Qu'est-ce que que (5) On nous ment !

le 17 juin 2011. dans Ecrits, La une, Société

Qu'est-ce que que (5) On nous ment !


La vérité sur Dagobert. Quel était son manager ? On nous cache tout, on nous dit rien. Plus on apprend, plus on ne sait rien. On nous informe vraiment sur rien… La chanson de Dutronc ne date pas d’hier, et l’idée sous-jacente non plus. Alors, faut-il céder à la paranoïa ?

L’information, c’est du pouvoir, puisqu’être correctement informé sur une situation permet d’agir au mieux, et qui dit pouvoir, dit richesse. Alors, vraiment, il n’y a pas lieu de s’étonner de ce que l’« on » nous mente perpétuellement, en pensée, en parole, par action et par omission, comme dit le confiteor !

C’est le contraire qui serait étonnant, et la plupart des gens trouveraient déraisonnable et irresponsable que l’on dise certaines vérités au bon peuple, celui-ci étant constitué des gens que l’on estime inférieurs à soi-même : toute vérité n’est pas bonne à dire, et le mensonge et l’hypocrisie font ainsi partie des outils d’une bonne et saine communication.

Ce « on » qui ment, c’est donc d’abord nous, et nous avons toujours de bonnes raisons de le faire, mais aussi des reproches à faire aux autres, qui pratiquent de même : O, Tempora ! O, Mores ! A ce sujet, on peut parler d’un invariant culturel à travers les âges et les frontières.

Et d’où vient le mensonge, si ce n’est de l’usage des récompenses et des réprimandes dont font l’objet les plus anodins de nos actes, depuis notre petite enfance. Si l’homme ment, c’est parce qu’il y a des richesses à partager, qui sont plus ou moins justement réparties entre les hommes, conformément à leur système de valeurs. Le mensonge du faible vise à s’approprier ces richesses, indépendamment de ses actes, et celui du puissant à les garder par devers-lui.

Ainsi expliqué, le mensonge n’est qu’une séquelle de notre manière particulière de gérer le patrimoine, car, avant que de vivre en démocratie, nous vivons principalement dans un système méritocratique.

La chanson des restos du cœur dit pourtant qu’aujourd’hui, on n’a plus le droit ni d’avoir faim, ni d’avoir froid. Si la nourriture et le logement étaient des droits acquis de naissance, les gens s’arrêteraient-ils pour autant de travailler, menant le système à sa perte ? On n’en sait rien, en définitive, puisque l’idée n’a jamais été testée, ce qui n’empêche que nombreux sont ceux à qui elle répugne, car elle semble remettre en cause le sacro-saint système des punitions et des récompenses. C’est comme s’il y avait quelque chose « d’immoral » à ce que l’on ait le gîte et le couvert sans avoir à payer de sa personne et de son temps.

L’homme, dans son évolution, est passé d’une économie de subsistance à l’économie de production que nous connaissons actuellement, et qui semble le mettre à l’abri du besoin. On oublie un peu trop vite que ce modèle n’est probablement pas viable à long terme, dans la mesure où les richesses de notre planète sont limitées, à la mesure de son étendue.

Il viendra bien un moment, j’imagine, où l’on devra se tourner vers un autre mode de fonctionnement, où, finalement, l’oisiveté deviendra une valeur et même une réalité nécessaire à la survie de l’espèce humaine. Le mensonge sera-t-il pour autant absent d’une telle société ? Rien n’est moins sûr, tant est grande la propension de l’homme à désirer jouir de ce qui est rare, donc cher.

Mais, ne soyons pas pessimistes, car, après tout, cette faculté que possède l’homme de mentir, c’est aussi pour le faible une parade, lui permettant éventuellement d’éviter la sanction du fort, qui possède la « justice » pour lui. Plus généralement, c’est la possibilité donnée à tout un chacun de garder par devers lui ses idées, ses croyances et ses opinions, et ainsi, de les soustraire au jugement de l’autre, qu’il soit flic ou contrôleur des impôts.

Finalement, le mensonge est même ce qui donne tout son sens à la liberté de penser, qui ne serait d’aucun prix sans cela ! C’est l’exemple même de ce que j’appelle le paradoxal poilu : le meilleur, qui tire son existence du pire, la fleur, qui s’épanouit sur le fumier…

D’ailleurs, pour poursuivre dans ce sens, n’est-il pas éventuellement légitime de mentir de même pour obtenir quelque avantage et améliorer ainsi sa situation matérielle et morale ? Car, le jugement de celui ou ceux qui sont en mesure d’agréer ou refuser notre demande ne s’appuie-t-il pas toujours quelque part sur l’arbitraire ?

