Ou pas

Ecrit par Sabine Aussenac le 18 novembre 2017. dans La une, Ecrits

RDT se souvient avec Sabine de ce 13 Novembre 2015…

Ou pas

Putain ils assurent les gars incroyable ça déchire grave c’est vraiment dommage que Fred soit pas là il aurait kiffé grave en plus j’adore le look du type à la batterie faudra que je pense à me dégotter un blouson aux Puces un de ces quatre attends c’est quoi ça merde des pétards n’importe quoi ça craint c’est pas cool en plein concert oh merde non c’est pas des pétards putain ça tire là non je rêve ça tire sur nous putain ils déconnent là les gars de la sécurité y a un dingue qui nous vise ou quoi pas le choix je me jette au sol je vais ramper jusqu’à la scène et me planquer je rêve et dire que la semaine dernière on a encore fait l’exercice de PPMS avec les gamins j’ai passé l’heure à les rassurer je rigolais intérieurement je me disais que c’était du grand n’importe quoi leurs lois sur la sécurité l’état d’urgence tout ça bon cool mec respire un grand coup ça va le faire oh non la fille devant moi vient de se prendre une balle elle hurle et son ventre m’éclate à la gueule je détourne le visage une seconde trop tard quel con j’ai du boyau sur la joue mais je m’en balance complet parce que là ça tire de plus en plus fort je rampe comme un fou je ne vois plus rien j’ai du sang sur les yeux c’est un cauchemar bon ils font quoi là les flics elle est où la police putain de bordel quand on a besoin d’elle et les pompiers putain quoi merde on est en France en 2015 on paye des impôts pour être protégés non ça beugle de partout ça tire je crois qu’ils sont plusieurs j’ai vu des gens arriver à partir par des portes de derrière la scène semble vide mais je vais jamais arriver à passer les mecs et les nanas sont agglutinés au sol devant moi y en a des dizaines qui pissent le sang qui hurlent qui appellent leur mère je vois la blonde qui m’avait filé du feu dans la queue qui me regarde avec les yeux emplis d’effroi elle est touchée on dirait elle me supplie du regard de rester avec elle je cherche au fond de ma poche je tire mon bandana je lui file et je l’aide à entourer son bras ça pisse dru elle en a plein son chemisier blanc je lui murmure ça va aller reste cool reste au sol ne parle pas et juste là on entend les mecs s’approcher je vois rien j’ai la tête penchée vers le sol je bouge pas je suis couvert de sang et de bouts de cervelle putain pourvu qu’ils pensent que je suis mort putain Seigneur si t’existes et que là tu me files un coup de main je te jure je fais tout ce que tu veux genre je vais voir mes parents chaque semaine je touche plus un verre de ma vie j’arrête Tinder je passe le CAPES au lieu de jouer les contractuels depuis des années je me range des voitures putain je te jure attends là ça craint ils tirent apparemment sur tous les gens qui leur adressent la parole qui disent pitié pitié épargnez moi j’ai des enfants bam une rafale ils descendent tout ce qui bouge on est des lapins dans leurs phares ils nous foncent dessus comme des malades je veux pas voir ça je veux me réveiller Seigneur faites que je me réveille merde non ils m’ont touché je sens une douleur atroce qui explose mon genou ils m’ont tiré dessus les salauds je bouge pas je mords ma main jusqu’au sang faut qu’ils croient que je suis mort je bouge pas un cil je suis un