Reflets des arts : Le vol suspendu

Ecrit par Yasmina Mahdi, Didier Ayres le 21 février 2015. dans La une, Ecrits

spectacle acrobatique de la Cie EstOuest Méphistophélès en acrobate

 Reflets des arts : Le vol suspendu

Un double élastique, un cercle de lumière, trois hommes, une femme : voilà l’ensemble très pauvre – au sens de Peter Brook – et très pur, sans afféteries, de ce qui va faire spectacle devant nous. Il y a les trois âges de la vie : le vieil homme – le violoncelliste –, le jeune homme – le baladin –, Faust, l’homme mûr, et la femme (Marguerite ?). C’est dans ce décor très minimal, comme pouvait l’imaginer par exemple le créateur du théâtre des Bouffes du nord, quand il décrit l’espace vide qu’il cherche au théâtre, que l’on apprécie l’iconicité des signes, un banc en miroir avec des reflets, un kaléidoscope au sol, rouge essentiellement et cette paire de sangles très strictes qui règnent au milieu de la scène.

Un spectacle très personnel car tournant autour de la mort, avec l’inversion du danseur céleste en diable qui menace l’homme mûr, le bagarreur, qui est le Faust de Véra Ermakova. Et tout est très bien résumé dans la bataille de style cinématographique entre les deux hommes, cette lutte qui ressemble aux passes d’armes de cape et d’épée, et qui sous-tend en même temps l’inconscient russe, par une soûlographie mimée avec de la vodka.

Pas besoin de mots, quelques interjections criées en russe suffisent à nous faire comprendre que nous sommes dans un spectacle de vie et de mort. Cela glisse, se heurte, corps de cirque, corps d’équilibriste, contorsions acrobatiques, et le tout sans affectation appuyée. Seul, le langage du corps nous fournit une explication du monde, un dénuement émouvant des formes, des mouvements. On pense aux spectacles de Pina Bausch, quand les acteurs s’épaulent, homme/homme, hommes/femme, ou encore à certaines scènes de groupe de Dominique Bagouet, la nouvelle danse française. Nous avons aussi à l’esprit une pièce dansée de Mark Tompkins – adepte du Contact Improvisation et de la danse axiale – sur le mélange de théâtralité et de mouvement. Et à un moment, quelque chose de grave comme Tadeusz Kantor, comme le théâtre de la mort.

Morbide aussi la référence que nous avons vue aux Chaussons rouges, le film de Michael Powell et Emeric Pressburger, la pièce et le film également mâtinés par une esthétique sensuelle, dans cet épuisement physique et sans fin des antipodistes. D’ailleurs, le spectacle commence par la prise de possession de l’espace par Faust (Maxim Pervakov) qui laisse à penser à une sorte de ring – un espace de lutte duquel l’on ne s’échappe pas. Et puisque nous parlons de cinéma, peut-être faudrait-il évoquer aussi Bouge pas, meurs, ressuscite de Vitali Kanevskypour ce qui est des passages d’existence très brefs, entre fureur et cri primal, sorte de micro-scènes qui tiennent entières dans un mouvement – une vie entière dans un mouvement.

Et toujours Méphisto (Jonas Leclere), acrobate aérien, gracile et extraordinairement tendu qui parvient à faire échapper le tout du mouvement, juste pour justifier ce même mouvement. Au deux tiers de la pièce, il faut retenir la femme recroquevillée (Émilie Plouzennec), entre le fœtus et le corps mort, qui gît simplement là, dans toute sa tragédie, avec un simple accompagnement musical acoustique du violoncelle qui souligne l’angoisse de la situation.

Le Vol suspendu est une performance qui se compare très bien aux shows kitch télévisuels autour de la magie, des magiciens du cirque et des athlètes de la danse sur glace, avec cette force supplémentaire que le théâtre procure et qui permet la transcendance du spectacle télévisuel. Pour conclure, ce projet démarré il y a trois ans et demi, comme nous le faisait remarquer Véra Ermakova (la metteuse en scène), a débuté avec la rencontre fortuite dans un train entre Anton Kouznetsov (disparu en 2013) et le violoncelliste géorgien Revaz Matchabeli – lequel a eu une grande carrière à Tbilissi –, autour du mythe de Faust. Une tentative artistique qui change l’image de Faust, tenté de plus par la jeunesse du gracile Méphisto équilibriste – un alter ego en quelque sorte.

 

Yasmina Mahdi et Didier Ayres

 

Prochaines dates :

28 février 2015, Espace culturel L’Hermine à Sarzeau (56)

5 mars 2015, Centre culturel Le Grand Logis à Bruz (35)

17 mars 2015, La Batoude, Centre des Arts du Cirque et de la Rue à Beauvais (60)

9 et 10 avril, Sortie Ouest, Scène conventionnée pour les écritures contemporaines (34)

Contact : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

A propos de l'auteur

Yasmina Mahdi

Rédactrice

Yasmina MAHDI, plasticienne d'origine franco-algérienne, titulaire d'un DNSAP des Beaux-Arts de Paris et d'un DEA d'Etudes Féminines de l'Université de Paris 8 ainsi que d'un corpus de 4 années de thèse sur le cinéma français

A dirigé la Revue universitaire Parallèles et Croisées

Dernières expositions : Faculté des Lettres de l'Université de Limoges, MJC La Souterraine Achat 2009 de l'Artothèque du Limousin (FRAC)

Dirige un atelier d'Arts plastiques à l'Université de Limoges

 

Didier Ayres

Rédacteur

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