Un butin de guerre

Ecrit par Tawfiq Belfadel le 28 mai 2016. dans La une, Ecrits

Un butin de guerre

1. Le soleil s’est déjà levé sur la ville qui sent la poudre et le sang.

Elégant comme d’habitude, le maire se dirige vers la porte de la sortie, ou de l’entrée, de sa somptueuse villa. Il s’arrête net devant la porte au moment où il voit une enveloppe blanche sur le sol. Un frisson lui traverse le dos. Il la saisit, les mains tremblantes. Elle ne contient aucune adresse. Gagné par le désir, voire le devoir de la lire, il l’ouvre avec hâte.

« Tu ne sais pas qui nous sommes, mais nous te connaissons très bien : un maire corrompu et libertin. Sachant tant de choses sur toi, nous sommes de ceux qui veulent faire régner coûte que coûte un autre ordre dans la société, celui de la charia. Nous te demandons une grande somme d’argent ; mets les liasses dans un sac que tu dois poser au seuil du cimetière de la ville cette nuit, à deux heures. Cet argent nous servira dans notre noble mission. Ne crains rien, personne ne te nuira. Mais si tu désobéis tu auras, comme beaucoup de personnes, la tête tranchée, ou le corps, que tu engraisses depuis longtemps avec l’argent illégitime, criblé de balles ; ainsi ta famille sera orpheline, et surtout, traumatisée.

P.S : pas de retard ».

Finie la lecture, la peur envahit le corps du maire, y coulant des orteils jusqu’aux cheveux teints récemment. Il avait toujours peur de la peur et de la mort. Un dilemme le gagne à présent : il ne sait s’il doit aller au travail ou non. Bouleversé par la lettre, il décide d’aller à la mairie pour se laisser tomber dans le fauteuil couvert de cuir, le fauteuil à cause duquel se sont disputés plusieurs partis lors des élections dans la ville.

Bercé par le fauteuil pour lequel il a sacrifié sa dignité, le maire est dans son bureau, mais sa raison est ailleurs, tentant de donner un sens à la lettre, de mettre un visage sur sa peur. Il sait très bien qu’il n’est pas le seul à recevoir ce genre de lettres. On dirait qu’il est en train de méditer tel un gnostique ravi par une force étrange ou divine. Il perd le fil de ses méditations au moment où il entend quelqu’un frapper à la porte.

2. La secrétaire entre au bureau portant quelques journaux. Elle salue le maire d’un titre honorifique et lui donne les journaux. Elle lit un certain malaise sur son visage rasé mais n’ose pas lui en parler. « Dis aux gens qui veulent me voir que je ne suis pas là. Exception pour mes amis… » lui dit-il, taciturne. La secrétaire s’éclipse, persuadée qu’il y a quelque chose qui inquiète le maire, qu’il ne s’agit pas d’un masque mais d’une vraie inquiétude. Il n’ose pas dévisager son derrière comme d’habitude.

Les mains tremblantes, il feuillète les journaux. Les unes sentent la mort, annonçant différemment le même fait : l’assassinat d’un chanteur qui était au paroxysme de la création et de la célébrité. Les causes et les circonstances sont ambiguës. Fidèle adepte de ce chanteur, le maire a tous ses albums et connaît par cœur certaines de ses chansons.

Il constate que sa peur, enfantée par la lettre, a grandi. Il déchire les journaux en miettes, les jette par terre, et continue d’égrener le chapelet de ses méditations.

Le maire a mal à la tête.

Le maire crie mais aucun son ne sort.

Le maire pleure. Les larmes de la peur.

La maire tend les bras pour trouver de l’aide, mais ne touche que des nuages plus précaires que le coton.

Quelques minutes après, la sonnerie du téléphone retentit plusieurs fois, interrompant ses méditations : c’est le directeur de l’école primaire qui l’appelle pour lui annoncer une mauvaise nouvelle, lui demandant de venir immédiatement prendre ses enfants. Le maire raccroche avant que le directeur finisse de parler, essuie ses larmes, enfile la veste de son costume, et quitte hâtivement son bureau pour rejoindre l’école rappelant une date fatidique dans l’histoire du pays.