cadavre je suis un cercueil je suis ailleurs je n’existe pas putain on dirait que ça a marché ils sont partis à l’autre bout de la salle punaise je regarde vers le bas mon jean est rouge vif je chope un truc qui traîne par terre sous une nana qui regarde vers le ciel vide avec ses grands yeux ouverts horrifiés je crois que c’est un t-shirt il est plein de trucs mouillés mais je m’en sers comme d’un garrot putain voilà enfin ça me sert de m’être farci la formation de secouriste l’an dernier allez mon gars t’es fort t’es un killer tu vas t’en sortir t’es John McClane je sais maintenant pourquoi je préfère Bruce Willis à Woody Allen au moins ça peut servir de bouffer des pizzas devant Piège de Cristal allez respire t’es encore là attends je sens que je pars non c’est trop con pas maintenant non non putain c’est pas vrai ça a pas changé combien de temps je suis resté dans les vapes je glisse un œil à ma montre merde deux heures chuis resté deux heures dans ce boxon y a moins de bruit que tout à l’heure on dirait on entend presque plus rien sauf de temps en temps un sanglot ou un cri suivi d’une rafale ils vont finir par partir non c’est pas possible je les entends de nouveau s’approcher j’ose lever les yeux ils sont jeunes merde mon âge ils regardent de l’autre côté je me glisse sous un type qui a l’air complètement froid déjà je fous ma tête sous son torse et je prie putain je prie de nouveau Allah Vishnou Jéhovah Bouddha allez les gars qui que vous soyez je m’en tape je suis avec vous j’irai au temple chaque dimanche putain ils arrivent ils vont voir le mec bouger avec ma respiration pourvu qu’ils tirent sur lui il s’en fout il est mort putain allez ou alors qu’on en finisse tant pis pour tous ces pays que j’ai pas vus tant pis pour mon job de toutes façons j’y croyais à moitié tant pis pour ce putain d’amour de toutes façons depuis Mathilde j’y crois plus mais je jure je jure devant Dieu que si je m’en sors je prends mon billet pour NY et je lui hurle devant la Statue de la Liberté que je l’aime depuis des années putain quel con j’ai été de l’avoir laissée filer ils arrivent ils tirent mais ouf ils ont dégainé sur son bide la balle frôle mon visage mais je vais bien merci merci merci Seigneur et puis merde ça tire encore non ils sont encore plus nombreux mais c’est pas vrai ah non on dirait que les flics sont là enfin j’espère je vois des corps qui bougent autour de moi je croyais que c’étaient des cadavres non c’était un leurre c’est l’armée des ombres ou la nuit des morts vivants je sais pas mais bordel on dirait le clip de Thriller du coup je tente de me relever aussi je pousse un beuglement d’enfer mais c’est bon plus personne ne tire j’essaye de ramper sur un côté et là la blonde de tout à l’heure qui tient un mec par la main me dit de la suivre elle me tend l’autre main on avance éclopés débraillés ensanglantés on gémit y a des grands gars en cagoule et uniforme qui nous montrent une porte je passe sur des dizaines de corps à terre y a des jeunes des vieux des gamins des couples encore enlacés les yeux grands ouverts une gamine éventrée un vieux motard barbu qui fait un doigt d’honneur dans son sang y a des trucs horribles genre on dirait la Syrie ou les camps de la mort mais je m’en fous je suis là je vais peut-être m’en tirer je sors c’est la nuit mais c’est fini fini fini

