Tu ne tueras pas

Ecrit par Mélisande le 02 décembre 2011. dans La une, Ecrits

Tu ne tueras pas

Il y a quelques jours j’ai tué un écureuil.

Je ne tue jamais d’animaux sur la route, depuis trente ans que je conduis.

Dans un virage, visibilité limitée, j’ai accéléré en même temps que lui qui débouchait du bois, et sa tête a heurté ma roue, énorme : il s’est agité quelques secondes, j’ai vu cela dans mon rétroviseur, priant pour qu’il meure sur le coup sans agonie.

Avec, tout le matin, cette pensée obsessionnelle : pourquoi ?

Comment, moi qui donne des leçons au monde entier quand il s’agit d’être sur la route, vigilant, au même rythme que ces frères animaux qui peuvent surgir, moi qui invective facilement les automobilistes, chasseurs et autres assassins avinés du dimanche, l’insulte facile, sans crainte d’une décharge de chevrotines dans les fesses, telle Jeanne d’Arc ou St François d’Assises, complainte du hérisson ou de la bécasse tout juste lâchés pour être visés par un con, utilisés dans leur identité de faune sauvage pour le plaisir de « pudupifs » falots et endimanchés bref, des pleutres qui mériteraient une balle dans la dure mère, moi qui déteste cette mort que l’on donne en terriens absolus et médiocres dominants, j’ai tué, je suis devenue, comme eux, une meurtrière.

Quand je suis revenue deux heures plus tard, il était toujours là, en plein milieu de la route, sur le dos, pattes dressées, et j’ai pris son corps roidi entre mes mains.

J’ai dit : « Pardon, bébé ! », et je l’ai remis à mère nature, sur les feuilles douces qui peuplent la terre en cet automne bleu et sec.

Bien sûr, en mon être il y a en ce moment quelques hostilités et désirs de meurtre qui stagnent : on ne s’avoue pas perdant comme cela, la haine est tenace.

J’ai beau me dire, ce matin si bleu, mes compulsions réfrénées par une pensée qui se veut positive, j’ai tué ce matin, quand même, j’ai tué un petit animal plein de vie, un mâle d’ailleurs, plein d’entrain qui vaquait, et était sans doute plus heureux que moi, et cela a le goût de ce que je déteste le plus au monde : la violence inconsciente qui peuple nos abysses, ce sous-terrain glauque qui fait les actes manqués.

J’ai donc décidé de me regarder au fond des yeux, et de m’engueuler sévèrement pour inconscience notoire.

Ce soir, journée passée à voir des animaux en fuite devant les fusils, casaque blanche des chasseurs, ces guerriers impunis du dimanche qui se vengent de leurs épouses et de tout cet esclavage glauque qui les enserre depuis le début, j’ai envoyé au ciel une prière humble : pardonner, et devenir meilleure.

Anticiper le passage d’un Autre, sur ma route, dans un croisement  symphonique, sans perdant au bout du compte, quelque chose qui, dans l’esprit, attendrait avec joie la rencontre, et pas la guerre.

De la place, vous dis-je, de la place pour les autres, dans la forêt, pour ceux qui vivent leur vie avec la joie du cœur, heureux de ce qu’ils sont, de ce qu’ils ont, bref, je me suis sévèrement invectivée, furieuse de ma toute puissance imbécile, de cette frustration notoire qui devient violence et se permet de croiser une vie pour la supprimer !

Caprice d’une gueuse pas vraiment consciente que la vie, mon Dieu, la vie, quel cadeau !


Mélisande


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Mélisande

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Commentaires (8)

  • Martine L

    Martine L

    03 décembre 2011 à 15:54 |
    Bien plus profond qu'il n'apparait, votre texte va au cœur du rapport à la vie, à la nature, et un débat considérable en pourrait naître. J'ai à plusieurs reprises voyagé en Afrique de l'Est, notamment ; il y a là bas des discussions interminables autour du rétablissement ou non de la chasse à côté des safaris photos ( ou simplement, "regards" ) . "Tirer un zèbre, me disait goulument ce Belge, compagnon de voyage ; c'est rien en termes de nombre, et ça doit provoquer de ces émotions..." no comment.

