Qu'est-ce que que (6) Eloge de la redondance

le 24 juin 2011. dans Ecrits, La une, Société

Qu'est-ce que que (6) Eloge de la redondance


Nos discours sont redondants, et mes enfants, je ne sais pas si c’est le cas des vôtres, me l’ont déjà dit maintes fois : je me répète, et eux-mêmes se répètent, en m’en faisant la remarque. La redondance assure, en principe, une meilleure compréhension du message émis, et ainsi, en reformulant mes opinions, certes je ressasse, mais au moins, je m’assure de ce que l’autre comprend bien ce que je pense.

Mais, au-delà de la simple reformulation, on peut aussi considérer que la redondance se manifeste par la profusion des mots venant préciser le fond de notre pensée, et qui ne sont stricto sensu pas nécessaires à sa compréhension.

Alors pourquoi faire l’éloge de la redondance ? Examinons sur un exemple comment tester le sens de l’humour d’un recruteur qui vous demande en quoi vous engager représenterait un bon investissement pour son client ou son entreprise ; pourquoi vous, en somme ?!

Allons-nous lui dire, comme tout un chacun le fait :


A différents postes, j’ai acquis l’expérience de l’encadrement d’équipes et de la conduite de projets, dans le respect des coûts et des délais, avec le sens du service client et sans jamais me départir de toutes ces qualités viriles innées qui sont les miennes, à savoir le sens du devoir, la fermeté dans la prise de décision, l’autorité naturelle et la démarche féline. Voici la liste des 12000 plus gros projets que j’ai menés à bien et qui ont permis à mon entreprise… (remplacez les points par des trucs du style :

De réaliser un CA (ou bénéfice, au besoin) de X MF, d’économiser 20000 containers/an ; et faites suivre la description du changement de moquette de la cafétéria de l’usine ou la signature d’un contrat de vente exclusive de chaussettes à l’armée chinoise. Terminez en précisant que vous maîtrisez l’outil informatique et que vous êtes sur le point d’obtenir votre permis poids lourds (ou un MBA : c’est vous qui voyez !))

Que nenni ! Répondons-lui tout de go :

Moi homme grande expérience tous azimuts. Moi assurer maximum par le passé. Vendu chaussettes aux chinois avec gros bénéfice. Moi assurer babasse et bientôt camion.

On constate ainsi que la redondance participe de la politesse et de l’entregent, et que son absence nous fait dangereusement penser à du foutage de gueule. Et pourtant, pour ma part, comme j’aimerais parfois pouvoir m’exprimer de manière lapidaire, incisive, à la manière d’un Cioran, ou d’un Pascal !

Le plus amusant, c’est que de telles pensées donnent d’excellents sujets de dissertation en philosophie, où l’on demande justement à l’étudiant d’expliciter quelques mots en plusieurs pages. Est-ce véritablement rendre hommage à l’auteur, ou bien n’est-ce pas plutôt le renvoyer au commun de la conversation, à la glose, voire à l’exégèse ennuyeuse ?!

Je pencherais plutôt pour ma part du second côté, considérant qu’un long développement, aussi pertinent soit-il, reste un travail de phraseur. Quel intérêt y-a-t-il  à exprimer en mille mots ce que l’on peut résumer en dix ?

Ainsi, je garde un souvenir heureux de ces personnalités politiques, conviées à un événement public, qui savent l’introduire de quelques phrases bien choisies, et vous laissent vous amuser, quand d’autres se vautrent sur le micro, et vous donnent des envies de meurtre.

En tant qu’enseignant, la redondance fait également partie de ma panoplie d’apprenant, et pourtant, je rêverais parfois de pouvoir m’en tenir sur certains sujets à quelques affirmations sibyllines, que je me contenterais de répéter et que mes élèves s’attacheraient à décrypter patiemment, par un effort assidu. En la circonstance, l’usage de la reformulation, et donc de la redondance, s’apparente à celle des forceps, lors d’un accouchement, et l’on sait que, dans bien des cas, ceux-ci ne sont nullement nécessaires.

La redondance, c’est la rançon de l’intelligence, quelque part, puisqu’elle s’impose à celui qui veut faire partager le fond de sa pensée à des gens moins doués, à la compréhension plus lente, et parfois, j’aimerais avoir la réputation d’un Lacan pour pouvoir me soustraire comme lui à ce tribut qu’on doit au public.

Autrement dit, j’ai beau me réjouir de ce que cette redondance me permette de me faire finalement comprendre dans certaines circonstances délicates, je ne me satisfais pas complètement de l’effort qu’elle demande par la même occasion. Mon éloge de la redondance n’est donc ainsi qu’un éloge en demi-teinte.

Évidemment, ma conclusion interroge sur ma prétention à être spécialement intelligent. Personnellement, je ne vois pas en quoi je devrais m’en défendre, considérant que Bill Gates ne se flatte pas d’être pauvre, ni Georges Clooney disgracieux ! Après tout, on est comme on naît, plus ce que l’on arrive à être en travaillant sur soi. Alors, promis, quand j’aurai soixante et quelques balais, si je ne suis pas déjà mort, je me promets de chanter à mes petits-enfants que « tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien… », ce qui est une autre manière d’affirmer cette prétention.

Gilles Josse


Commentaires (3)

  • Lévy Maurice

    Lévy Maurice

    26 juin 2011 à 10:58 |
    Si redondance consiste à énoncer autrement, voire à redire une seconde fois, en mots différents et plus imples, alors je dis "oui"...
    Cependant il me semble, plutôt que de me répéter, plus utile, plus pédagogique d'illustrer mon premier propos théorique d'exemples concrets pris dans la vie de mon interlocuteur.
    Plus simple encore,mieux vaut d'emblée utiliser des termes courants, compréhensibles pour mon interlocuteur : cela s'appelle l'art de la pédagogie. Je l'ai pratiqué pendant mes quarante années de carrière avec mes élèves, mais surtout avec leurs parents, les pauvres ..., que je fusse intituteur, professeur puis chef d'établissement.

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    • Martine L

      Martine L

      26 juin 2011 à 15:50 |
      Et cela pourrait s'appeler l'empathie, fort utile en pédagogie ; dire autrement en empathie ; voilà ce que doit être en effet l'enseignant ; on reste dans le sujet de G Josse : vos textes et vos commentaires montrent, à n'en pas douter, monsieur Maurice que vous l'avez été, et l'êtes encore !

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  • Martine L

    Martine L

    25 juin 2011 à 17:13 |
    Un moment agréable passé dans votre café philo ( manque quand même le café ! ); la redondance pourrait être une réflexion majeure proposée aux futurs jeunes profs qui sortent en ce moment des concours ; à 1ère vue, instinct de fuite : surtout pas de redondance, que du neuf ! mais, quand il faut comprendre tout ce neuf, répéter, répéter autrement, ça peut être de nécessité première ; quelqu'un a dit : " enseigner, c'est l'art de savoir perdre son temps "...

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