3. Anxieux, le maire arrive très vite à l’école. La nouvelle que le directeur vient de lui annoncer concerne l’assassinat d’un instituteur de la deuxième langue du pays, celle de l’ancien colonisateur, qu’il utilisait aussi pour écrire des livres. Le cadavre a été trouvé au seuil de l’école quelques minutes avant le commencement des cours. Les causes et les circonstances restent encore inconnues. Les uns disent qu’il a été assassiné parce qu’il utilisait la langue de l’ancien colonisateur, alors que d’autres disent que ses livres, imprégnés de subversion et de révolte, en sont la véritable cause. Contrairement aux autres assassinats qui ont déjà eu lieu dans cette ville déchiquetée par la violence, celui-là a été le plus odieux, tellement odieux qu’il pourrait même choquer les auteurs de romans policiers, habitués depuis des lustres au thème de la mort et du crime prémédité : l’instituteur-écrivain a la tête complètement coupée, détachée de son dos aminci par le poids des rochers invisibles qu’il épaulait depuis longtemps. « Les enseignants, les journalistes, les écrivains… sont les proies privilégiées de cette guerre », dit un prof à mi-voix à son voisin. Ce dernier lui dit sur le même ton : « Le soleil d’indépendance, m’a-t-il dit un jour, ne sert pas à chauffer le corps et à faire la sieste, mais à éclairer le chemin de l’avenir. À force de dévisager le passé pour expliquer ses problèmes du présent, notre pays a fini par avoir le cou déformé et le corps rouillé. Et l’écrivain n’est autre qu’un fabriquant de chaussures ; certains des siens les chaussent en le remerciant et d’autres les portent pour le piétiner ».

Couvert, le corps est encore là. Les élèves, dont certains ont vu, malgré les efforts des profs, le cadavre, ont été éloignés. Pas de cours aujourd’hui. Les pompiers vont bientôt arriver pour prendre ce corps qui répétait sans cesse qu’il se sentait étranger dans son pays, dans sa société, et même au sein de sa famille.

L’incident a davantage dilaté la peur du maire. Il a l’impression d’être lourd, très lourd, comme si ses membres étaient déconnectés des nerfs. Hagard, il emmène ses enfants sans pouvoir leur adresser un mot.

Après être rentré dans sa villa, il reste cloué plusieurs minutes devant le portrait d’un président assassiné récemment. Il parle brièvement à sa femme de l’assassinat du chanteur et de l’instituteur-écrivain. Il prend ensuite deux pilules différentes l’une après l’autre, et sort pour regagner son bureau.

Vers midi, il revient chez lui où une autre mauvaise nouvelle l’attend. En sortant, il a dit quelques mots à sa secrétaire : « Je ne viendrai pas l’après-midi… Je suis un peu malade ».

4. Il trouve sa femme assise sur une chaise, inquiète comme un dieu mythique défié par un Prométhée. Voulant savoir ce qui l’angoisse, le maire ne trouve pas vite les mots pour dire « qu’y-a-t-il ? ». Quelques instants après, il y parvient : elle lui annonce que la mère de leur femme de ménage, une veuve, a été assassinée après avoir été mutilée, ajoutant que les causes et les circonstances en sont inconnues. « Tous les âges, tous les sexes, toutes les peaux, les plus claires comme les plus basanées, sont menacés par cette guerre » se dit le maire. Il croit que ces évènements qui ébranlent la ville sont les séquelles de la colonisation qui ont changé de visage. Sa femme est en revanche persuadée qu’il s’agit bel et bien des signes tangibles de l’apocalypse, que Dieu pliera bientôt les cieux, ensevelira les montagnes, et dessèchera les mers.

Elle se lève et lui demande de venir déjeuner. Il lui dit qu’il n’a pas faim. La peur a tué son appétit. Elle le foudroie, vit en lui à présent et se nourrit de son corps comme un fœtus dans le ventre d’une femme enceinte, risquant de le manger en commençant par ses parties génitales. Son visage est livide malgré les soins qu’il fait chaque jour pour paraître beau et élégant, et pouvoir donc trahir son âge. Deux boules, l’une dans sa gorge sèche et l’autre dans son estomac, l’étouffent. Il se sent vidé de lui-même comme un ballon gonflé et vain à la fois, un arbre creux, une paire impaire de chaussures, une monture sans verres, un pantalon flottant, comme s’il s’était masturbé frénétiquement, comme s’il était un Raskolnikov tenaillé par le poids de remords et de la culpabilité, conscient de l’absurdité et de la vanité de son crime, ou bien comme s’il était attaqué brusquement par un accident vasculaire cérébral… bref il n’est plus lui-même, il est un autre. « Je n’irai pas au travail l’après-midi. Je suis fatigué. J’ai besoin de dormir », dit-il à sa femme.

Il se dirige vers la chambre conjugale, prend un somnifère et se laisse choir sur le lit, gagné par la trouille et le mutisme. Il change vite de position, comme s’il était habité par un être invisible, avant de pouvoir dormir.

Il ne se réveille qu’après avoir entendu, dans un état de demi-sommeil surréaliste, sa femme répéter son prénom.

5. Sa femme est étonnée. Elle a dû répéter plusieurs fois, à haute voix, le prénom de son mari pour pouvoir le réveiller. Il a trop dormi : ce n’était pas une sieste, mais une sorte de torpeur.

La nuit est déjà tombée sur la ville qui sent la poudre et le sang.

