Sniper, une histoire de chien (première partie)

Ecrit par Jean-François Vincent le 11 novembre 2017. dans La une, Ecrits

Texte de Ricker Winsor, « Sniper, a dog story », traduit de l’anglais par Jean-François Vincent

Sniper, une histoire de chien (première partie)

A Bali, nous avons adopté un chiot du village que nous avons appelé Nana. A l’âge de sept semaines, elle et sa sœur se sont faufilées jusqu’à l’endroit où travaille le voisin. Les vigiles du coin étaient sur le point de la flanquer contre un mur : c’est ainsi qu’on a l’habitude de tuer les chiots ici.

Le problème des chiens, à Bali, est chronique et ingérable. Bien des chiens sont à l’état sauvage, en liberté, certains porteurs de la rage, surtout dans les villages. Des chiots peuvent naître avec la rage, maladie qui les tue, eux et les gens qu’ils mordent. Régulièrement le gouvernement décrète qu’il faut « dégraisser la meute ». La dernière fois que ça s’est produit, un escadron de la mort a abattu environ neuf mille chiens.

Donc la situation à Bali n’est pas la même qu’ailleurs. De temps en temps, je me réveillais au milieu de la nuit pour jeter un coup d’œil dans la rue. Déambulant en silence, cinq ou six chiens, très forts, sauvages et en pleine forme, exploraient minutieusement les ordures de chaque maison : de robustes chiens de village, de taille moyenne, à la silhouette effilée, aux proportions harmonieuses ; on aurait dit une meute de loups tropicaux. La rue était à eux. Dès le lever du soleil, ils disparaissaient, s’évaporant comme la nuit.

Quelques minutes avant que les chiots ne soient tués, notre voisin, Hanny, s’en est mêlé et les a sauvés. C’est un brave homme et il a pris ses responsabilités, bien qu’il ait lui-même deux chiens. Hanny nous a offert une des deux sœurs. J’ai refusé, sachant à quel point un chien vous change la vie, même si c’est formidable. Mais j’ai toujours eu des chiens et ma femme adore aussi les chiens ; alors j’ai regardé attentivement et j’ai vu que l’une d’entre elles avait de longues pattes, comme des jambes de ballerine, un croisement de Dalmatien avec des taches noires et blanches. On l’a appelée Nana.

Nous l’avons ramenée avec nous de Bali à Surabaya et nous l’avons installée à la maison. C’est une grande chienne, mais pas à la manière des Labradors, des Goldens ou des Bergers, des chiens comme ça. Un chien de village a des milliers d’années d’ADN, un assemblage bricolé du fait de la particularité de leur vie, ou plutôt de leur survie dans les rues. Ce n’est pas ce chien loyal que nous connaissons et qui n’a de cesse de vous offrir sa vie. Ce n’est pas ça. Ils ne vous accordent pas leur confiance facilement, ça prend du temps ; mais ils sont plus intéressants et bien plus malins que les chiens « normaux », pourtant – paradoxe ! – ils se laissent moins facilement dresser. Un ami qui a eu un de ces chiens m’a mis en garde : « il y a des choses qu’ils refuseront de faire ». D’une certaine manière, ils sont malins à la manière des chats. C’est difficile à expliquer. Je dis toujours à une de mes amies, vétérinaire, que Nana tient plus du renard que du chien, et ça paraît – presque ! – exact.

Nous avons déménagé à Manyar, à l’est de Surabaya, dans une maison ancienne mais acceptable, à l’intérieur d’un quartier habité par la classe moyenne, un endroit super qui convenait parfaitement aux choses qui comptent dans notre vie. En marchant aux alentours, nous avons remarqué au bout de la rue, environ à 500 mètres, un groupe de noirs, qui vivaient, semble-t-il, en communauté. On nous a dit qu’ils venaient de Papouasie, Nouvelle Guinée. Plus tard, j’ai découvert que le gouvernement indonésien sponsorisait quelques-uns d’entre eux – « les meilleurs et les plus brillants » – pour venir s’instruire à Surabaya, car la Papouasie est encore assez arriérée. J’ai appris également que moins de 50% d’entre eux finissaient leurs études. En dehors de la couleur de leur peau et de leur allure d’aborigènes, ils sont chrétiens et non musulmans. Et ils aiment boire.

Rien de tout cela – que je savais avant d’entrer en contact avec eux – n’avait, à mes yeux, la moindre importance : j’essaye de prendre les gens comme ils sont. Nous nous sommes arrêtés quand on les a rencontrés ; on leur a dit bonjour et nous sommes rentrés pour parler à leur chef, Vincent, dont la mission comprenait un volet politique, probablement l’indépendance de la Papouasie ou quelque avatar d’indépendance. Il était affable et parlait un bon anglais. Une chance pour eux de l’avoir comme guide et comme chef.

