  merci, on avait des photos.

Le  moindre détail revenait réveiller la mémoire dont on ne savait plus si on voulait la garder ou l’expulser.

Je vis aujourd’hui dans une maison confortable, entre des murs épais, « Ma terre dans la tête  »  dans un lieu sans nom, peuplé d’ombres.

Un souffle d’air chaud me transporte mieux  que  ne le ferait un « Mystère-Falcon 20 »

Poster un commentaire

Vous êtes identifié en tant qu'invité.