Raz de marée

Ecrit par Jean-François Joubert, Claire Morin le 07 avril 2018. dans La une, Ecrits

Raz de marée

Je sais ce que c’est que d’avoir les yeux secs d’avoir trop pleuré, de devoir serpenter sur des sentiers escarpés avec un lourd bagage sur le dos ; à quel point il est difficile d’être obligé d’avancer en y voyant flou, les yeux noyés de larmes, face aux violentes rafales de la vie et de n’avoir pour phare qu’un vague espoir. Quand un épais brouillard trouble l’esprit, désoriente le cœur. Ce que c’est que de perdre la boussole, notamment lorsque la personne que l’on aime, notre repère, est parti.

Mais j’ai conscience également qu’il est essentiel, voire vital, de savoir s’arrêter ; prendre le temps d’affronter les tempêtes en créant le calme en soi pour apprendre à les chasser, déposer son fardeau sur le bord de la route et l’y laisser puis reprendre son chemin vers des horizons dont on a balayé les nuages.

Je suis moi aussi familière du pays du Léon. J’y ai passé une bonne partie de mon enfance. C’est la source de mes bons souvenirs et de mes premières fois. C’est un pays qui a forgé mon caractère, m’a sculptée. Avec son authenticité, la culture de la terre, ses paysages sauvages, ses traditions… Aujourd’hui encore, mon âme vogue toutes voiles dehors sur sa mer grise/turquoise et capricieuse. Comme les marins, je récolte tous les jours ses trésors.

Mon voyage m’a menée à faire escale à Brest il y a quelques années. Poussée par un irrésistible besoin d’indépendance, de concrétiser mes attentes de femme. J’y ai jeté l’ancre, c’est devenu mon port d’attache.

J’ai sûrement choisi cette ville car elle est pleine d’Histoire, ouverte sur le monde et que c’est ici que se trouvent mes racines. Née à Brest, petite fille d’une relecquoise, fille d’une brestoise et d’un père militaire d’origine ch’ti qui y a posé ses valises il y a des décennies.

Ville qui a été détruite par la guerre, souvenirs de ma mère et de la sienne, dur héritage. Heureusement elle n’a tué personne de notre famille. Cependant, pour en avoir souvent entendu parler depuis petite et avoir vécu quelque temps dans un bâtiment d’avant-guerre, je dois dire qu’elle m’a aussi marquée.

C’est aussi le symbole de ma guerre personnelle. L’endroit où j’ai rencontré la mort, où je me suis battue pour garder la vie. Je suis devenue un point d’interrogation, seule à pouvoir trouver les réponses ; une virgule fragile attendant la suite de la phrase. Il a fallu beaucoup de temps et de courage pour reformuler mes vœux, repartir au front et savoir que j’étais suffisamment armée pour affronter demain.

C’est ici que j’ai tracé ma propre voie, là où il n’existait rien. Simple humaine parmi tant d’autres, égarée sur cette vaste terre ; artiste qui aime écrire, parler, échanger et entreprendre. Sortir du néant en créant, accoucher du concret comme une renaissance. Une personnalité altruiste et empathique a fait que j’ai toujours consacré beaucoup de temps à mon prochain et que je me suis bien souvent oubliée. Sûrement un abandon volontaire pour laver la mémoire de ce qui l’encombre, pour camoufler l’indélébile marée noire qui inonde le cœur et le cerveau.

Bien souvent j’ai voulu partir vivre ailleurs qu’ici, lorsque dans ma vie il n’y avait que déceptions, peines teignant le ciel en noir sur fond gris ; effaçant les agréables moments passés en ce lieu, la magie de mon existence. A la réflexion, je ne regrette pas mon parcours même s’il n’a pas toujours été facile. Je pense que je suis où je dois être, finalement peu importe l’endroit où l’on vit quand on est bien avec soi même.

Comme toi, j’ai besoin de mettre mes idées au clair en couchant des pensées obscures ou en semant des éclats de lumière sur une feuille blanche. De rencontrer des artistes pour m’harmoniser avec eux, retrouver la même longueur d’onde qui fait écho, quand la nôtre est brouillée par des parasites. C’est ainsi que du cœur de la nuit surgissent des images, des partages ; que naissent des aurores aux lendemains enchanteurs.

Comme tu le dis si bien, nous sommes peu de chose. Simples comètes en feu, consumées de mille passions – éphémères qui tentons de survivre dans un milieu hostile. Nous voulons laisser une trace de notre passage avec des caractères sur des pages, lire entre les lignes ce que le destin n’a pas écrit pour nous. Alors je crois qu’il est inutile de se raconter des histoires supplémentaires, qu’il faut se contenter d’immortaliser les choses importantes, les moments où l’on se sent pleinement vivant tant que l’on peut encore le faire car ça ne sera de toute façon pas nous qui apposerons le point final.