Il y avait un chien vaguement lié à cette communauté, du nom de Sniper (note du traducteur : litt. tireur embusqué). Nous le voyions roder dans le voisinage, farfouillant, ça et là, dans les ordures au décours d’une joyeuse ballade. C’était un Border Collie (litt. un Colley de la frontière, mais le français garde l’expression anglaise) ; il était de taille moyenne, à peu près comme Nana, avec des os puissants, robustes et compacts. Il devait avoir deux ans à l’époque et Nana seulement un an.

Notre maison, comme la plupart de celles du quartier, est clôturée avec un grand portail en acier. A un moment donné, on s’est aperçu que Sniper nous rendait visite l’après-midi. Normalement Nana, à ce stade de son existence, aboyait pour un oui ou pour un non : au passage de chats, de vendeurs, de papillons, bref pour n’importe quoi. Mais pas lorsque passait Sniper, histoire de jeter un coup d’œil. Ils restaient là, tous les deux, de chaque côté du portail, bavardant et s’embrassant à travers les montants verticaux du lourd portail.

Les écrivains ont du mal à attribuer des traits humains aux autres formes de vie ainsi qu’aux choses inanimées. On appelle ça une « aberration pathétique », ce qui revient à dire : « vous devez être un crétin et on vous plaint de penser de la sorte ». Personnellement je ne partage pas cet avis, bien que le fait que nous ayons 40% de gênes en commun avec une tige de maïs m’interpelle. Il semble donc que nous soyons davantage reliés les uns aux autres que nous ne pensons.

Ce festival amoureux entre Sniper et Nana se poursuivit chaque jour. Je n’avais jamais vu ça de toute ma vie. C’était Roméo et Juliette ou Belle et le Clochard, le chef d’œuvre de Walt Disney. J’ai même téléchargé le film pour me remémorer ce qu’il savait au sujet de ce type d’amours canines. Et c’était exactement ça : l’amour fou sans fausse honte.

Nous ne connaissions pas bien le caractère de Sniper en dehors de ce que nous observions à travers sa relation avec Nana ; et d’ailleurs, nous avions fait « traiter » Nana. Par conséquent, les phéromones n’étaient pas en cause. Ils étaient si proches l’un de l’autre et si heureux d’être ensemble que nous avons laissé Sniper rentrer pour voir ce qui allait se passer. Ce qui se passa ? Ce fut pour eux l’extase absolue et incidemment pour nous, beaucoup de plaisir. Ils jouaient et s’ébattaient et luttaient corps à corps et s’embrassaient et couraient jusqu’à l’épuisement, sauf qu’ils n’étaient jamais épuisés.

Lorsque nous sentions que c’était l’heure, nous laissions Sniper sortir et retourner à sa vie de chien libre des rues. Et il respectait cela : le temps du jeu était fini. Les Border Collies ont la réputation de compter parmi les chiens les plus intelligents ; mais paradoxalement ils sont têtus et pas faciles à dresser, sauf s’ils veulent être dressés, comme ce célèbre chien japonais, Hachiko. En outre, il faut dire que, tout en étant un Border Collie et donc un chien intelligent, Sniper n’arrivait pas – en terme de brio – à la cheville de notre chien de village, Nana.

Cela continua pendant des semaines ; nous gagnions la confiance de Sniper et nous trouvions qu’il avait un joli visage et une nature aimante. Nous sommes tombés amoureux de lui, pour ce qu’il est et aussi à cause de l’amour que Nana lui portait. Nous nous inquiétions de ce qu’il vivait dans la rue en mangeant des ordures, esquivant les voitures et évitant les poisons que les gens mettaient dehors. Pour les musulmans, les chiens sont haram (note du traducteur, haram=interdit, par opposition à hallal=permis). Haram n’est pas comme casher, mais plus fort encore (note du traducteur : ici se glisse une confusion dans l’esprit de Ricker, casher=hallal et non haram). Les musulmans détestent les chiens et craignent d’être mordus ou même embrassés par eux, ce qui, d’une certaine manière, est pire. C’est pourquoi les chiens des rues doivent – entre autres – éviter le poison s’ils veulent survivre. Si l’on ajoute à ça tout ce qu’il y a dans les ordures qu’ils mangent et la présence constante de voitures et de motocyclettes autour d’eux, seuls des animaux très prudents et très intelligents peuvent survivre dans de telles conditions.

Nous sommes donc allés voir les « gens » de Sniper et nous nous sommes assis près de Vincent en lui demandant s’il acceptait que « nous prenions soin de Sniper », car nous étions inquiets à son sujet et nous voulions le protéger contre la dureté de la vie dans la rue. Vincent était d’accord (en réalité, il ne s’en souciait guère), tout content de faire droit à notre demande. D’une manière ou d’une autre, ça ne changeait pas grand-chose pour lui. Alors nous avons pris Sniper à notre charge et l’avons fait rentrer dans notre vie, sans grandes difficultés ni ajustements : il fallait juste l’installer normalement et lui apprendre la routine de la vie quotidienne, ce qui est capital dans les rapports homme-chien.

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

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