Paye-moi une solitude

Ecrit par Ahmed Khettaoui le 23 mai 2015. dans La une, Ecrits

Paye-moi une solitude

Un bel ensoleillement se distendait, tavelé de quelques brumes légères désemparées. Une lueur surgissait d’une alcôve céleste, on dirait qu’elle voulait appréhender ou tripoter ce rayonnement matinal, timide, ce présage, cette prospérité, et cette gaieté. Rachid, jeune taxieur, taiseux, sortit à sept heures précises, suite un à appel téléphonique d’un client pour le récupérer du bourg d’à côté, ombré d’une faculté humaine de gentillesse, et d’une croyance absolue à la finitude du destin et la vie en général ! Par ce levant innocent hivernal orné d’une nuance ombreuse, couvrant un temps un peu brumeux, nuageux, un fripon clopiné, dissimulant une raillerie répugnante constante, surgit comme un diable d’une rue encombrée ! Ce briguant, ce paria, chef d’une bande de vandalisme composée d’un groupe de délinquants sans disproportion d’âge, une bande de malfaiteurs vagabonds, gaillards bourrés de tatouages massifs crânement répandus en plein relief de leurs épaules, dos et partout, portaient toutes sortes de dessins : serpents, des « pas de chance », etc.

Une mégère gouine, ancienne patronne d’une maison de lasciveté, ancienne gérante dans une maison close (maison de tolérance) ! avant qu’elle soit fermée par les pouvoirs publics suite à une décision du « haut » ! amie et confidente de toutes les buses et prostituées de la région, selon la rumeur publique et les préjugés des coiffeurs du coin, chez laquelle cette bande de « repris de justice » confiaient leur destin, chagrin, administrés par les injonctions de cette dernière. D’un regard grotesque, un voyou, avec une grande épée émoussée plantée en pleine hanche, visage laid, outrecuidant, teigneux, on dirait un assassin avec son accoutrement mi-jeune, mi-âgé, vêtu d’une jaquette crasseuse, d’un ton poussif, patronal faussement sarcastique, héla un taxi qui cheminait son quartier suspect, il contourna vers sa droite. Le taxieur qui voisinait son regard strident essaya coûte que coûte d’entrevoir l’éventuel péril sensé par sa subtilité. Il se trouvait devant le fait accompli, pris au dépourvu quand ce chimpanzé inopinément acheva la devanture d’une roue comme un démon et s’épingla à la vitre du chauffeur, sans demander l’autorisation se jeta brusquement à l’intérieur.

Ce jeune issu d’une famille noble et notable, d’une descendance croyante, religieuse, coreligionnaire, distrait, demeurait stupéfait, perplexe devant cet effet. Il murmura dans son for intérieur : quel sort déprimant m’a expédié dans ce quartier suspect, j’aurais pu l’éviter en cheminant la rue parallèle, mais c’est le « mektoub », ma destinée et mon destin, dit-il poliment ! Dieu est toujours clément, rétorqua d’un air de candeur ! Ce mouflon, déjà à bord, commença à lui manquer de respect en lui lançant des injures vulgaires ! d’un ton rauque, en dévisageant minutieusement sa proie, répliqua avec une férocité intense : tu ne sais pas à qui tu as l’honneur, sache bien que tu es avec le loin de la jungle, accélère, vite, sinon je te fais compter tes dents, allez file espèce de mulet, idiot, bouc de Satin va, allez roule sinon j’enfonce ce cran d’arrêt dans ton ventre. Sache aussi que j’ai juré ce matin de dévorer le premier venant sur mon chemin et qu’il sera dépecé, oui il sera dépecé comme une charogne. Accélère fils de chienne, grogna ce grincheux comme un bourreau d’une détention ! Le taxieur hésita un peu pudibond, poliment répondit : excuse-moi, je dois aller chercher un client aux parages, il m’attend au quartier voisin depuis une heure, si tu permets bien sûr mon frère. Avec une méchanceté extrême, reprit ce vilain client son ordre menaçant : roule, c’est moi qui commande, tu demeures à mon entière disposition tant que je suis à bord, bien compris, sinon je te casse la gueule.

