Pique-nique

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 16 juillet 2016. dans La une, Ecrits

Pique-nique

Appuyé contre le mur du fond de la buanderie, sous le vasistas de verre dépoli, le vélo d’Armand se couvre de poussière malgré l’intention de son propriétaire de « reprendre l’entraînement un de ces jours ». On ne peut pas tout faire. C’est déjà beau qu’il parvienne encore à entretenir la voiture tout seul : vidange, graissage, réglage du carburateur… et s’il fallait changer le joint de culasse, Armand saurait sans doute déposer le moteur, et il en aurait probablement la force, aidé de son petit palan à chaîne pendu à la poutre du garage. Le problème, c’est de trouver les pièces, quoiqu’un joint de culasse, ça se fabrique… Un bon achat, ce petit palan à chaîne ! C’est fabriqué en Chine, mais ça ne veut pas dire : les produits chinois, c’est pas tout mauvais. Il ne faut pas être négatif. Pour le vélo, de toute façon, avec cette sciatique qui lui a duré tout l’hiver, il n’en est pas question pour l’instant. Armand en sera quitte pour raviver les chromes avec du pétrole lampant. Il regarde les papillons des moyeux. On dirait plutôt des libellules que des papillons. En tout cas c’est rudement costaud, c’est de l’acier comme on n’en fait plus. Armand se reproche aussitôt cette pensée injuste et nostalgique. Il a lu justement dans La vie du rail qu’on fait des aciers de plus en plus épatants. Pour le TGV par exemple, on a mis au point des aciers tellement élaborés qu’avant que les Chinois ou les Russes en trouvent la recette… À propos de recette, ça sent sacrément bon…

– Qu’est-ce que tu nous fais de bon Maman ? crie-t-il de sa voix la plus amoureuse à Georgette qui a ouvert la fenêtre de la cuisine pour la buée, et pour profiter du beau soleil de cette matinée estivale.

– C’est la surprise.

– C’est pour le pique-nique, au moins ?

– Tu verras bien. Lave donc la voiture et ne pense pas qu’à manger.

Georgette a aligné sur la planche à découper deux petites omelettes, une aux oignons, une au lard, qu’elle a fait dorer juste ce qu’il faut et qu’elle a roulées en trois plis comme des crêpes. Elle va les laisser refroidir avant de les envelopper dans le papier d’aluminium. C’est vrai que ça sent bon, mais ce qu’Armand n’a pas pu sentir, à cause de l’odeur des oignons grillés puis des lardons frits, c’est le parfum idéal d’une salade de pommes de terre comme on n’en réussit pas à chaque fois. Georgette avait tout de suite vu au marché (on a beau dire, le marché du samedi, c’est quand même autre chose que l’hyper) que ces petites Roseval, c’était de la qualité extra : fermes et tendres à la fois, avec une chair qui ne se défait pas, qui cuit autant à l’intérieur qu’à l’extérieur, une peau qui se laisse enlever comme un bas de soie et un vrai goût de pomme de terre qu’exalte et renforce un grand verre de Muscadet pour les refroidir avant la vinaigrette à l’échalote. Maintenant elles baignent dans leur huile, deux cuillerées à peine et elles n’ont pas tout pompé aussitôt (c’est le secret du vin blanc), parsemées de persil, plus pour la couleur que pour le goût. Quand elles seront tout à fait froides, Georgette pourra fermer le Tupperware. Une salade pareille mériterait des harengs fumés, mais pour le pique-nique ce serait trop fort, il faudrait emporter deux litres de rosé au moins dans la glacière, et quand on fait de la route…

Les œufs durs, le saucisson à l’ail, une boite de pâté de foie (du bon !), le pain frais, une boule qu’Armand avait commandée à la Fromenterie qui est ouverte le dimanche matin (c’est bien pratique pour les croissants, quoique, de l’avis de Georgette, une ficelle fraîche vaut bien un croissant…), les tranches de quatre-quarts dans leur papier d’alu, la salière, les couverts, les assiettes en plastique et les serviettes en papier, des vrais verres, tout de même, parce que le carton donne un goût… tout ça déjà posé dans le grand panier d’osier qui rentre tout juste dans le coffre de la voiture.

