Qu'est-ce que que ? La parlotte

le 26 août 2011. dans Ecrits, La une, Société

Qu'est-ce que que ? La parlotte


La parlotte, chez l’homme, ça doit être l’équivalent des perpétuels attouchements des bonobos. Il faut bien qu’il en soit ainsi, sans quoi elle ne revêtirait aucun sens, et nous inclinerait à douter de nous. Quoi de plus vain qu’elle, en effet, sur le plan intellectuel ?!

Éric berne, l’inventeur de l’analyse transactionnelle, nous dit également que parler du temps qu’il fait n’est qu’une manière de parler de nous et de la manière dont nous nous sentons. C’est une interprétation rassurante, quelque part, qui donne de la valeur à ces kilomètres de phrases que les gens produisent sur des choses anodines, et qui semblent tout aussi anodines ; nous ne ferions ainsi que manifester à autrui notre état psychique et émotionnel, afin, au fil de la conversation, d’accorder notre humeur à la sienne.

Vu comme ça, la parlotte, en apparence insignifiante, dit notre façon d’être au monde et d’entrer en relation avec autrui. Ainsi, il est des gens qui, considérant qu’il pleut, ne vous feront jamais la concession que le fond de l’air reste doux, alors que d’autres seront toujours prêts à vous accorder quelque chose de positif, qu’il gèle à pierre fendre ou que ce soit le déluge.

Mais on ne parle pas que du temps, mais aussi des gens, et là encore, c’est une manière de nous mettre en scène nous-mêmes, et nos goûts, nos phantasmes et nos dégoûts. Aussi banales soient-elles, nos conversations livrent alors néanmoins notre intimité, à qui sait les écouter. Mais qui s’en soucie ? Cela se passe en effet la plupart du temps de manière inconsciente.

Et finalement, on s’aperçoit que l’on ne parle que de soi, et même lorsque l’on s’intéresse à l’autre, c’est de manière à juger en quoi il nous plaît, à nous, et non d’une sorte de valeur intrinsèque, qui d’ailleurs n’existe certainement pas. « Les gens taisent l’autre. Tu peux crever, ils ne retiendront même pas un de leur souffle », disait Léo ferré, lucide, cynique, impitoyable.

Oui, nous ne savons nous départir de ce moi qui nous tient en laisse, il ne faut jamais l’oublier. Le plus doux des poètes ne parle encore que de sa personne et de ses états d’âme, et s’il nous fait vibrer, c’est à son diapason à lui !

Alors, devrons-nous chanter l’amour, qui seul semble nous permettre de nous oublier un moment ?! N’est-ce pas toujours en définitive un peu nous-mêmes que nous aimons à travers l’autre, ou peut-être bien un double de nous-mêmes qui reste inaccessible, en ce qu’il concentre certaines qualités qui nous font défaut ?

Si je me sais ou sens lâche, j’admirerai son courage, et si je suis toujours inquiet, son calme, etc. Tout me porte ainsi à croire que nous ne vivons en fin de compte qu’avec ce nous-mêmes qui ne nous appartient pas tout à fait, puisque nous le devons en partie à nos parents, et que nous le transmettons à nos enfants.

Vu dans ce sens, notre identité serait une illusion, et nous ne devrions jamais accorder tant d’importance à nos qualités morales et défauts, qui la modèlent, et qui nous viennent de notre éducation, comme la glaise s’adapte à la main du sculpteur.

Et pourtant, cette illusion nous colle à la peau, et nous la choyons jalousement, comme si nous avions peur d’avancer sans masque, dans le carnaval social. C’est en effet comme si nous pressentions en nous quelque chose de plus pur, de plus fondamental et fragile, et qu’il convient de protéger derrière des tonnes de convenance.

Au-delà de ce moi de façade, se tiendrait donc en nous quelque chose d’essentiel, et qui nous fait peur, en ce qu’il échappe à la description par les mots du langage, qui se fait toujours dans la relation à l’autre, quelque chose d’inhumain, par là même d’impersonnel, de profondément respectable. Et n’est-ce pas cela même qui relie l’individu à ce mystère qu’on appelle dieu ou la vie, selon son inclination ?

Et ce mystère de la vie en nous rejoint le mystère de notre propre mort à venir, dont nous espérons tous qu’elle sera douce, quoiqu’il arrive, et non cet arrachement qu’elle représente bien souvent pour ceux qui nous survivent.


Gilles Josse


Commentaires (2)

  • Virginie Holtzer

    Virginie Holtzer

    27 août 2011 à 13:45 |
    Cher Gilles, quel bel article... De mon côté je ressens aussi la "parlotte" comme étant éminemment, sociale. Quand on est en dépression (par exemple) on ne la supporte plus.

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    26 août 2011 à 22:12 |
    Superbe papier, cher Gilles, et, croyez-moi, je suis avare d’éloges ! Vous y dites tout, ou à peu près…La parlotte, le langage est ce qui, pour les pères de l’Eglise, fonde la « logocéïté » de l’homme, c’est-à-dire rien moins que sa ressemblance avec le Logos divin. Dieu Lui-même parle… « Au-delà de ce moi de façade, se tiendrait donc en nous quelque chose d’essentiel, et qui nous fait peur, en ce qu’il échappe à la description par les mots du langage, qui se fait toujours dans la relation à l’autre, quelque chose d’inhumain, par là même d’impersonnel, de profondément respectable », et oui, c’est bien cela, même si je ne parlerais pas d’impersonnalité, mais d’une forme différente de personne.
    Bravo aussi pour cette honnêteté que peu ont : « et finalement, on s’aperçoit que l’on ne parle que de soi », ce narcissisme renvoyant, bien sûr, à l’amour de soi-même, cette « philautia » responsable de la Chute selon saint Maxime le Confesseur : « n’est-ce pas toujours en définitive un peu nous-mêmes que nous aimons à travers l’autre ? »…Question à laquelle il faut bien répondre « hélas oui ! ». Platon, dans le Banquet, dit que si c’est soi-même que l’on voir se mirer dans l’œil de l’aimé en le regardant, alors ce n’est pas le véritable amour…Et, en écho, sur un mode plus léger, Oscar Wilde confirme : « to love oneself is the beginning of a life long romance » (s’aimer soi-même est le début d’une idylle qui dure toute la vie).

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