Rebord d’une pensée glauque !

Ecrit par Ahmed Khettaoui le 16 mai 2015. dans La une, Ecrits

Rebord d’une pensée glauque !

Une songerie errante l’envahissait, chuchota son for intérieur, relevant d’une postulation certaine à un acquis probable, soulevant une avidité ardente, comme si un soulèvement similaire de sable dans un désert déserté, provoquant une saison vernale en pleine quiétude, quelques chutes d’un mirage, semblaient ensommeillées aux yeux de Dahmane qui se baignait dans une canicule saisonnière, mais douce et tendre sous une voûte céleste abritant djebel Antar ; un univers printanier, verdoyant, qui dorlotait en souplesse, en douceur, quelques légères brises de passage comme si c’était une déesse de cette contrée fascinante en visite de courtoisie. Enveloppé dans sa djellaba en laine, Dahmane, le jeune berger, se sent galant avec sa petite flûte et ses brebis qui broutent une touffe fraîche d’herbe malgré cette chaleur passagère en un mois d’avril.

Il s’assit à proximité d’une armoise et se mit à méditer le plein temps de la quiétude pastorale dans ce bled, ce territoire rayonnant, tenant en sa main sa blême ombrelle que son cousin émigré lui a laissée avant de faire son retour à Dreux, commune en France. Une morsure légère d’un moustique lui faisait un peu mal, une plaie sanglante, saignante, d’une séquelle de lèpre qu’il ne cessait de la frotter contre une pierre figée.

Il était midi passé de quelques minutes quand son troupeau se dirigeait machinalement et par intuition vers une petite descente d’eau, parvenant d’une source que les montagnards appelaient jadis « aîne Beni Amer », « source Beni Amer », pour s’abreuver. Méchria, sa ville de résidence, parut de loin comme une étoile dans un horizon spacieux. La pieuse Lalla Maghnia et son mausolée au sommet de la montagne parurent à sa portée sans déployer d’effort physique, ou jeter de grands pas. Au bout d’une demi-heure il peut l’atteindre, en marchant hâtivement, au rythme d’un montagnard ou d’un nomade. A la première lueur d’une aube opulente en pâturage, ce berger à la quarantaine quitta sa hutte, il regagna en un temps court son lieu de pâturage où il se contentait profondément de cette offrande et cette Grâce divine.

Epinglant une cigarette de marque entre ses lèvres sèches, Dahmane se livra à une idée survenue spontanément à son esprit : pourquoi ne pas déposer ma candidature aux prochaines élections communales (municipales), c’est parce que je suis qu’un simple paysan, berger, ou je ne suis pas à la hauteur d’assumer cette tache octroyée gré à gré à des zigotos plus bornés que moi, bah, je ne rate pas cette occasion ! bah ! tiens, dit-il, en toute assurance, mon dossier est complet, surtout mon casier judiciaire, il est entre de mains propres. Messaoud, mon confident et voisin que j’ai chargé hier de le déposer auprès des services compétents à la première heure à la mairie, ou à la préfecture sans doute, il a accroché son acquisition et en tête de liste encore, bah, et que les envieux crèvent comme des chiens sauvages. Messaoud, mon ami, sûrement il va m’annoncer, m’assommer ce soir par cette bonne nouvelle : « tu es en tête de liste mon cher voisin », et moi, murmurant de ma part, je n’hésiterai pas à le récompenser, en lui dédiant la meilleure brebis de mon troupeau.

Je sais que « pauvre-misérable-mesquin Messaoud » est sans travail, et qu’il a une douzaine d’enfants et deux femmes à sa charge. Tiens, j’ai une autre idée, c’est parti : je le nomme comme adjoint chargé de mes affaires confidentielles ! répliqua d’un air autoritaire, c’est mentionné dans ma cervelle. Je tiens mes lents et ma parole d’honneur, et que les riches crèvent eux aussi comme des soulards. Bah comme ça mon cher voisin et confrère de « couche sociale » ne tend plus sa main à ces crapules pour quelques bribes « aumônes » que notre Clément Dieu Tout Puissant a bien Sacré et Toléré cette offrande dans Le Saint Coran.

D’une tension ostentatoire il murmura en dialecte arabe avec une assurance qui semblait acquise, avec un élan passionné d’espérance : ton aïeul Dahmane est là (Daddak Dahmane rahhna), je suis là pour faire face à cette épreuve, présent toujours pour ce duel et confronter quiconque. Je suis apte, bah, brigue, bah, je suis là ! Nos prédécesseurs ont toujours dit que le prophète Mohammed, que le salut soit sur lui, était berger, et Jésus (Aissa), que le salut soit pour lui, était lui aussi menuisier, pourquoi pas moi, je suis compétent à gouverner cette Nation idiote, ignorante, je peux corrompre n’importe quel responsable, élu ou désigné par les hauts responsables là-haut au sommet où les décideurs changent à chaque remaniement ou désignation leurs bureaux et leur ligne de conduite administrative et sociale. C’est simple comme bonjour, un des mes moutons pour l’aïd-el-kébir, le sacrifice du prophète Abraham, que le salut soit sur lui, et l’affaire est acquise et classée ! tout est possible donc.