Georgette se voit dans la glace de la crédence. Elle est hirsute. Des mèches se sont détachées de son chignon, elle a l’air d’une vieille folle. Ça la fait rire. C’est si bon l’été enfin ! Il va faire une journée magnifique ! Ce n’est pas trop tôt après ce printemps pourri. Elle voit Armand qui astique les enjoliveurs des roues. Il a mis ses bottes de caoutchouc. Il est encore bel homme même s’il n’a plus la silhouette du cycliste qui avait failli faire le Dauphiné Libéré et qui a fait troisième au col de la République l’année de leur mariage. Elle décide d’aller faire sa toilette avant la salade de fruits. Comme ça, les bananes et les pommes n’auront pas le temps de noircir.

Quand la voiture est rutilante (Armand a même acheté une bombe d’un produit qui rénove les plastiques, dont il est rudement satisfait, et il ne se privera pas de le dire au garagiste qui lui en a fait la réclame), il la sort dans la rue et la range le long du trottoir. Il place une cale sous la roue avant, parce que la rue est légèrement en pente et on ne sait jamais. Un chien musarde et renifle les troncs des acacias boule. Ce doit être le chien des retraités de la Poste de la rue Camille Saint-Saëns. Ils laissent toujours leur portail ouvert. C’est un quartier tranquille, surtout le dimanche. Alors en juillet, je ne vous dis pas ! Les gens restent chez eux pour regarder le Tour (aujourd’hui c’est repos à l’étape). Ils ne circulent guère. Ils ne se parlent pas, ou alors à la boucherie pour ne pas donner à croire qu’ils sont fâchés ou hautains. Chacun vit chez soi. Du moins ceux qui restent : il y a beaucoup de maisons fermées et pas seulement pendant les congés. Rue des Tilleuls, une sur trois est à vendre mais on ne l’affiche même plus. Les héritiers attendent des jours meilleurs. La rue du Repos mène au cimetière, mais depuis qu’ils ont ouvert les nouvelles allées, en haut, les convois ne passent plus par là. Et puis d’ailleurs, aujourd’hui, si on veut de l’animation, on sait où la trouver.

Armand déplie la table et les sièges de toile, tandis que Georgette sort la nappe en vichy rouge et blanc, celle-là même qu’ils avaient pour leur premier pique-nique, avec la Juva-Quatre. On ne compte plus les pique-niques qu’elle a faits cette nappe là !

Georgette fredonne un air de jadis. Armand ne saurait dire lequel, il n’est guère musicien, et puis il est un peu dur d’oreille et avec le bruit incessant des voitures, de toute façon…

Ils sont contents de cet emplacement. Ils l’avaient repéré l’été dernier mais il n’était pas libre ce jour-là. C’est un petit refuge pour poids-lourds, à l’entrée de la bretelle qui mène au péage, juste après le pont qui enjambe l’autoroute. C’est le meilleur endroit pour observer les bouchons des départs en vacances. Et en plus, de l’autre côté, on voit passer le TGV.

– Tu vas me dire des nouvelles de cette salade de pommes de terre ! ».

A propos de l'auteur

Bernard Pechon-Pignero

Bernard Pechon-Pignero

Après une carrière professionnelle de cadre dans le négoce sidérurgique puis l’industrie chimique, ancien magistrat consulaire, je consacre ma retraite à mes trois enfants adoptés au Mali et à divers bénévolats associatifs autour du livre, de la lecture et de l’édition.

Sous le nom de Bernard Pignero, j’ai publié un roman chez Gallimard « Les mêmes étoiles» (1998), des nouvelles chez HB, un roman aux éditions des Vanneaux « Mélomane » (2011) un récit aux éditions de la Vague Verte « Mémoires d’Airaines » (2011) un roman aux éditions Encretoiles « Traduit du français » (2015) des recueils poétiques et des articles critiques sur la peinture.

REFLETS DU TEMPS  publie mes articles, chroniques et nouvelles depuis 2010

Je vis en Picardie depuis 2008 après quarante ans dans le Gard. 

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