Tandis que ce crapaud exhibe sa férocité ! en marmottant quelques petits extraits du raï vulgaire ! cigarette poudrée de haschich, drogue aux bout des lèvres, une boîte de tabac à priser flottait entre ses mains, yeux exorbités, en exposant aux passants sa tignasse sale, le jeune taxieur ne cessait de multiplier ses implorations et ses supplications par pudeur, candeur et indulgence ! En dissimulant une colère furibonde il ajouta en toute compassion finesse et bienséance : quel sort déprimant m’a expédié dans ce quartier pour rencontrer ce tyran, ce sot-là ? en lançant des imprécations à son encontre. Tout à coup, il s’aperçut que sa conscience ne permettait pas ce genre de comportement à l’égard d’autrui. Il se racheta soudainement en lui souhaitant de tout cœur que ses pénitences soient exaucées par Dieu. Il s’engloutit dans son fatal destin ! Par ailleurs, il marmotta quelques supplications : tiens, moi aussi j’aurais dû amener avec moi un petit couteau, ne serait-ce que par légitime défense, puis il se racheta : non, il n’est pas toléré par la loi, il est strictement prohibé par cette dernière ! Malgré cette indulgence, cette compréhension légitime, le vagabond ne cessait de rudoyer le sage taxieur par ses mots rudes, blessants, immondes, suivis de jurons et de grossièretés. Ce gaillard, entêté et d’un air jubile, yeux gonflés, n’arrêta pas à lui annexer successivement des imprécations blessantes en bougonnant : J’ai bien dit direction la forêt, toi tu ne connais pas bien peut-être « lamroufez », me voilà en chair et en os, mets bien ça dans ta cervelle, allez, roule, salaud, sinon je te poignarde, espèce d’un…

L’indulgent taxieur accélère pour dévaler le reste du chemin qui lui restait avant d’arriver à sa destination au moins sain et sauf. Ils ne se parlent pas. Le taxieur dissipé ! offusqué ! tandis que la voiture trottait comme un cheval essoufflé en serpentant une petite ruelle sinueuse, avoisinante à un établissement scolaire. Lamroufez (pervers), ce sadique, ne cessa de reluquer quelques jeunes lycéennes qui cheminaient le trottoir opposé. Subitement, par un geste de dédain, lui donna ordre d’emprunter une autre piste et de faire demi-tour. Il se trouva devant une tenancière d’une « maison de rendez-vous ». Une gouine, hideuse ! dans la cinquantaine ! vêtue d’une casquette, cigarette bombée à la bouche, d’un coup choquant elle claqua une porte béante donnant sur un petit patio quand elle entendit le premier klaxon de la voiture. Le jeune taxieur qui gardait un silence mutisme, observa avec bizarrerie une modique Madone qui ouvrait une porte à demi. Le charognard gesticulait subrepticement la gouine qui se loucha en toute promptitude vers un petit trou situé au fond d’une petite cour. Elle revint en grande hâte, avec un mugissement assourdissant ! Elle commença à mugir comme un taureau agité : Tiens, el ekahwa (la poudre-café), code échangé entre eux, il ne reste que quelques doses, ordre laconique et bref, compris salaud, allez va-t’en ! Il titube en s’en allant anéanti, il gratte quelques égratignures qui disloquaient l’épicentre de ses divers tatouages à l’aide d’un petit gourdin qui tenait dans sa main, il expectore des crachats par terre, des sécrétions de rage ! Elle essuya sa sueur comme si elle est sortie d’une étuve. Elle mordit follement ses lèvres et dents comme une vipère enragée ! tout près d’une buanderie émergée d’une eau presque opaque ! Ce prédateur passa à la sauvette et y récupéra un sac plein de bouteilles de bière, qui enterra, goulûment, dans le coffre-arrière de la voiture, comme si c’était un trésor !