Les nuances de ses pensées commencèrent à s’élargir, sa certitude et ses intentions aussi. Avec ces tripoteurs, ces trafiquants, ces corrompus, tout marche, ajouta Dahmane, avec ces cauteleux-là ! tout marche (D’hane assir issir) (fifty-fifty moitié-moitié), répliqua aussi à voix basse : pour réussir il faut être perfide ! se doter d’une perfidie ! oui qui vivra verra ! oui et pourquoi pas ! on amuse là-dedans ! dit-il d’un dialecte Algérien, je ne suis pas niais à ce point, tout est permis ! et comme ça j’épouserai une autre femme civilisée, instruite. Mon épouse actuelle (Maghnia) je la laisse comme serveuse (servante) pour mes futurs festins ! non je ne suis pas fat ! Qu’ils crèvent ces envieux ! ces envieux, ces crétins va, allez au diable, espèces de mules ! ces finauds-là, allez, dégagez et que l’enfer vous dévore tous comme vous êtes ! crapules, crapauds. Vous connaissez pas Dahmane (azdak) le héros, l’imbattable ! chiez, merde pour vous. Il prononce cette série d’insultes, de méprise d’un accent de quelqu’un qui se trouve dans une situation effrénée, ou persécutée par ses souvenirs puérils.

Ce Dahmane ventru, déjà atteint les berges du mausolée de la pieuse Lalla Maghnia tout à fait au sommet de Djebel Antar, il s’agenouilla au seuil du mausolée, implorant Dieu pour proclamer une réponse favorable à l’insu de ses souhaits et ses vœux auprès de la pieuse, pareille à une confession devant un prêtre mais différente, celle-là distingue une médiation en sollicitant cette dernière d’approuver sa demande. Sa pensée de se présenter aux élections commençait à s’imprégner aux alentours de sa carcasse et ses intentions, il lança des supplications en direction de la pieuse, en l’implorant qu’elle lui donne un coup de pouce et son avis favorable pour franchir le premier seuil du scrutin et sans difficulté. Sans remords, il descendit de ses monts à la tombée de la nuit, tout gai, avec son troupeau, marmottant quelques petites drôleries du comique de la ville « Sirri ». Il n’était pas du tout sournois, il descendit avec l’impression de ses pensées insurmontables ! Il n’était pas du tout irrité, c’est tout simplement le comportement d’un berger qui n’a rien dans la cervelle. Bah, tu as raté ton rêve, ta songerie, c’était une voix qui venait de l’écho lui disant : Berger, tu restes berger. Cette Patrie, cette Nation a ses hommes. La vie mondaine aussi. Il la chassa de son imaginaire !

Subitement son humeur se transforma en couleur glauque, teintée d’une tristesse, d’un visage crispé, quand son voisin Messaoud lui tendit son fameux dossier, dès son arrivée devant sa hutte, en lui disant tout bas : la clôture de dépôts des dossiers a eu lieu hier soir à zéro heure. Je suis désolé, cher voisin, si je n’étais pas en mesure de satisfaire cette procédure, vu que le délai a expiré, puis l’agent désigné à ce genre de paperasse m’a demandé la présence obligatoire de l’intéressé, ou à défaut une procuration justifiée de sa part ; et tout ça malgré mon insistance, excuse-moi, je t’en prie Dahmane, je ne pouvais rien faire, et comme tu sais pertinemment que je suis illettré et que l’agent ne cessait de m’assommer en lançant des phrases en français et en arabe littéraires classique. Dahmane, assommé lui aussi par cette réponse brutale, et sans rendre compte à quiconque de ses proches voisins et passants, prit son canotier tissé en Alfa, et commença, tout émergé de colère, essuyant sa sueur, à le tremper, en toute force, pêle-mêle, ainsi que son turban sale qui a perdu sa couleur blanche, dans une mare impure glauque, hantée par une moisissure frappante, par toute sorte de pourriture : insectes, mouches, moustiques, etc.

Comme un fou, et à haute voix, il répliqua : zut… oui je suis berger et je resterai toujours berger… zut… zut… zut… je sème ma pourriture morale, ma corruption morale… zut et… bien fait pour moi… je mérite, je récolte ce que j’ai planté, zut… zut… zut… sans remords. En se calmant quelques minutes de cette clameur, il rétorqua : tant pis pour ces élections, l’essentiel que j’ai ma flûte, mon chant idylle et mon troupeau, qu’elle passe cette société mondaine, pourrie de corruption et d’injustice à la guillotine ! allez bon débarras. Merde pour vous tous, merde aussi pour le maire actuel, sortant, mufle, ventru, fils d’un adultère, infidèle à sa patrie, à sa citoyenneté ! qu’il passe en priorité à la guillotine ! Si vous êtes vraiment des hommes, faites-le passer en priorité à la guillotine, à la salle d’attente de l’enfer. Moi je suis qu’un simple berger, paysan, et vous qui êtes-vous ? sale race !

Un passant lui reprocha sa dissimulation hypocrite en hurlant toi aussi tu es complice, lorsque le berger répondit en colère : nous sommes tous dans la même galère ! espèce d’instituteur tricheur, va-t’en, mufle enragé, va, répondit le berger en toute générosité. Quelle société véreuse, docile ! superstitieuse ! Personne soi-disant de cette Nation n’ose purifier cette atmosphère. Peut-être un ignorant berger le fera par sa foi, et par contentement.

Zut, dommage, j’étais à rebord d’un changement radical de notre commune, mais hélas, mes pensées étaient elles aussi glauques ! Ne vous en faites pas, Dieu est toujours compatissant ! Quelle drôle de tromperie que j’ai commise, en salissant mon azur pastoral, verdoyant, par cette pensée avide, glauque, quelle connerie ! dit-il en rinçant son exhalation à rebord de sa sotte idée !

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