RDT / 68 : 50 ans après, des nouvelles de mai 68 ?

Ecrit par Lilou le 19 mai 2018. dans La une, Ecrits

Mai 68 ? Un ton au-dessous…

RDT / 68 : 50 ans après, des nouvelles de mai 68 ?

Je n’ai plus aucune mémoire, je n’ai que des souvenirs nous souffle mai 68, notre mai 68 à nous, Français pas encore nés à cette époque, ou alors étudiants, jeunes parents, très lointains enfants dorénavant alourdis par cinquante ans de plus. Un demi-siècle, ça fait un bail. La plupart du temps ça se compte en souvenirs de bébés qui avec les années ont vécu, ont été accompagnés vers les sommets, puis laissés vers leurs destins d’Homme et de Femme. Ça fait aussi en chacun de nous des parents et des amis en moins, des ronds de serviettes vides en plus, avec leurs sourires évanouis et ces voix pour toujours envolées. Oui, 50 ans, ça en fait un bail avec ses litres de ratures comme ses immenses bonheurs. Mais bon, si on repart du point de départ de la bobine de nos histoires, nous souvenons-nous comme il le faudrait, à l’échelle du monde et peut être aussi à celle d’une histoire plus globale, de cette année 1968 qui pour nous, Français, n’a le plus souvent que les attributs d’un sang qui coula rouge et noir ?

1968 a mal débuté. Au Viêt-Nam, le 30 janvier, c’est l’offensive du Têt. Plusieurs centaines de milliers de combattants Nord-Vietnamiens lancent l’assaut contre les entrailles d’autres centaines de milliers de Sud-Vietnamiens ayant cru aux mirages des Marines américains à peine âgés de 20 ans avec leurs Lucky Strikeen guise de sourire et leur M16 en bandoulière. Commandés par le premier des faux cons, Lyndon B. Johnson, 58000 d’entre eux ne reverront jamais les collines de Burbank ou la Skyline de New-York. Janis Joplin a beau reprendre Summertime (1), rien n’y fait, le Viêt-Nam devient le père de tous les bourbiers. Khe Sanh finit par être dégagé à force d’y envoyer des B52 chargés jusqu’à la gueule de Napalm et d’autres berlingots au phosphore, mais bon, à la fin de l’année, le désengagement américain devient une évidence. 1968 marquera pour les Américains le début de la fin au Viêt-Nam. Elle posera aussi les jalons de l’humiliation politique devant les caméras du monde entier, et surtout elle signera pour sa jeunesse la fin de l’innocence. Aux USA, plus rien n’y sera comme avant. Surtout dans sa capacité à nous impressionner.

A Rome et à Berlin-Ouest, la guerre du Viêt-Nam cristallise les doutes de tous ceux ne se reconnaissant pas dans les envies de containement du cousin américain préférant les orages de bombes sur Hanoï à la poésie d’Otis Reading qui emporte tout sur son passage (2). Bien vrai ça disent les dizaines de milliers de manifestants de la Potsdamer Platz et de Trafalgar Square qui hurlent contre Washington. L’incompréhension entre ceux qui gouvernent et ceux qui n’y sont jamais conviés est immense, d’autant que pour le pouvoir américain tirant à vue, un bon « Noir » n’est qu’un Marine, les tripes à l’air et peu importe si juste avant de mourir il gorge son désespoir à grandes injections d’héroïne dans les rizières bordant le Mékong. Otis Reading lui, a tout du branleur dont personne ne veut : il est Black et il chante ! Peu importe les droits des minorités à géométrie variable, il n’est pas un héros de l’Amérique en guerre, il n’est « qu’un » parmi la minorité. Martin Luther King pointe l’injustice de cette Amérique inégalitaire en se demandant « pourquoi envoyer des jeunes Noirs défendre à 16.000 km de chez eux des libertés qu’ils n’ont jamais connues dans le sud-ouest de la Géorgie et dans l’est de Harlem, pourquoi envoyer des garçons blancs et noirs se battre côte à côte pour un pays qui n’a pas été capable de les faire asseoir côte à côte sur les bancs des mêmes écoles » ? Le coup est rude, la vérité blesse, la Maison Blanche semble perdre quelques-unes de ses candeurs de vierge pendant que les Beatles nous envoient Helter Skelter. (3) Pour un peu, on s’y croirait au droit des hommes et à la déclaration universelle… Mais le 4 avril, early morning, sur un balcon moite de la périphérie de Memphis, Martin Luther King est abattu comme un pigeon pour ne pas dire un chien de sale race par un extrémiste blanc qui ne se livrera qu’un an plus tard. Tout est à recommencer…

