« On peut enfin sortir sans laisser les lumières allumées »

Ecrit par Mélisande le 11 avril 2015. dans La une, Ecrits

« On peut enfin sortir sans laisser les lumières allumées »

J’ai décidé de monter parce que la vallée avec les bouchons et le bazar, c’est bon… J’ai cherché des châtaignes, à Lamastre, en pleine Ardèche, mais ni au Leader Price ni à l’épicerie il n’y avait de châtaignes. Ils reçoivent des produits d’ailleurs qu’ils vendent, mais des châtaignes, non : il faut aller au Gam vert, route de Desaignes, ou alors à la Chataigneraie qui comme son nom l’indique est entourée de châtaigniers « en veux-tu en voilà », mais est fermée jusqu’au printemps…

Le Leader Price de Lamastre, tenu par des épiciers bien ardéchois, issus de la mondialisation quand il a fallu s’adapter, et devenus un maillon de la chaîne des épiceries discount, acceptent tout juste mon chèque, alors que le numéro de ma carte bancaire s’est pulvérisé dans ma mémoire, après 8 heures de collège… Je rétorque mal assurée que « on n’est quand même pas tous des bandits… » Mais ça ne suscite pas vraiment d’approbation. Et quand je cherche par-dessus mon épaule, les regards des gens qui font la queue derrière moi, je ne capte qu’ennui, voire totale indifférence à ma défense de l’Humain intrinsèque, dans ses qualités ontologiques de « Bonté Humanité Honnêteté » indéracinables.

Ça va que je suis une femme blanche, qui commence à dater, identifiée socialement, sinon le chèque de 11,80 euros ne passait pas : « vous comprenez les banques… Et puis l’an dernier j’ai dû débourser un certain nombre d’euros… » Tous mauvais, tous unis dans le mauvais… Les Zautres, ceux qui sont pas chez eux chez nous et d’ailleurs : « On n’est plus chez nous… » Ce « chez nous » a une odeur un peu nauséabonde, ça sent le moisi et le ciel se demande comment diable il peut continuer à être aussi bleu, à veiller sur ces gens qui se regardent en chien de faïence, et qui ont le cœur aussi sec… L’Ardèche c’est quand même, dans certains cantons, 30% au Front National à toutes les élections, et ça ne respire pas l’ouverture… Je décide d’appeler le crédit agricole à Saint-Félicien, à peu près 1200 habitants, ma banque depuis 30 ans, jamais braquée…

A souligner, car c’est rare en Ardèche… si vous avez un masque de Mickey qui traîne… une banque où des gens qui ont un certain âge, et des économies parfois sous les matelas, peuvent vous demander devant l’écran et sans vous connaître de faire leur code à leur place. Ça m’est arrivé, et j’ai dû engueuler la veille dame pour son absence de méfiance. Bref je leur explique : « mon code… y a pas moyen de me le renvoyer par SMS, je suis à 20 km ? » « Oui mais non, si ce n’est pas vous… » me rétorque sans humour la gente demoiselle, style « je m’emmerde alors j’applique le règlement jusqu’à la torture des clients… » « Mais puisque je vous dis que c’est bien moi, la dame, dans l’auto, pas encore avec un fusil mais ça pourrait venir… » « Ah ! Non ! Non ! Ah Non… » « Bon, eh bien envoyez-le moi par courrier, d’ailleurs j’en profite “puisque je vous ai” pour vous donner ma nouvelle adresse… » « Ah ! mais non, me dit la fille (payée pour cela), il nous faut un justificatif de logement… Et de toute façon, ça prendra huit jours ». Alors là j’ai commencé à ne plus trouver les choses si drôles… j’ai perdu mon calme. Juré, quand j’ai le temps, je quitte le crédit agricole pour une banque en ligne, j’irai au front, j’argumenterai…

Donc là je me dis : « Tiens, ça commence à ressembler à une épreuve biblique : plus un rond en liquide, pas de carte utilisable, et bientôt plus d’essence ». On n’est plus dans les années 70, je ne veux pas dormir dans la forêt j’ai peur des loups enfin je veux dire des loups en l’homme… Le côté barbare carnassier, qui s’exprime de plus en plus. Me voilà débarquant au crédit agricole de Lamastre. Passeport rutilant en mains (je n’ai pas de carte d’identité), tout en ordre dans ma tête, polie sur moi et maîtrisée. La caissière téléphone à ma banque à 20 bornes en contrebas et pour 50 euros… « Oui c’est cela (je devine qu’à l’autre bout du fil, elle m’a identifiée comme la cliente qui vient de l’envoyer balader), oui mais, (rire con) il faut que tu m’envoies un mail pour accord… (Re-rire con). Oui, je sais (je crois que l’autre au bout du fil doit lui dire que c’est bon, qu’il ne faut pas exagérer…) Oui je sais – rire con – mais c’est ce qu’on me dit de faire… » Je respire à peine, suis au bord de l’évanouissement en apnée psychologique, je sens que tout va péter, que je vais dégoupiller ma grenade et faire sauter la baraque… « Vous n’avez pas de carte d’identité ? parce qu’il faut que je note le numéro… » « Mais le passeport ? » Elle reçoit en plein mon énergie meurtrière et lâche un pacifiant : « Ça va bien se passer… » me donne mes 50 euros et quand je pars elle est toujours en vie… Avant de quitter la boutique, j’avise une phrase sur l’affiche dans le bureau là-bas, au dessus d’un couple de têtes de nœuds, l’air abruti d’endettés pour un « Samsuffit » blindé : On peut enfin partir sans laisser les lumières allumées. On imagine que le crédit agricole leur a fait un prix pour plusieurs pièges à loup, ou alors a miné le jardin, à un taux d’emprunt très réduit… Sous les poireaux, les bombes !

Mais si ! Allumez les lumières, mais en vous ! Thématiques de peur de propriétaires durcis et repliés, regards qui surveillent avant de voir et de reconnaître. La dernière épreuve de cette après-midi ardéchoise ? L’essence, avec la femme de la station qui sort avec le chien. J’ai eu peur du chien, de la femme aussi. Alors j’ai décidé : je vais encore déménager. Vous connaissez un éden, vous ? Pas trop cher ?

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