Qu'est-ce que que ? Si les cons volaient ...

le 08 août 2011. dans La une, Ecrits

Qu'est-ce que que ? Si les cons volaient ...


« Si les cons volaient, tu serais chef d’escadrille ! » : mais, qui c’est ce « tu » ? Tu, c’est l’autre, qui nous permet paradoxalement d’exister, de nous affirmer, de nous délimiter, mais qui, en même temps, restreint notre liberté même, et nous fait peine à jouir tranquillement de la vie. Bien sûr, c’est du paradoxal poilu de la meilleure eau…

Aussi, un con, c’est dans bien des cas simplement quelqu’un qui n’envisage pas telle ou telle chose de la même manière que nous, à distinguer du connard, qui, lui, semble prendre un malin plaisir à s’opposer systématiquement à nous et à nos façons de voir. Il y a donc là, reconnaissons-le, une gradation, et tout un ensemble de nuances, dans ce que la justice et les bien-pensants qualifient simplement d’injures, et renvoient de même à la sanction du code pénal.

Dans l’océan du langage, il est donc des mots que d’aucuns voudraient renvoyer aux abysses, et dont on ne fait aucune étude, ni aucune théorie, comme on qualifiait les noirs de simples nègres, il y a quelque temps encore, sans chercher à reconnaître la richesse et l’originalité de leur mœurs.

Il y a là, me semble-t-il, une injustice fondamentale, et j’ai envie de prendre la défense, sinon du con, du mot lui-même, qui, sans son existence, nous priverait irrémédiablement de certaines nuances qui nous sont pourtant indispensables.

La politesse et la correction à perpétuité, quelle horreur ! Pourquoi dénier leur utilité à des mots comme « con » ou « connard », qui offrent pourtant des raccourcis pleins de sens ? Est-il vraiment nécessaire de s’en passer, pour utiliser en lieu et place tout un discours rempli de termes aussi châtiés que savants, que j’aurais envie d’appeler des mots châtrés. Ne faut-il pas des couilles, pour appeler un chat un chat, quelque part ?

Aussi, je voudrais militer ici pour une certaine « virilité » du langage, a contrario des pisse-froid de tous genres. On a trop tendance à les considérer comme un héritage du passé et de nos ancêtres, et à les révérer comme tels, renvoyant l’argot à l’opprobre, en ce qu’il nous vient des gens de peu.

Mais, le langage, n’est-ce pas un bien commun, qui n’appartient certes pas aux académiciens, mais à l’homme de la rue, au quidam éventuellement sans culture ? Au nom de quel principe devrions-nous  censurer certains vocables dérangeants pour le bourgeois, tel « bourgeois » lui-même, dont certains s’ingénient à dire qu’il n’a plus aucun sens, de nos jours ?

C’est pourquoi, si nous devons nous battre pour la liberté, devons-nous déjà nous battre pour celle d’utiliser les mots qui nous plaisent, parce qu’ils nous servent à exprimer notre ressenti particulier. Car, censurer le mot, c’est déjà censurer l’idée et la réalité qui se cachent derrière.

Ainsi, j’en entends qui toussent lorsqu’on leur parle des « patrons », et que l’on en profite pour les critiquer. Pour ceux-là, ce terme n’aurait pas de sens, ou, éventuellement, il reviendrait à mettre dans le même sac une foule de gens aux comportements bien distincts, à généraliser à la légère.

Mais, tant qu’à se battre, ne convient-il pas justement de « généraliser », d’autant que, bien souvent, nous ne possédons justement pas le pouvoir des canons ?!

Alors, je défends le droit d’enchâsser çà et là quelques grossièretés au sein d’un discours que je m’efforce de maintenir dans un langage soutenu. C’est ma manière particulière d’affirmer ma distance vis-à-vis de la pensée commune des gens bien éduqués, qui se superposent à peu près aux nantis.

De cette manière, je m’autorise à supporter les « pédés », ce qui n’est pas forcément le cas de tous ceux qui les baptisent proprement « homosexuels ». De cette manière encore, je me sens beaucoup plus libre, en me départissant de maints tabous, qui, sans cela, me lieraient au convenable et au convenu.