Recommencer… Ce sera justement chose entreprise dès le 6 juin 1968 où dans un hôtel plus huppé que celui de Memphis, au cœur d’une nuit sans lune, Robert Kennedy est assassiné par un tireur palestinien dont on n’a jamais connu les motivations profondes. Oui recommencer, mais bon en 1968, l’heure n’est pas à ceux qui veulent recommencer avec des idées neuves et des envies de changer les choses. Décidemment, aux USA, les armes à feu restent des histoires de famille autant qu’elles deviennent les ressorts sensuels de ceux qui ne veulent rien changer. 50 ans plus tard, rien ne semble avoir évolué dans ce pays, sauf qu’ils ne bombardent plus Hanoï. Mais bon, ils ont Trump… C’est peut être pire qu’être devenus idiots.

1968, derrière le rideau de fer, les braises de la liberté ne s’éteignent pas sous l’étouffoir de Moscou. En Pologne et dès le 30 janvier, la police arrête une cinquantaine d’étudiants qui manifestaient contre l’interdiction d’une pièce de théâtre du répertoire classique parce que contenant trop d’allusions anti-Russes ! En France, Sylvie Vartan manifeste à sa manière la « liberté » de l’inénarrable bonheur soviétique… (4) Mais c’est en Tchécoslovaquie que les évènements tournent à l’aigre doux. Alexander Dubcek, secrétaire général du parti communiste tchécoslovaque rompt avec la solide tradition communiste « démocratique » et souhaite instaurer un socialisme à visage humain (vingt ans plus tard, cette idée d’ouverture deviendra la Perestroïka de Gorbatchev…) : il supprime la censure, autorise les voyages à l’étranger, et envoie le chef de la police se faire cuire un œuf. Effrayé par cette ouverture à l’Ouest, Brejnev ordonne depuis Moscou l’invasion armée par les troupes du pacte de Varsovie. Le 27 aout, les chars Russes écrasent Prague et signent la fin de la récréation ouvrant grandes les fenêtres vers Jimmy Hendrix… (5) Un petit doute m’étrangle au moment de penser à ces milliers de Tchèques massacrés par l’armée rouge : sur quel char aurait défilé l’incommensurable Mélenchon pour qui le bonheur communiste n’a pas de bornes… ? Oui, 50 ans après, on ne chante plus à tue tête Sylvie Vartan, mais on a gardé Mélenchon. C’est peut être pire que d’être devenus idiots…

En fin d’année, c’est vers Mexico que les yeux du monde sont tournés. Dick Fosbury et Bob Beamon s’envolent pour l’éternité. Le premier parce qu’allant à l’envers de tous les codes classiques, il parvient à inventer une manière de sauter en hauteur qui est toujours celle en vigueur aujourd’hui. Le second parce que sortant de nulle part, il remporte la médaille d’or du saut en longueur avec un record du monde du bout de l’univers : 8,90 m. Mais bon, il ne s’agit ici que de sport. Les plus grandes stars de ces jeux olympiques restent pour toujours les athlètes américains Tommie Jones Smith et John Carlos qui en signe de soutien aux Black Panther baissent la tête pendant l’hymne américain et lèvent le point ganté de noir… Mexico… Au moment de ces envols, sait-on que deux semaines plus tôt, des centaines d’étudiants mexicains s’étaient fait massacrer sur la place des trois cultures parce qu’ils voulaient un peu plus de liberté ? Non, le sang de la Plaza de Tlatelolco est encore frais quand les jeux s’ouvrent dans un silence de monastère trappiste. Et puis, du sang sur les murs, ça n’a jamais fait bon ménage avec les débuts de la mondialisation…

1968, un immense cru, sauf dans le Médoc où le printemps a été pourri ! Et encore n’a-t-on pas fait état en ces lignes de notre mai à nous, plein de fureur, de renoncements, d’immenses bonheurs habités d’horizons enchantés, d’une rue Gay Lussac en grand désordre, de Jacques Dutronc qui nous éveille (6), de manifestations immortelles, d’une gauche ratant tout ce qui devait être raté, d’un De Gaulle réinventant le Gaullisme, d’une génération dorée née en 68 qui est là et reste là… Regarder 1968 dans le prisme de notre histoire, petite et grande, est finalement rassurant. Cela empêche de voir la noirceur du monde. Et puis, pour le noir en cette magique année 68, tout est dit avec Barbara et La vie d’artiste… (7) Il n’est parfois guère la peine d’en rajouter.

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A propos de l'auteur

Lilou

grand voyageur, arpenteur du monde, donc découvreur.

 

Professeur d'histoire géographie, donc, passeur.

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