ou pas

A propos de l'auteur

Sabine Aussenac

Rédactrice

Née en 1961, Sabine Aussenac est un professeur et écrivain français.

Auteur de romans, de nouvelles et de poèmes plusieurs fois primés, elle s'attache aussi à faire connaître et aimer la poésie en dehors des sentiers battus de la modernité, sa langue étant proche de celle des auteurs du dix-neuvième siècle. Elle combat le minimalisme des formes actuelles et l’intelligentsia des revues et des grandes maisons d'édition, les premières n'acceptant qu'une certaine forme de poésie, les secondes ne publiant que des auteurs disparus. Son crédo est que les Français sont de grands lecteurs et auteurs de poésie - on le voit à l'implosion des blogs et forums consacrés à cette forme de littérature - mais que l'édition demeure un terrain réservé. Elle en appelle à une poésie vivante et libérée des diktats littéraires et éditoriaux.

 

(Source Wikipédia)

Commentaires (4)

  • Aussenac

    Aussenac

    20 novembre 2017 à 23:19 |
    Pardon si je vous ai choqué, cher Bernard.
    Ce n'est justement "pas" mon style habituel, mais là il s'est imposé...
    En ce qui concerne le "droit" (ou pas) de parler de ..la Shoah, du cancer, d'un deuil; des barbaries...., j'ai pris le partie de le prendre, et, comme dit Martine (merci), oui, de sauter dedans...
    De toutes manières, croyez-le ou non, mais j'ai été malade toute la semaine de commémoration, tout comme je n'avais pas dormi une semaine après Utoya. Je crois qu'on appelle cela de "l'hypersensibilité". C'est aussi en ce sens que depuis que je suis gosse j'ai l'impression d'avoir "vécu la Shoah"...Mais là, c'est du ressort de l'analyse...-un jour? quand j'aurai le temps? l'argent? à la retraite?
    Écrire, c'est aussi cela: vivre. Deux fois, toujours deux fois, et aussi pour les autres, ceux qui se sont tus...
    http://sabineaussenac.blog.lemonde.fr/2015/08/28/esther-bouchra-hamid-pneuma-de-lhorreur-migrants-autriche/

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    • bernard pechon pignero

      bernard pechon pignero

      21 novembre 2017 à 10:20 |
      Votre réponse à mon commentaire, chère Sabine, me confirme ce dont je me doutais bien à savoir que vous êtes aux antipodes d’une démarche de récupération sensationnaliste qui serait odieuse mais qui ne nous sera sans doute pas épargnée tôt ou tard par le cinéma ou la littérature. Pour votre hypersensibilité, celle dont souffrait Voltaire tous les 24 août en souvenir de la Saint-Barthélemy, ne vous soignez surtout pas. C’est votre honneur de porter cette souffrance pour les amnésiques et les indifférents. J’ai renoncé moi aussi à la psychanalyse. Pourtant j’ai un peu les mêmes fantasmes que vous concernant la Shoah ; pour notre « voyage de fiançailles » j’ai emmené ma femme à Auschwitz. Une partie de ma famille y est partie en fumée mais je porte bien plus que la mémoire de ces oncles ou cousins que je n’ai pas connus. On est comme on est (ou comme on naît) et on ne se refait pas… ou si peu, même en écrivant !

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  • bernard pechon pignero

    bernard pechon pignero

    20 novembre 2017 à 17:09 |
    Bon ! Tant pis, j’y vais. J’espérais lâchement ne pas être le premier. Je serai peut-être le seul. J’assume. Je n’aime pas ce texte. Là, ce n’est pas la forme : c’est formidablement écrit ! On peut dire que c’est vécu ! Et c’est là que je coince. Bien sûr ça tient par le « ou pas » final mais se mettre dans la peau d’un type qui réchappe du Bataclan… Non ! Pour moi, c’est comme pour les rescapés des camps de la mort : eux ont le droit de raconter à la première personne. Les autres peuvent en parler mais pas faire comme s’ils y avaient été. Mais bien sûr ce n’est pas une question de droit. Un écrivain à tous les droits. Et moi j’ai le droit de dire que ce texte est incontestablement habile mais que je le trouve … Disons que je le déteste.

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    • martineL

      martineL

      20 novembre 2017 à 20:39 |
      C'est ce qui la fabrique, notre Sabine, Bernard, cette façon de se jeter dedans, et d'avoir pour ça le besoin d' « en être ». Elle le sait ; nous avons souventes fois, discuté cette approche à RDT, voire disputé à l'occasion. Mais, foin ! On a admis – et pas mal de lecteurs avec nous – depuis toutes ces belles signatures Aussenac dans nos « une », que c'était là son ADN à Sabine, sa façon, de parler de ce qui se passe, sa manière courageuse et honnête – surtout ça, de faire la citoyenne dans nos colonnes. Et comme vous êtes, vous aussi de cette espèce rare, elle ne vous en voudra pas...

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