Qu'est-ce que que ? De la Kritikatür

le 19 août 2011. dans Ecrits, La une, Société

Qu'est-ce que que ? De la Kritikatür


La kritikatür, c’est quoi, sinon la dictature des gens sans talents, et qui possèdent néanmoins le pouvoir de vous éreinter la littérature dans la colonne d’un journal qu’on lit, ou au cours d’une émission radiophonique ou télévisée qu’on écoute.

Je suis d’ailleurs bien présomptueux à parler de ce sujet, car n’étant pas moi-même grandement concerné. Mais je ne vois pas pourquoi je ne me mêlerais pas d’une chose, au prétexte qu’elle ne me regarde pas, quand je vois tant de gens pratiquer de même.

« La critique est aisée, mais l’art est difficile », ai-je entendu dire à ce propos, et ça n’est pourtant là qu’un modeste argument en faveur des gens qui s’expriment devant un public. Car, au-delà de ça, reconnaissons qu’il y a bien de la prétention à commenter en quelques lignes tout le travail d’un auteur, que ce soit un album de chanson, un essai ou un roman.

Le pire, en la circonstance, est de voir des individus s’essayer à faire preuve d’esprit et de style à descendre un auteur. Personnellement, je n’aurais pas la prétention de faire de même, si je devais éreinter mon prochain, et je me contenterais de lui adresser mes reproches sans avoir peur de la vulgarité : après tout, un con, c’est un con, n’est-ce pas ?!

On se demande même pourquoi l’on s’échine à dire du mal du travail de quelqu’un ; ne vaudrait-il pas mieux n’en rien dire, si c’est si détestable ? Il y a là un paradoxe, et je l’explique en me disant que, finalement, tous ces critiques cherchent à faire partie prenante d’une polémique dont ils sont à l’origine, et qui leur permet « d’exister » sur le compte d’un auteur, qui, lui, a éventuellement fait l’effort de produire quelque chose de conséquent, même si la qualité en est discutable.

Mon argument renvoie d’ailleurs à un problème plus épineux : faut-il être soi-même capable d’écrire un roman, pour s’autoriser à en faire la critique ? Évidemment non, dans la mesure où il est toujours possible de critiquer un ouvrage, relativement à d’autres. Toutefois, cela devrait parfois encourager certains individus, à la critique facile, à relativiser leur appréciation.

Ne pas oublier non plus que l’on ne parle qu’en son nom propre, et que l’on réagit par rapport à son propre vécu, sa culture, ses goûts personnels, qui n’ont rien d’universels. C’est pour cette raison qu’il m’est odieux d’entendre ou de lire certaines personnes, qui s’expriment comme si elles se sentaient investies d’un pouvoir divin, qui n’est que celui de leur réputation de critique, toujours acquise sur le travail des auteurs, rappelons-le

Plus généralement, cela renvoie au jugement, à l’opinion, et il y a quelque chose de pourri à vouloir orienter ceux d’autrui. Bien sûr, on évite bien de la peine à quelqu’un, à lui déconseiller la lecture de tel ou tel ouvrage, mais est-ce vraiment une bonne chose ? N’est-ce pas présomptueux de penser que notre opinion vaut pour lui ?!

Ainsi, on oriente les gens vers des achats de masse, et on les détourne de « l’alternatif », de l’original, du dérangeant, de l’inconvenu, et c’est bien dommage. Et j’entends que tous autant que nous sommes, nous sommes au besoin responsables de ce que les autres se comportent comme des moutons.

A chacun échoit selon moi le devoir d’encourager les autres, en commençant par ses proches et ses propres enfants, à explorer des pistes qui lui sont inconnues, et à se réjouir qu’il pratique de la sorte le plus souvent possible, alors que, bien souvent, au contraire, les gens se félicitent d’être confortés dans leurs goûts et leurs choix par ceux des autres.

« Choisis-toi une autre musique, une autre littérature, une autre poésie, une autre philosophie, d’autres savoirs, et ainsi, nous pourrons avoir des échanges véritablement intéressants », cela devrait être le crédo de tous les éducateurs, quand nous nous glorifions de ce que les jeunes marchent dans nos traces !

Évidemment, voir partir l’autre explorer d’autres chemins, c’est déjà craindre qu’il n’y découvre quelques « vérités », « supérieures » aux nôtres, et pourtant, cela ne représente-t-il pas par là même une chance unique de partager avec lui le fruit de ses découvertes.

Ainsi, je « hais » les fils de boulangers et de notaires, qui reprennent le fournil ou l’office de leurs parents, espérant déjà que leur future progéniture fera de même ! Heureusement que la vie est là, pour les détourner au besoin de leurs certitudes, et tant pis pour eux, si elle ne s’en donne pas la peine. Mais ça ne doit pas être si courant, et, en la circonstance, je fais confiance au paradoxal poilu, qui partout s’insinue.

Je les « hais », dans ce sens où, tout en même temps qu’ils perpétuent une tradition, ce qui n’est pas une mauvaise chose en soi, ils perpétuent en même temps un ordre social qui, lui, me déplaît profondément, car, tel que nous le connaissons, il fige le destin des uns et des autres, quelque part, et, partant de là, les croyances, les idées, les attitudes, diminuant d’autant la capacité réactionnelle de notre société au changement de son environnement.

Quelque part, nous devrions prendre l’exemple à ce sujet de la génétique, qui fait en sorte que nous ayons toujours quelques traits communs avec nos parents, et s’arrange pour le reste à faire de nous bien autre chose que des clones. Que rêver de mieux ?


Gilles Josse


Commentaires (2)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    20 août 2011 à 06:55 |
    « Critique » en français, comme « criticism » en anglais, ou « Kritik » en allemand, a, comme vous le savez, deux sens : celui de reproche et celui d’observation analytique à visée purement objective : lorsque Kant écrit sa « Kritik der reinen Vernunft », il n’a évidemment rien contre la raison pure, bien au contraire !
    Mais – et je vous rejoins tout à fait – « critique », dans son deuxième sens, glisse trop souvent vers le premier, devenant ainsi arbitraire, voire totalitaire (songiez-vous à la « Kommandantur » des années d’occupation en forgeant votre néologisme germanoïde de « Kritikatür » ?), démolissant, ou tentant de démolir, pour toujours un auteur…Ainsi parfois des écrivains ratés, ou même des non écrivains s’érigent en arbitres du monde des lettres, de même que les critiques gastronomiques se hissent au-dessus des chefs, qu’ils ne sont pas et ne seront jamais, pour laisser tomber leurs jugements définitifs…
    Dans tous les cas, une telle inflation de l’ego renvoie, comme vous le dites très pertinemment, à l’opinion, à cette « doxa » fluctuante et incertaine, que Platon oppose à l’ « epistémé », la science, et, plus encore, à l’ « aletheia », la vérité. Certes , une critique littéraire « scientifique » n’existe pas ; mais, à tout le moins, un minimum de règles déontologiques et analytiques devraient s’imposer, comme celle de parler seulement d’un texte et non de son auteur…

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    • gilles josse

      gilles josse

      22 août 2011 à 11:11 |
      Merci pour vos commentaires, Jean-François, toujours avisés, souvent érudits, même si parfois un peu austères ! :)

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