Tandis que le jeune taxieur attendit le retour de son mauvais client, un « ras du sol », tapette, ressemblant à une biche, efféminé, à peine ses quinze ans, surgi d’une petite porte avoisinante, ne cessait d’offrir de petites tapettes sur ses fesses. Il tint dans sa main un verre de bière bien tassé, dans l’autre main une petite boîte de chemma, tabac à priser, cachetée. Il s’adressa directement au chauffeur de taxi : « tiens, c’est ta part de cette baraka, j’ai bien pensé à toi », en lorgnant avec un regard ensommeillé, vacillant en sa direction. Le taxieur demeuré ébahi immobile sua de pudeur, sa crainte s’étira dans son lointain imaginaire, dans son pantalon de coutil. Il tint cette boîte, la mit sur son tableau de bord par négligence. Une rigolade goguenarde parvint de l’intérieur d’un vestibule peu sombre ! Il interrompit une éventuelle conversation. Une canicule assombrissait un ciel blême… une journée déjà rétablissait en une orgie…

Quel drôle de métier de taxieur, murmura le jeune taxieur quand lamroufez lui fit signe de tête : La forêt. La bagnole affecta sa mission sous cette menace et celle de son Maître, en chevauchant une piste opposante à un barrage fixe des services d’ordre. Au bout d’une demi-heure ils achevèrent la forêt (lieu de débauche). La gouine qui était déjà là-bas avec le nain efféminé, disait cette fois à mi-voix : j’ai baptisé le surnommé « fugitif » notre taxieur clandestin habituel, le cocu. C’est lui qui m’a trimbalée. Tenez les gaillards quelques bouteilles de Ricard que les dignitaires soi-disant et quelques stupides mandarins de la ville avaient laissées de la soirée dansante d’hier. Eh bien, je pense à vous, je vous adore, allez dispersez-vous, préparez la table, allons-y, vous savez bien qu’hier c’était mon anniversaire, je l’ai fêté avec ces ridicules, aujourd’hui à vous le tour. Je veux qu’il se passe dans l’énorme : avec du Champagne, Ricard, et poudre compris, parlons peu, agissons convenablement, je veux une rasade de Cognac, compris !

Le nain lui coupa la parole :

– Paye-moi une solitude, patronne, mais diurne.

– Toi, répliqua la patronne en toute assurance, je te payerai une bonne fessée ce soir, donne ta bouche. Il la donna !

Le jeune Rachid, contrarié, balbutia quelques phrases inaudibles en ajoutant :

– Et moi est-ce que je peux quitter les lieux ? je peux me disperser ? ma mission est terminée.

La patronne le dévora d’un regard strident :

– Toi, un de ces jours, je te payerai une belle solitude ! Allez, dégage, espèce d’un loup, connard va !

S’apprêtant à démarrer, le nain s’approcha de lui : paye-moi une solitude, j’ai bien envie de… mais pas maintenant. Le jeune Rachid, en sortant de ce campement libertin, aberrant, sain et sauf malgré toute cette souffrance, ce supplice moral et physique, s’arrêta à quelques kilomètres de la forêt, remercia Dieu pour cette ultime victoire glorieuse. Il demeura un bon moment perplexe, traumatisé de ce drame vécu, se demandant ce qu’il allait faire. Il prit un petit tapis, il pria.

La voiture galopa et tout à coup se trouva nez-à-nez devant un barrage de gendarmerie installé à l’extrémité d’un virage dans la nationale. D’un signe respectueux l’agent de l’ordre lui fit signe de s’arrêter. Quand l’agent lui demanda poliment les papiers, Rachid son collègue s’aperçût que la voiture était suspecte. Il ouvra le coffre : le sac de bière était bien installé dans un coin à l’intérieur. Le gendarme : qu’est-ce que c’est ça ? Rachid d’un ton persuasif, plaidant l’agent que cet objet ne lui appartenait pas et que c’est un objet délaissé ou oublié par un client que je viens de déposer à la forêt, je ne sais même pas ce qu’il contient. Ne joue pas la comédie, dit le gendarme, et cette boîte aussi, ne dis pas qu’elle ne t’appartient pas. Suis-moi. Il lui livra un procès-verbal sur le champ. Rachid menotté lança des supplications, jura par son honneur qu’il est innocent. L’attirance des menottes et d’un vertige qui le hanta, subitement. Le gendarme avec une voix retentissante appela son collègue pour embarquer l’accusé à l’intérieur d’un fourgon garé au bord de la nationale. Rachid supplia de nouveau l’agent. Il dénonça la bande et l’endroit, il signa une décharge… une attestation d’honneur, justifiant sa déclaration.