Qui plus est, les mots, je les prends comme une nourriture, inégalement partagée, et c’est ma façon de me souvenir de cette inégalité que de ne pas craindre d’utiliser ceux du vulgaire, à l’occasion. Quand je me ballade dans la rue, et que je croise une nana, je mate son cul, bien souvent ; et alors, en quoi est-ce que cela vous dérange que je l’exprime de cette manière ? Serait-il nécessairement plus propre d’avouer que je suis « sensible au physique des femmes que je croise » ? J’aurais pourtant l’impression d’être un crétin sortant du baptistère, à m’exprimer de la sorte.

Voilà par exemple pourquoi je n’ai jamais pu supporter de lire plus de quelques lignes d’un individu comme Claudel, veuillez m’en faire excuse…

Gilles Josse


Commentaires (7)

  • Simon Dominati

    Simon Dominati

    17 août 2011 à 10:52 |
    Puisque personne ne veut s’amuser à faire le con, je veux bien donner le coup d’envoi.
    Si les cons volaient en justes noces, il y en aurait partout. Si les cons tournaient ; les cons cassaient, les cons cernaient, les cons naissaient, les cons fédéraient, les cons juraient, les cons servaient, les cons sacraient, les cons signaient… nous serions submergés, et si les cons gelaient, il y en aurait pour l’éternité.

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    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      17 août 2011 à 14:33 |
      Quelle con-jonction de con-sidérations de con-sidérable importance!....Cela me sidère, con que je suis!

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  • Simon Dominati

    Simon Dominati

    15 août 2011 à 11:03 |
    Voilà bien un endroit, « Reflets du temps », où les lettres ont toute leur place et où les mots ne sont plus prononcés du bout des lèvres. Généralement, le mot « con » se rencontre sous sa forme voilée « c… » qui se veut pudique et curieusement plus percutante aussi. Le nu intégral qui jalonne le texte de Gilles Josse ne choque pas, du moins ne me choque pas. J’approuve ce franc parler, ce parler clair et personne n’est obligé d’adhérer aux idées véhiculées. Les réactions qui suivent sont toutes pertinentes et prolongent les assertions diverses du vocable, en attendant celle de qui voudra bien jouer au con.

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  • Virginie Holtzer

    Virginie Holtzer

    11 août 2011 à 11:28 |
    "Le con", ce n'est pas seulement l'autre... "Le con", c'est un fourre-tout, un package, ce qu'on utilise pour désigner moins une personne, que l'attitude, à un moment T... Une arrogance, une incivilité, un acte malveillant... ou le simple manque de bon sens. Combien de fois ne le dit-on pas à propos de soi-même "ah quel con !" parce qu'on a omis de faire quelque chose d'important ou bien qu'on a fait... une grosse connerie !
    Selon moi, le con est moins "un être" ou "un autre", que notre petit jumeau démoniaque tapi au fond de nous. Veillons sur lui (avec même une certaine tendresse parfois).

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    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      15 août 2011 à 12:45 |
      Très juste Virginie!Qui ne sait voir le con en lui (elle) ne se con-naît pas vraiment lui(elle)-même...Et projette sur les autres ce qui lui revient de droit!...

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  • Kaba

    Kaba

    09 août 2011 à 10:34 |
    Citation :
    "Les cons n'arrêtent pas de voler
    "Les autres de les regarder"
    Cela n'est pas une critique de votre mot, sinon de ce que je suis moi-même en train d'écrire : pourquoi écrivons-nous cela ? Qu'est-ce que nous écrivons ? "Du vent" (autre citation).
    Cela dit, s'il m'arrive quelquefois encore de regarder les fesses d'une femme, je regarde plus souvent leur visage ou même, quand je leur parle, leurs yeux ou bien leurs lèvres - cela m'aide à les comprendre.

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    08 août 2011 à 17:18 |
    Vous posez un dilemme fort intéressant : « virilité du langage » vs politiquement, voire tout simplement civilement (au sens de civilités) correct….Ou bien, formulé autrement, hypocrisie assumée vs franchise blessante et potentiellement polémogène. Il n’y a pas de réponse universelle : l’orient, en particulier l’Asie, choisira de ne pas blesser quitte à mentir, là où la mentalité protestante, notamment américaine, préfèrera la vérité crue au risque du conflit. Au fond, toute la question est de savoir quelle valeur on place en premier : authenticité et honnêteté intellectuelle d’un côté, désir de préserver la paix et de ménager les personnes de l’autre ; étant entendu que chacune de ces motivations peuvent n’être qu’un alibi…La sagesse consiste peut-être à s’adapter aux valeurs de son interlocuteur : cultiver l’empathie !

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