 

Réponse

Jean-François Joubert

 

Sincèrement touché par la pudeur de tes mots quand tu évoques le « vent mauvais » de Paul Verlaine, poète que j’adore, tu ne l’évoques pas directement, cependant, il est là tapis comme le tapir derrière un talus à l'affût, métaphore qui orne ta douleur, je comprends la douleur, le sais-tu ? Parfois, tu discutes en ma compagnie et sous tes cils, pas le ciel, la pluie ressort, tu revis ce temps d’ailleurs qui est en toi, tout en pudeur, ce temps de souffrance qui fut tienne.

Dans ce texte, j’aime tes mots qui ourlent le champ de mer, perdre quelqu’un que l’on aime, tendrement, c’est pas facile, mais la vie est faite ainsi de hauts et de bas, du moins chez moi, je ne connais pas le centre ; terne, je suis à la fois un être dur et tendre, comme je sais que ton couple m’aide à survivre dans cette jungle urbaine, je suis un ex-orpailleur, chacun commet des erreurs et je tiens à dire que tu es écrivain, poétesse, et politesse à la fois.

Tu m’as dit que la prose te fait du mal, moi je suppose que tu délivres une histoire, ton histoire, celle d’avoir croisé la route obscure de l’effort pour sortir de l’ombre de la mort. Moi, je suis con et consterné par les efforts de ne pas souffrir, je recherche le grand sommeil trop souvent, et je me rate car la première fois où je suis allé dans un hôpital en très grosse détresse, je demandais l'euthanasie en arpentant les couloirs. Le temps pour moi est assassin, je perds pudeur et je m’offense tout seul, mais que puis-je y faire ?

Il est navrant de croire que l’on puisse résoudre ses problèmes seul, l’humain est un animal sociable, d’ailleurs on a bien ri au premier de l’an que j’ai eu l’occasion de faire dans votre logis. Le premier et le dernier de l’ère où j’ai pu prendre l’air dans ce millénaire. Claire, tu me connais que dérangé, mais vous êtes Madame, un soleil, assez souvent, pour me sortir d’affaire, mon côté de deux polaire, un grand froid du Nord, et un antarctique du Sud, ah vois-tu je commence à dire n’importe quoi, je dérive, c’est un côté marin, celui de naviguer dans des travers de digression, mais oups je reprends la route, le chemin, nous sommes complémentaires c’est élémentaire, te souviens-tu de ce slam, enfin de ce texte que je murmurais et des gens qui se gaussaient de ma personne car ma voix ne sonne pas, ah oui, ben moi je n’ose plus parler en mode public, je devrais m’exercer, car mes textes s’y prêtent à ce son haute voix ! Et toi, tu es allée lire dans une résidence senior des jeffjoubert, et pour cet effort, un de plus, pour me voir sourire et moins souffrir, je te dis et redis un mot que j’aime prononcer : merci !

Tu vois comme je suis double maintenant, l’Amour a pris un sac à dos et elle est partie naviguer et porter l’enfance ; moi, je suis resté à quai, oh pas longtemps, le temps de prendre un truc avec des ailes, un Fou de Bassan (la particule ce doit être mon côté précieux, pas un trésor pour autant…). L’avion vole, j'arrive seulement trop tard, perdu trop de temps, et puis le silence sais-tu qu’il tue à dose homéopathique la témérité, est-ce mérité ? Je suis un lâche, je fuis l’amour qui se présente à mon sang, je voyage en pull solitaire et sors des vers, des vermifuges, pas ignifuge, mon refuge a failli brûler plus d’une fois. Je voulais simplement voler vers le mot tendre de l’amour, la relation épistolaire avec mon mystère, ma miss Terre, mon antre, ma folie de croire en ces mots, ma folie de croire qu’on puisse être deux pour former un couple et voir naître l’insouciance, l’enfance, un rêve évanoui, là je me tais, reste ma pudeur de stopper là ce texte.

A propos de l'auteur

Jean-François Joubert

Jean-François Joubert

Rédacteur

Ecrivain

Jean-François Joubert est né à Brest, une ville où l’on parle souvent des îles qui l’entourent, Ouessant, Molène, Sein… La mer le berce depuis l’enfance et elle s’invite souvent dans ses rêveries. Elle est Source d’inspiration, mais aussi de revenus, pendant longtemps il a enseigné la voile au sein de différents clubs nautiques. Désirs de voyages, de rencontres, d’océans, et ce besoin d’écrire qui s’installe, comme une évidence.

 

Claire Morin

Claire Morin, alias Slamity Jane, est née en 1988. Elle écrit de la poésie depuis l’âge de 12 ans et a fait sa première scène à 13 ans à l’occasion d’un festival de poésie. Claire a découvert la pratique du slam en 2008, a participé à des tournois nationaux et scènes ouvertes à travers la France, ainsi que fondé deux associations à Brest. Elle organise régulièrement des événements culturels variés et a autoédité un recueil et trois albums. Un spectacle, un deuxième recueil et un quatrième album sont en cours de création.

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