– Viens dîner.

– Non. Je n’ai pas faim.

– Tu es malade ?

– Non. Les assassinats dont je t’ai parlé m’ont beaucoup touché.

Sa femme, qui n’est pas encore au courant de la lettre, est convaincue.

En dormant cet après-midi, il a vu un mauvais rêve. Il voulait acheter de la viande. Il y avait beaucoup de monde dans la rue. Gêné par le brouhaha des gens mêlé au bruit des klaxons, il marchait vite. Une fois arrivé chez le boucher aux yeux exorbités, il fut choqué par la vue de quelques têtes coupées, d’hommes et de femmes, alignées les unes à côté des autres : il y avait celle du chanteur, celle de l’instituteur-écrivain, celle de la mère de sa femme de ménage, deux autres qu’il n’arrivait pas à reconnaître, et la sienne, aux cheveux teints et aux lèvres figées sur un repentir involontaire. Ahuri, il voulait demander au boucher où il avait trouvé sa tête, mais il ne put émettre aucun son. La scène s’estompa, et ce mauvais rêve se mélangea avec d’autres petits rêves dont il ne se souvient pas à présent.

Le maire et sa femme sont dans leur chambre. Silencieux comme deux vases communicants. Au sommet du désir sexuel, tremblante d’envie, portant un habit court et translucide, elle s’approche de lui. Excitante et excitée. Par ses gestes et ses mots, elle s’efforce à réveiller le désir de son mari. Consumé de peur, celui-ci l’évite, lui disant qu’il est épuisé. Elle se déshabille et redouble ses efforts qui s’avèrent tout de suite vains. L’érection est empêchée par la peur. On ne fait pas l’amour avec le sexe mais avec le cœur. Pour pouvoir éteindre les flammes qui la givrent, il lui montre la lettre et commence à lui extirper son mal. Elle se rhabille et se blottit à ses côtés, écoutant attentivement sans poser de questions.

La peur gagne ainsi la femme du maire. Elle envahit leur chambre, s’y promène solennellement, ferme bien la fenêtre et la porte pour ne pas être chassée par le couple, ouvre les tiroirs des meubles pour s’y propager, fixe le miroir à maintes reprises, tel un dictateur narcissique, pour s’apercevoir de sa puissance.

Le maire et sa femme réfléchissent ensemble pour trouver un bon choix. Les idées de l’un et de l’autre s’entrechoquent sans trouver une issue. Quelques minutes plus tard, ils se mettent d’accord sur un choix : obéir et donner de l’argent. Le mari se lève, ouvre une caisse fermée à la clé contenant plusieurs liasses de billets, en prend une dizaine et les met dans un sac où sa femme jette volontiers une chaîne en or. Ils scellent bien le sac, attendant l’heure du rendez-vous.

Silence.

Vers deux heures, le noir du ciel confus avec celui de la ville, le maire sort de sa villa, encouragé par sa femme. Portant le sac, il se dirige vers le cimetière à pas de loup. La peur le fait trébucher de temps en temps. Enfin, il y arrive. Il est deux heures moins quelques minutes. Par peur d’avoir le dos déchiré par balles ou par un couteau aiguisé, il regarde dans tous les sens.

« Très bien ! Pose le sac et dégage ! Tu seras tranquille » dit une voix amplifiée par le silence. Le maire ne sait pas d’où elle émane, et ne cherche pas d’ailleurs à le savoir. Une envie intempestive d’uriner le surprend. Les mains tremblantes, il met le sac au seuil du cimetière et retourne au galop sur ses pas. Il entre dans sa villa, le pantalon imbibé d’urine, mais heureux d’être sain et sauf.

Trois adolescents descendent d’un arbre, l’un après l’autre, prennent le sac et s’éclipsent.

6. Le soleil s’est déjà levé sur la ville qui sent la poudre et le sang.

Elégant comme d’habitude, le maire se dirige vers la porte de la sortie, ou de l’entrée, de sa somptueuse villa. Il s’arrête net devant la porte au moment où il voit une enveloppe blanche sur le sol. Un frisson lui traverse le dos. C’est la deuxième. Il la saisit, les mains tremblantes. Tout comme la première, elle ne contient aucune adresse.

« Merci pour la somme et pour la chaîne en or. C’est nous les destinateurs de la première lettre : trois adolescents. Nous ne faisons partie d’aucune faction. Jamais nous avons aiguisé un couteau ou porté une arme. Nous allons partager ce butin pour subvenir aux besoins de la vie. Nous sommes fiers de t’avoir berné ».

La colère envahit le maire. Il froisse la lettre, la met dans la poche, et se dirige vers son Fauteuil.

A propos de l'auteur

Tawfiq Belfadel

Tawfiq Belfadel (auteur de Kaddour le facebookiste, éd. Edilivre)

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