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  • Jean Le Mosellan

    Jean Le Mosellan

    03 décembre 2011 à 13:40 |
    En plein hiver, il y a quelques années,j’ai vu un bel écureuil roux se sauver à l’ouverture de ma porte sur le jardin. Il s’est réfugié sur le frêne bordant ma terrasse, et s’est mis à me regarder. La surprise était grande pour moi et pour lui, qui se croyait peut-être à la campagne. Or j’habite en pleine ville, et je me demande toujours comment il est entré chez moi. J’ai hébergé aussi, des années, un hérisson. Il s’était habitué à nos rencontres, et ne se sauvait pas vraiment. L’autre jour j’étais avec une amie,roulant de nuit. C’était elle qui conduisait. Brusquement,on découvrit un hérisson immobile sur la chaussée,en situation d’être écrasé par ceux qui viendraient d’en face. Une voiture allait nous croiser. Ma conductrice fit des appels de phare. La voiture s’arrêta à notre hauteur. –« Alors qu’est-ce qui se passe ? » -« Vous n’avez pas vu le hérisson ? » Fort heureusement les roues de la voiture avaient passé de part et d’autre du hérisson,qui s’est mis ensuite à gagner à son rythme le bas côté. Il avait plus de chance que l’écureuil de Mélisande et le hérisson d’Eric.

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  • Mélisande

    Mélisande

    03 décembre 2011 à 09:38 |
    @Eva:
    Le vrai chasseur (je n'ose pas dire "le bon" , par crainte de paraphraser les Inconnus" qui ont immortalisé par leur humour la fausse dualité des bons et des mauvais chasseurs, donc le vrai tue pour manger , il s'inscrit dans le cycle vie mort de la nature: il prend la vie, mais s'excuse et remercie: il est démiurge à ce moment là: c'est ainsi qu'il peut se permettre de prendre, avec humilité et conscience.
    Votre "connaissance" qui vous regarde bien dans les yeux en vous disant que si il a tué cette biche, c'est quelle "était trop belle" vous fait un aveu: quand il est submergé par une perception qui le touche émotionnellement, il réagit par une pulsion de meurtre: ainsi il domine et tue aussi en lui ce féminin que peut représenter la biche, et peut-être aussi vous envoie t-il aussi un message,chère Eva, par déplacement et projection!?
    Heureusement que tout dans ce bas monde, meurt et réssuscite!
    C'est ainsi que je le comprends..

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  • Mélisande

    Mélisande

    03 décembre 2011 à 07:59 |
    Un article récent sur "le Monde "s'interrogeait sur la possibilité pour les animaux de se suicider, je crois qu'il y a effectivement un désespoir "cosmique" quand les règles de la nature sont pourfendues, font voler en éclat tout repère, et en plus, sont animées de haine et de volonté de destruction: et je sui sûre que les animaux ressentent cela, et en souffrent profondément, dans le sens où la vie même est animée: d'une âme universelle, qui assure l'équilibre et l'harmonie du monde, me semble t-il..
    Mais "mon" écureuil était heureux , un écureuil roux pour répondre à Simon: et si j'ai ressenti une culpabilité, c'est par intime conviction: je n'étais pas bien: mécontente et en colère profondément, je suis sûre que c'est moi la coupable; j'ai croisé moult fois des chevreuils (à la demi seconde) une fois: trois d'un coup, et dans un ballet harmonieux . Tout cela vient de soi, de l'énergie: elle est prégnante, elle agit, la "pulsion de meurtre", même au fin fond de l'inconscient d'un quidam bien sous tous rapports, est effective, dès lors qu'elle est lancée: elle aboutira quelque part: croyez moi, cela marche comme cela. Si on a de l'amour , un jour, ça aboutira quelque part et touchera un être qui sera dans le même état, par exemple, les prières de guérison qui rejoignent un être malade et .. parviennent à le guérir!
    l'énergie est active, profondément! si on est très mécontent, cela touchera quelque chose dans l'univers, ajoutera au foyer de haine et de meurtre dans lequel nous baignons en ce moment particulier de l'histoire, notamment, ce que l'on appelle "le féminin cosmique ' "voir à ce sujet un auteur égyptologue érudit et pertinent: SCHWALLER DE LUBICZ
    .Bien à vous