Et, à ce sujet, on peut distinguer deux types d’arbitraire. Si par exemple, il s’agit d’obtenir un travail, il se peut très bien que celui qui est en mesure de m’embaucher ne tienne sa place, non pas du fait de ses mérites, mais simplement de sa naissance. Je n’aurais pour ma part nul scrupule à lui mentir en exagérant mes qualités ou passant sous silence certaines mésaventures fâcheuses dans mon passé de salarié. Qui plus est, la place qu’occupe un individu dans l’échelle sociale est toujours plus ou moins liée à des circonstances qui sont indépendantes de son seul mérite.

Le deuxième facteur arbitraire, c’est le système de valeurs sur lequel se base votre interlocuteur pour vous octroyer ou vous refuser ses faveurs. Quand on regarde les annonces dans les journaux, pour poursuivre sur le même sujet, on s’aperçoit que les entreprises ne recherchent que des battants, des gens volontaires, dynamiques, entreprenants. Et pourtant, c’est exactement dans ces rangs là qu’on trouve maints opportunistes, prêts à tout sacrifier pour satisfaire leurs ambitions. Je ne vois donc nul mal à se parer de ces « qualités » demandées pour décrocher le poste, quand bien même on est éventuellement d’un tempérament lymphatique et habitudinaire.

Cette discussion nous amène alors tout naturellement à une autre considération, que je me promets de développer ultérieurement, à savoir l’arbitraire de la relation du signifiant au signifié. Exprimé plus simplement, qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire dans le fond qu’être « sociable », « volontaire », « entreprenant », « travailleur » ? Je ne crois pas que qui que ce soit soit véritablement « sociable » dans l’absolu. Tout ce que l’on peut se permettre de dire, c’est qu’untel est plus sociable qu’un autre, et encore, cette opinion s’avère-t-elle relative à une conception personnelle de ce qu’est la sociabilité.

Tâchons d’expliciter notre argument. Selon le milieu social auquel on appartient, une qualité telle que l’extraversion pourra être valorisée, comme marquant la sociabilité, ou bien au contraire être synonyme de sans-gêne. Aussi, être « sociable », quelque part, ça n’a guère de sens. Disons simplement que c’est éminemment subjectif.

Aussi, le mensonge, quoiqu’on en dise, n’est, en bien des circonstances ni bon, ni mauvais ; ça n’est à tout prendre qu’une arme, in the struggle for life, que l’on peut aussi bien utiliser pour se défendre que pour attaquer. Sa finalité, c’est la conservation du territoire, ou, éventuellement, son extension.

Quant à cacher à sa compagne que l’on a une maîtresse, ou à son compagnon que l’on a un amant, c’est une autre histoire, même si la conclusion précédente reste valable ! Après tout, la monogamie, cela reste un choix, que certains rejettent… Personnellement, l’idée d’être cocu me déplaît profondément, mais il existe des gens que la chose laisse plus ou moins indifférents.

Comme je le disais précédemment, le mensonge n’est vraiment désagréable que lorsque l’on en est soi-même la victime !


Gilles Josse


Commentaires (1)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    17 juin 2011 à 20:06 |
    Le mensonge est une nécessité individuelle et sociale. La transparence absolue est la marque des sociétés totalitaires, là où la mise à nu est obligatoire et la confession – au besoin publique – un impératif catégorique. Le mensonge, ou à tout le moins la restriction de pensée, la reservatio mentalis jésuitique, ne pas tout dire, voire, à l’occasion, dire autre chose que le réel est une manière de se protéger, un mécanisme de défense qui pose un écran, un paravent entre soi et monde, évitant ainsi l’obscénité humiliante de la vérité crue et non filtrée.
    Sur un plan collectif et international, cette vérité crue est polémogène : qu’est-ce donc que le langage « diplomatique », si ce n’est l’usage raisonné et modéré du mensonge ?
    Dans un monde parfait, peuplé d’individus irréprochables, le mensonge serait inutile : celui-ci est stigmate de notre imperfection, et en même temps, un remède – certes bancal – contre celle-ci.

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