Ecoute, jeune, dit le gendarme, nous, il est de notre devoir d’agir de cette façon, et de compléter notre tâche morale, et ce, face à la loi en vigueur, vous devez vous soumettre obligatoirement à cette procédure quoique vous dites que vous êtes innocent, en appelant son collègue pour lui rédiger un PV d’arrêt en flagrant délit et le présenter devant le procureur de la république pour abus de loi, cause : drogue, boissons illicites. Rachid placé en garde à vue, soumis aux règles judiciaires compétentes. Rachid devant une arrestation absurde.

Le verdict tomba un mois après son arrestation en mandat dépôt. Le juge prononça la peine requise par le jury et le juge d’instruction. Rachid devant la barre comme une poule, assommé de peur et de frayeur. La salle d’audience archicomble. Le juge prononça d’un air paisible devant une séance plénière : Au nom de la loi et du peuple, et après enquête de nos éléments et ceux du service des mœurs, nous réservons au nom de la loi et de l’égalité morale le rappel logique de monsieur le procureur de la république, et nous nous trouvons face à notre conscience d’annoncer publiquement nous la cour d’assises l’acquittement total et sans condition ni sursis à l’égard du jeune taxieur Rachid ; en annonçant, en outre, que la bande a été arrêtée par les services d’ordre, en flagrant délit dans une forêt aux berges de la ville, et que Rachid était victime d’une manœuvre, peut-être une préoccupation futile mais légitime aux yeux de la justice ; on s’excuse auprès de lui, de ses parents ses proches et amis de l’avoir écroué pendant un mois derrière les barreaux, c’était une procédure judicaire légale, dit-il en souriant.

Des youyous, des applaudissements régnaient, remplissaient la salle d’audience, sa mère, Kheira, agitée de joie, en sanglot, inondée de larmes hurla : Merci monsieur le juge, mon fils a été bien élevé bien éduqué dans une atmosphère saine et souveraine et Que Dieu Tout Puissant ne le laissera jamais à la portée de ces ratés ces lépreux. Louange à Dieu, dit-elle en pleurant.

Le juge, d’un ton clément, responsable : Oui effectivement, Khalti (acte de respect, signifie aussi ma tante), la loi est toujours là, la justice aussi, grâce à nos agents de mœurs, leur vigilance que nous saluons vivement, que cette bande de malfaiteurs à été éliminée de la circulation.

Le juge d’instruction, tout souriant :

– Et toi, Rachid, tu as ton mot à dire.

Rachid, détaché, loin de la barre, très ému :

– Permettez-moi monsieur de remercier fortement la cour pour cet acte très touchant. Mon mot, Monsieur le juge, c’est de leur souhaiter une bonne conduite, et Que Dieu tout Puissant Atteste tout aberrant, amen.

Le procureur, d’un air laudatif :

– Oui, c’est ce qu’on souhaite tous à nos fils et jeunes, mais sache mon fils Rachid que la loi est toujours derrière ces fléaux sociaux. Va t’reposer, mon fils, et que Dieu te protège.

A l’extérieur du palais de justice, un attroupement de jeunes vint accueillir le jeune rescapé.

Un de ses copains, en plaisantant :

– Rachid, paye-moi une solitude.

Rachid étonné :

– Justement, c’est la phrase que je n’ai pas bien saisie.

Souriant, son copain :

– Ça veut dire : paye-moi une soirée aberrante, c’est un mot de passe ! oui mon cher et ami Rachid.

Le ciel de la ville brilla aux yeux du Rescapé quand sa voiture traversa les principaux axes de la ville, escorté d’un immense cortège triomphal. Eh oui, effectivement, c’était la joie qui Régnait la ville, c’était le défilé… et tout le monde en parle.

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