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    03 décembre 2011 à 06:22 |
    Je vais chaque année passer mes vacances dans la ville autrichienne de Bad Gastein, où l’une des attractions est une longue promenade en forêt, où des écureuils viennent manger des noisettes dans la main des passants….C’est dire si j’ai une affection particulière pour cet animal, et à quel point je serais effondré d’en avoir tué un par accident. Pour autant, je ne condamne pas les chasseurs : n’étant pas végétarien, je mange de la viande…Et même du gibier ! Il y a des imbéciles partout ; mais tous les chasseurs ne sont pas des imbéciles, ni des « pudupifs ». Ils chassent pour manger leurs proies, et évitent les souffrances inutiles. Les souffrances animales induites par la chasse sont d’ailleurs peu de chose à côté des monstruosités commises parfois dans les abattoirs, œuvre de sadiques patentés. Achetez-vous de la viande, Mélisande ?

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  • Simon Dominati

    Simon Dominati

    02 décembre 2011 à 22:29 |
    Un écureuil gris peut vivre de 15 à 20 ans, un écureuil roux de 3 à 4 ans. Etait-il gris ? Etait-il roux ? Et, où en était-il de sa vie ? La notion de temps, voilà, il faut intégrer la notion de temps puis s’embarquer sur sa vague pour ne pas arriver au bout sans comprendre ce qui nous arrive. La rencontre de deux vies et puis, l’accident… c’est inscrit sur la vague du temps. Vous êtes un être humain Mélisande… vos forces, vos faiblesses sont sur la vague… et les aléas aussi.

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  • Eric Thuillier

    Eric Thuillier

    02 décembre 2011 à 21:12 |
    Chère Melisande, je reviendrai vous parler d’écureuils et de hérissons mais je veux tout de suite vous faire part d’une coïncidence. Ce soir, et il y a longtemps que je ne l’avais pas fait car ils deviennent rares, je me suis arrêté sur la route du retour à mon domicile pour ranger sur le coté un hérisson qui venait d’être tué afin qu’il soit restitué à la nature par un épanchement doux et non transformé en galette sèche couleur de goudron et surtout pour vérifier qu’il ne se tenait pas figé par la peur au milieu de la chaussée. A chaque fois que j’en trouve un écrasé je peste car un hérisson çà se voit de loin , çà ne se jette pas sous les voitures comme les chats ou les écureuils. L’écureuil quand il surgit on ne peut rien faire, j’en ai écrasé un aussi il y a quelques semaines, j’étais mécontent mais pas mécontent de moi, mécontent de lui qui n’avait pas tourné la tête du bon coté. J’en vois presque tous les jours, moins en ce moment, ils ont vidé tous les noyers du pays. Ceux que je préfère moissonnent consciencieusement le noyer de mon voisin qu’ils visitent par le moyen de la ligne électrique et emportent leur butin dans leur bouche en faisant faire à la noix une invraisemblable quantité d’acrobatie avant de la mettre en terre. Qu’il y t’il à l’intérieur d’une noix, qu’est qu’on y voit… on ne sait pas mais on voudrait bien mourir comme elle et faire mille voltiges avant d’aller en terre.

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  • eva talineau

    eva talineau

    02 décembre 2011 à 17:32 |
    votre texte m'a fait me souvenir d'une anecdote. Nous étions chez des relations ("amis", dans ce cas ne conviendrait pas), le maître de maison était chasseur "parcequ'il aimait tellement la nature". Il avait croisé une biche, dans je ne sais quel coin de forêt de notre douce France. Il l'avait "tirée". "Pourquoi ?" lui ai-je demandé ? "qu'est-ce que ça vous apportait de la tirer". Et lui, me regardant, droit dans les yeux "elle était trop belle".
    Dommage, vraiment, pour cet écureuil, ce magnifique animal. Mais du moins, c'était un accident, vous ne l'avez pas fait exprès.

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